L'accusé Miguel Martinez attendait depuis longtemps de pouvoir s'expliquer sur les faits qui lui sont reprochés mais aussi sur la radicalisation dont on le soupçonne depuis 5 ans, selon lui. Avec parmi les éléments pour soutenir cette hypothèse : le visionnage d'une vidéo de décapitation, du moins selon son beau-père

Miguel Martinez n'attend qu'une chose, qu'on lui parle enfin de sa "radicalisation"
Miguel Martinez n'attend qu'une chose, qu'on lui parle enfin de sa "radicalisation" © Radio France / Matthieu Boucheron

En ce 38e jour d’audience, c’est au tour de Miguel Martinez de s’expliquer sur les faits qui lui sont reprochés. Cet homme “je mesure deux mètres, j’ai une grande barbe, j’ai la gueule que j’ai … parce qu’on peut appeler une gueule” comme il se décrit lui-même depuis le box. Encore faut-il préciser qu’il a depuis perdu beaucoup de poids et une sacrée longueur de barbe, dont on devine sous le masque qu’elle n’est plus que de quelques jours, pas plus. Crâne rasé, pull couleur brique. 

"Quelqu'un qui m'a aidé, je lui tourne pas le dos"

En ce 38e jour d’audience, Miguel Martinez est heureux de pouvoir s’expliquer. Enfin. “Ça fait longtemps que j’attends de pouvoir m’exprimer. J'étais associé avec Abdelaziz Abbad dans un garage. Ça se passait super bien au début" explique-t-il d'emblée. Jusqu’à ce qu’Abdelaziz Abbad soit impliqué dans une affaire d’homicide, un sombre règlement de compte dans un quartier de Charleville-Mézières. Dès lors, il “ne pouvait plus trop revenir à Charleville-Mézière. Il était dans une situation difficile et moi je commençais à gagner bien ma vie”, explique-t-il. Alors, il l’a aidé. En l’occurrence, il se rend pour lui au garage de Metin Karasular “pour voir s’il y a du business à faire, pour qu’Abdelaziz Abbad puisse se renflouer”, raconte-t-il. "On parle aussi business, du business illégal : du stupéfiant, des armes ….” Mais pas pour lui, insiste-t-il : ”moi, je ne voulais pas d’argent sale. Je ne voulais pas élever des enfants avec ça.” Pour son ancien associé, Abdelaziz Abbad : “il m’a aidé quand j’étais dans la merde. Quelqu’un qui m’a aidé, je lui tourne pas le dos. Là, lui était dans la merde, donc je l’aide ….” poursuit-il, et je suis là aujourd’hui”. 

Là, dans le box des accusés, parce qu’il a supervisé le voyage de Michel Catino à Paris pour y récupérer un sac d’armes auprès d’Ali Riza Polat. Parce qu’il a, il le reconnaît aussi, ensuite pris ce sac en charge, jusque dans le camion d’Abdelaziz Abbad d’abord, puis dans une planque : “ça m’embêtait que ce soit moi qui les ai ramenées parce que c’était pas mes affaires. Mais au moins, je m’en débarrassais”. Et il retourne à son garage, cet établissement dont il dit sa fierté. “On vendait des pneus d’occasion. Je faisais des prix défiant toute concurrence. Il y avait des gens qui venaient de loin”. On en vient à un autre élément du dossier : la venue de Saïd Kouachi - “un rebeu avec le teint mat, les yeux clairs, le nez épaté et une grosse bouche comme il avait, c’est pas commun” - dans son garage. “Il est venu une fois, il m’avait posé une question de taille de pneus.” À l’époque, il ignore qu’il s’agit du futur terroriste de Charlie Hebdo. Il ne le reconnaît qu’après la médiatisation de sa photo. Et en parle spontanément aux enquêteurs “parce que je veux faire preuve de bonne foi, que je pense que ça peut être utile à l'enquête". Et puis, il faut appeler un chat un chat, je suis barbu. Et on me posait 15 000 questions”. 

D’ailleurs, Miguel Martinez n’attend qu’une chose : pouvoir démentir les soupçons de radicalisation dont il est l’objet. "Vous n’avez pas de question à me poser sur ma radicalisation?” demande-t-il ainsi à l’avocate générale. “Ça fait 4 ans qu’on dit que je suis radicalisé. Et vous ne me posez pas de question ?” Alors, il raconte tout seul : quand je suis arrivé dans le bureau de la juge d’instruction. Elle m’a dit : “ah ben ça tombe bien, j’avais pas encore de barbu dans ce dossier. Vous pouvez demander à mon avocate, elle était témoin. Le premier assesseur chargé de l’interroger évoque "la dizaine de livres ayant trait à l'Islam" retrouvés en perquisition. “On peut en parler, explique tranquillement Miguel Martinez, mais ils ont pris que ces livres-là en photo. On dirait que je n’ai qu’une dizaine de livres, mais j’ai plein d’autres bouquins”. “Les perquisitions, tente de modérer le premier assesseur, c’est comme les trains qui arrivent en retard. On ne parle jamais de ceux qui arrivent à l’heure”. Autrement dit, les éléments à décharge. 

"Vous êtes sûr que c'était à cause de la taille? Vous avez dit que vous étiez un peu raciste?"

Les témoins du jour, proches de Miguel Martinez
Les témoins du jour, proches de Miguel Martinez © Radio France / Matthieu Boucheron

Mais plus que la bibliothèque de Miguel Martinez, ce qui a intéressé les enquêteurs antiterroristes, c’est cette vidéo. Une vidéo de décapitation devant laquelle son beau-père l’aurait surpris en train de rigoler. À la barre, le beau-père en question apparaît très éprouvé, il chuchote à peine. Très vite, on comprend que Miguel Martinez n’est pas exactement l’incarnation du gendre dont il rêvait pour sa fille. “J’ai été un peu choqué quand elle me l’a présenté", explique le témoin, par rapport à sa taille. Miguel Martinez mesure 2 mètres, sa compagne 1,60. Et si la cour ne semble pas y voir de problème, le beau-père de Miguel Martinez, si : “on ne s’attend pas à ce que votre fille vous présente un  … un … c’est un monument en fait. J’ai été choqué visuellement”.  “Vous êtes sûr que c’était à cause de la taille?” s’étonne cependant le premier assesseur qui cite le rapport de l’enquêtrice de personnalité : “vous lui avez dit que vous étiez 'un peu raciste'. “Non, je suis assez ouvert”, répond le témoin. Qui poursuit cependant la longue liste de reproches qu’il a accumulés à l’encontre de sa fille et son gendre : elle ne l’a pas appelé le jour de l’accouchement de sa fille, elle achète des produits halal, “j’ai su par la police judiciaire qu’elle s’était convertie. Pour moi c’est un déshonneur”… le reste, on ne sait plus très bien. 

Jusqu’à donc cette “vidéo horrible : une violence incroyable, une femme décapitée avec une pelle”. Invité à préciser le contenu de cette vidéo, il détaille : “il y avait deux hommes dans une voiture avec une pelle sur la glissière d’autoroute, puis il frappaient une femme avec une pelle”. Dans la salle, la scène résonne familièrement pour beaucoup… et pas vraiment pour ses connotations djihadistes. “Il semblerait que ce soit le film Bernie, d’Albert Dupontel”, décrypte Me Margot Pugliese, avocate de Miguel Martinez. "Evidemment si c'est Dupontel c'est pas une vidéo djihadiste", renchérit le premier assesseur. “Peut-être que le mot décapitation était un peu fort”, concède du bout des lèvres le beau-père de l’accusé. Mais l’avocate de la défense ne tient pas : “depuis cinq ans qu’il est en détention, souligne Me Margot Pugliese en désignant son client dans le box, à chaque audience de demande de remise en liberté, on lui a opposé cette vidéo de décapitation. Donc je ne sais pas quel était votre objectif, monsieur, mais si c’était qu’il reste en prison, en tous cas, ça a marché