Jour 30, au procès des attentats de janvier 2015 - Mickaël Nezar Pastor Alwatik se raconte à la barre : il veut qu'on le voit comme le jeune homme qui a adopté le prénom choisi par sa sœur juive. L'accusation voit en lui plutôt celui qui a épousé une femme salafiste et a laissé ses empreintes sur les armes de Coulibaly

Mickaël Nezar Pastor Alwatik a travaillé à la buanderie de la maison d’arrêt de Villepinte, comme Amedy Coulibaly
Mickaël Nezar Pastor Alwatik a travaillé à la buanderie de la maison d’arrêt de Villepinte, comme Amedy Coulibaly © Radio France / Matthieu Boucheron

C’est à son tour aujourd’hui : Mickaël Nezar Pastor Alwatik. Un double prénom et d'emblée les interprétations divergent. Lui se dit "Mickaël". Un prénom choisi par sa demi-sœur, de 17 ans son aînée, explique celle-ci à la barre, et qu'il a adopté à l'adolescence.  Mais sa mère musulmane avait choisi Nezar. Et c'est ainsi que son ancienne compagne le nomme. Bref, Mickaël ou Nezar : 35 ans, visage juvénile, cheveux courts, rasé de près. Il se lève. Réfute d’emblée les accusations d’association de malfaiteurs terroriste dont il fait l’objet. Pour pouvoir en décider cependant, la cour a besoin de rembobiner le fil des événements. 

"On faisait des challenges sur les sourates"

On commence donc par la rencontre. Entre Mickaël Pastor Alwatik et Amedy Coulibaly. Mais aussi Amar Ramdani, lui aussi accusé dans ce procès. C’est à la maison d’arrêt de Villepinte que cela se passe. Mickaël Pastor Alwatik y purge une peine de quatre ans de prison (dont un avec sursis) pour trafic de stupéfiants. Il travaille à la buanderie de la maison d’arrêt, tout comme Amedy Coulibaly qui lui apparaît comme “quelqu’un de gentil, correct, avec un certain charisme”. Ils vont rapidement devenir amis, parlent de “foot, de tout …”. De religion aussi. “On se faisait des challenges : tu connais telle ou telle sourate ?”. C’est Mickaël Pastor Alwatik qui sort de prison en premier. Il laisse son numéro à Amedy Coulibaly : “je lui ai dit : 'appelle-moi quand tu sors, on se verra dans un autre contexte'.” À sa sortie, Mickaël Pastor Alwatik ne fait “plus rien d’illégal”. Il se reprend : “.... à part euh, du dépannage pas déclaré. Mais j’ai arrêté le stup’. Je me disais qu’il fallait que j’arrête de faire du mal à ma mère, elle n’a pas d’autre enfant, pas de mari.” Et puis, il fréquente Amedy Coulibaly : “on allait manger au restaurant, on rigolait.”

Un jour, il lui emprunte une voiture: “je voulais aller chez le sophrologue. Je pensais qu’il me ramènerait une belle voiture. Et il me ramène quoi ? Une Clio deux places !” Le lendemain, Amedy Coulibaly vient récupérer les clés de la Clio. Les deux hommes passent alors du temps ensemble. “De 15h59 à 21h36”, précise Me Marie-Laure Barré, le nez dans les procès-verbaux. Or ce jour-là n’est pas anodin : nous sommes alors le 5 janvier 2015. Trois jours plus tard, Amedy Coulibaly commettra son premier attentat à Montrouge. Or, ce cinq janvier, Mickaël Pastor Alwatik va d’abord passer chez sa sœur, récupérer des vêtements. Les deux hommes repartent en voiture, font séparément diverses courses. C’est lors d’une de ces haltes que Mickaël Pastor Alwatik explique : j’ai ouvert le coffre pour ranger mon sac et j’ai vu un sac entrouvert avec des armes. Je les ai touchées, manipulées. J’étais excité et j’avais peur à la fois. Je regardais derrière s’il n’y avait pas la police et puis si Amedy ne revenait pas, pour pas qu’il me voit fouiller dans son sac. Mais je n’ai jamais utilisé d’arme. Je ne suis pas comme ça moi, je me bats avec mes mains.”

"De toute façon, ma vie est foutue"

Les armes, c’est le premier point d’achoppement pour Mickaël Pastor Alwatik. Son ADN est ainsi retrouvé sur deux d’entre elles, un fusil d’assaut Tokarev et un pistolet Nagant. Parmi les autres éléments à charge, il y a la Clio. Cette voiture utilisée “pour la préparation des faits”, selon les éléments de l’accusation et dont Mickaël Pastor Alwatik n’a finalement jamais rendu les clés. “La Clio elle est restée en bas de chez moi jusqu'à mon interpellation. Quand les policiers m'ont emmenée, je l'ai même vue. Mais j'en parlais pas parce que c'est la seule chose qui me reliait à Amedy" Coulibaly. Et c’est plus globalement la posture qu’adopte Mickaël Pastor Alwatik, celle de brouiller les pistes. Aujourd’hui, dans le box des accusés, il le reconnaît même : "si vous reprenez mes déclarations de garde à vue, on sera tous d'accord pour dire que j'ai dit de la merde. J'ai raconté beaucoup d'inepties et celui qui en paiera les conséquences, c'est moi." 

Autre point délicat sur lequel l’accusé est invité à s’expliquer : son ordinateur, un vieux Mac offert par sa nièce, mystérieusement disparu. “Je l’ai vendu”, reconnaît-il aujourd’hui à l'audience. Car Amedy Coulibaly, venu une fois chez lui, y avait branché son disque dur. "Ce qui a régi mon comportement, c'est la peur.” Mais Mickaël Pastor Alwatik peine à s’expliquer. "Vous avez beaucoup changé de version, souligne l’avocate générale, quand est-ce qu'on doit vous croire ?" Mickaël Pastor Alwatik tente de convaincre la cour : il met aujourd’hui carte sur table.  De toute façon, ma vie maintenant, elle est foutue. À vie, on va taper "Pastor Alwatik", on va trouver "proche d'Amedy Coulibaly". Moi, la seule chose que j'ai faite d’illégal dans ma vie c'est vendre des barrettes de shit."

"Elle était trop religieuse pour moi"

La cour a entendu le témoignage de la demi-sœur et de l'ex femme de Nezar Mikaël Pastor Alwatik
La cour a entendu le témoignage de la demi-sœur et de l'ex femme de Nezar Mikaël Pastor Alwatik © Radio France / Matthieu Boucheron

La suspension méridienne nous laisse là, sur le sentiment d’explications embrouillées, d’éléments matériels dont Mickaël Pastor Alwatik peine à se dépêtrer. Mais les éléments constitutifs de l’infraction d’association de malfaiteurs terroriste impliquent également un partage de l’idéologie ou a minima une connaissance de la radicalisation de l’auteur de l’attentat. C’est dans ce contexte que l’on voit arriver la demi-sœur de l’accusé, cette femme dont il nous a lui-même annoncé à l’audience qu’elle était juive. En passant devant le box, elle touche la vitre derrière laquelle est assis son frère. Puis explique : “je vis dans la communauté juive depuis que j’ai 18 ans. Mes enfants sont juifs.” Raconte encore ces shabbat en famille. “Il mettait la kippa. Il échangeait avec mes enfants, c’était enrichissant.”

Puis, il leur apprend qu’il va se marier. “Avec une religieuse”, explique sa sœur à la barre. “Une ninja”, dénonce sa mère, fermement opposée à ce mariage auquel d’ailleurs elle n’assiste pas. “Une ninja ?”, interroge le premier assesseur. “Bah, voilée quoi”. Il mime un voile intégral. “On voit le visage, mais la tente Quechua, quoi. Mais je voulais avoir des enfants. Et quand vous sortez de prison, il faut pas croire que c'est une cadre supérieure qui va vous prendre pour époux, c'est femme voilée..." À la barre, sa sœur aînée poursuit : l'idée qu'il se marie avec une femme hyper religieuse, ça m'agressait. À la maison, elle est venue voilée, mais tout en rose. Bon, c'est pareil mais moi je me suis sentie moins agressée." 

"Il y avait des ambiguïtés"

En réalité, le mariage ne dure que quelques mois, à peine car très vite, la religion devient un point de discorde dans le couple. “Elle était trop religieuse pour moi, résume l’accusé, moi je suis musulman, je fais la prière, mais je suis pas assidu, je sais pas lire l'arabe. Dans l'appartement, la télé avait disparu, moi je regarde beaucoup la télé. Je peux pas vivre sans la télé, sans jouer à la Playstation." Il finit donc par la répudier, explique-t-il. Non sans avoir au préalable accueilli chez lui Mohamed Belhoucine, accusé de complicité d’assassinats terroristes dans ce procès mais en fuite (et vraisemblablement mort en Syrie) pour un “rappel religieux sur le mariage”. La scène nous est d'abord racontée par l'accusé lui-même : les hommes sont dans la chambre "avec la porte entrouverte" afin que les femmes, rassemblées dans le salon, puissent entendre le propos sans qu'elles soient vues des hommes. "Il nous a parlé de la patience dans le mariage", explique Mickaël Pastor Alwatik depuis le box. Arrivée à la barre à son tour, l'ex-épouse religieuse de l'accusé, infirmière de 33 ans, entièrement voilée de noir n'a pas perçu le même discours : "on devait se retrouver entre couples pour un moment convivial, puis j'ai appris qu'il allait y avoir un rappel. Et ça incitait clairement à la haine et à la rébellion."

D’une voix calme, la témoin poursuit. Raconte qu’elle recherchait “quelqu'un qui était du même bord religieux que moi, pour qui la pratique religieuse était importante. On m'a proposé monsieur Pastor. C'est ce qui se fait beaucoup chez les musulmans." Rapidement, celle qui se revendique comme salafiste, qui souhaite “apprendre sa religion pour ne pas s’égarer” déchante elle aussi. “Il y a eu des ambiguïtés”, lâche-t-elle pudiquement. “Des ambiguïtés ?”, insiste Me Laurence Cechman, avocate de parties civiles. “Il était contre le mariage [civil NDLR] parce qu'il ne fallait pas reconnaître les lois françaises en tant que musulman, il a évoqué l'idée de faire la guerre sainte, sans préciser comment, une fois que sa mère et sa femme seraient en sécurité”. Il visionnait des vidéos djihadistes ? Elle acquiesce. "Quand j'ai vu qu'il avait un intérêt pour ça, j'avais décidé de ne plus laisser mon ordinateur à la maison."

L'audition se prolonge trois heures durant. À la barre, puis assise sur une chaise parce qu'elle se sent mal, la témoin répond aux salves de questions tant des avocats de parties civiles, que de la défense. De très nombreuses questions car, de chaque côté de la barre, on tente de faire ressortir ici le Mickaël dépassé par la religiosité de sa compagne, là le Nezar aux fréquentations djihadistes. L'enjeu, celui de sa possible radicalisation, étant l'un des éléments primordiaux dans la condamnation qu'il encourt

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