Jour 53 au procès des attentats de janvier 2015 - Les plaidoiries des avocats de la défense se sont poursuivies. Ce sont les avocats des accusés Saïd Makhlouf et Amar Ramdani qui ont plaidé.

Me Christian Saint-Palais et Me Daphné Pugliesi plaident pour l’accusé Amar Ramdani 
Me Christian Saint-Palais et Me Daphné Pugliesi plaident pour l’accusé Amar Ramdani  © Radio France / Mathieu Boucheron

Me Zoé Royaux, jeune et brillante avocate passée par le cercle très fermé des secrétaires de la conférence, robes noires élues chaque année pour leur éloquence, s'avance à la barre pour l'homme qu'elle défend : Saïd Makhlouf, l'accusé qui était ambulancier sans antécédents judiciaires, avant de se retrouver impliqué dans cette affaire des attentats de janvier 2015. Saïd Makhlouf est l'accusé aux yeux plissés et rieurs derrière ses lunettes rectangulaires, l'accusé assis à côté de son cousin éloigné Amar Ramdani. Et d'ailleurs l'accusation les a mis tous les deux dans le même sac, un "duo". Ramdani était devenu ami en prison avec Amedy Coulibaly, le terroriste de Montrouge et de l'Hyper Cacher. Makhlouf a juré n'avoir vu Coulibaly qu'un demi-fois, dans un resto chinois, mais les avocats généraux ont requis contre lui treize ans de réclusion criminelle, dix-sept ans contre Ramdani.

"La justice n'est pas rendue pour apaiser la souffrance"

C'est donc l'avocate de Makhlouf qui plaide la première aujourd'hui. "La douleur et la souffrance des victimes est universelle. Elles attendent beaucoup de vous les victimes, les accusés aussi. La justice n'est pas rendue pour apaiser la souffrance". Me Zoé Royaux parle de victimes exemplaires, et elle demande une justice exemplaire, pas une justice "sanguinaire". Elle clame que "la vérité judiciaire est un rempart contre la vengeance". Elle clame que "Saïd Makhlouf est innocent. Il ne paiera pas pour les frères Kouachi ou Coulibaly". Et elle s'attache à démontrer son innocence. Affirme que Saïd Makhlouf ne connaissait pas Amedy Coulibaly. Pense qu'en réalité, les deux hommes ne sont croisés que deux fois, deux rencontres "banales", aucunement louches à ses yeux. Certes, le 9 janvier 2015 au soir, Saïd Makhlouf a cassé sa puce de téléphone en même temps que son cousin Ramdani. Certes, ils ont agi ensemble dans la pénombre, sur un parking d'une zone industrielle où ils étaient arrivés avec deux véhicules prêtés par deux voisins. Mais elle martèle que c'était juste par peur, et que s'ils avaient eu connaissance des attentats avant, ils l'auraient cassée avant. 

Elle plaide l'innocence malgré l'ADN de son client, isolé sur la lanière d'un taser retrouvé à l'Hyper Cacher. Saïd Makhlouf, les yeux écarquillés, a juré sur tous les tons qu'il n'avait jamais vu ce taser, n'expliquant pas l'inexplicable : comment alors cet ADN a-t-il pu atterrir sur la lanière, mélangé à celui de Coulibaly ? Une hypothèse à première vue farfelue, mais scientifiquement possible, a été avancée. Makhlouf dormait sur son canapé, y déposant chaque nuit de l'ADN en ronflant et en bavant. Coulibaly serait venu s'asseoir un soir avec Ramdani sur ce convertible, en l'absence de Makhlouf. Coulibaly aurait eu ce soir-là, le taser dans une poche, et en se relevant du canapé, il aurait embarqué avec lui un brin d'ADN de Makhlouf. Ce serait donc un "transfert d'ADN", hypothèse génétiquement plausible. L'accusation n'y croyait pourtant pas une seconde, arguant que Makhlouf n'aurait pas dormi dans ce canapé-là mais sur un lit, et qu'il aurait donc laissé moins d'ADN sur le fauteuil -plus on est habillé, moins on laisse d'ADN a expliqué un expert durant ce procès-. "C’est ça l’accusation contre Monsieur Makhlouf, la literie ?", s'étrangle Me Royaux. "Pardon, moi chez moi, mon ADN est sur mon canapé, sur mon lit sur mes rideaux !" 

"C'est dur de faire face à ses juges !"

Puis Me Zoé Royaux parle du silence de son client, durant l'enquête. Longtemps, il n'a pas parlé aux juges d'instruction. "Il n'a pas tout dit au début à cause d'un trafic de stupéfiants", plaide-t-elle. Et il y a eu ensuite, "l'épuisement". Parce que "c’est dur de faire face à ses juges ! C’est dur de prendre la parole quand on n’a pas les mêmes codes !", s'exclame-t-elle. Et l'avocate, au débit ultra-rapide, s'emporte contre l'accusation "déloyale", qui lors du réquisitoire a ajouté une rencontre possible entre Makhlouf et des co-accusés, une nuit d'octobre 2014 où les téléphones ne bornent pas. "Tout ce qu’on peut faire dire à un téléphone qui ne dit rien !", tempête Zoé Royaux. Elle jure que les voyages dans le Nord de son client n'étaient liés qu'à un trafic de stup, pas pour une recherche d'armes en vue des attentats de janvier 2015. "Les réquisitions c’est pas un exercice de broderie !" , tâcle-t-elle. Et elle accuse l'accusation de n'avoir "pas fait de droit avec rigueur". "On a des accusations fumeuses, d'une malhonnêteté crasse, mais on n'est pas dupes !" 

Me Zoé Royaux plaide pour l’accusé Saïd Makhlouf
Me Zoé Royaux plaide pour l’accusé Saïd Makhlouf © Radio France / Matthieu Boucheron

"Nous nous sentons bien fragiles et bien démunis au moment où nous nous levons. Le procès n’a qu’un sens, juger ces hommes qui sont ici", clame Me Saint-Palais

Me Christian Saint-Palais, élégant ténor du barreau parisien, lui succède, dans l'après-midi. "Je me lève pour Amar Ramdani et sa défense est portée superbement, depuis cinq ans, par ma consœur Me Pugliesi". Ils seront deux à plaider pour Ramdani, l'accusé charmeur, as de l'escroquerie, que beaucoup ont trouvé arrogant lors de son interrogatoire. "Il n'est pas possible de condamner Ramdani", prévient Me Saint-Palais. Il parle des paroles "sublimes", des propos "lumineux" sur le banc des parties civiles. Il évoque les confrères qui ont plaidé la liberté d'expression ou contre l'antisémitisme. Et martèle que "le procès n’a qu’un sens, juger ces hommes qui sont ici". Et avec finesse et intelligence, Me Saint-Palais s'attaque à l'argumentaire si peu étayé de l'accusation, lors du réquisitoire à deux voix. Il souligne d'abord que les frères Belhoucine, deux des accusés absents car présumés morts en Syrie, sont quand même jugés car "nous allons faire semblant que Messieurs Belhoucine sont vivants et vous allez juger des morts !" Et Me Saint-Palais de citer  l'avocat général qui s'était justifié, "nous n’avons pas la preuve absolue qu’ils sont morts !" Me Saint-Palais rit. "Je saurais m’en souvenir Monsieur l’avocat général. Ah, il va vous en manquer beaucoup !" des preuves. Sourires, dans la salle. 

Et l'avocat, avec son irrésistible petit accent béarnais énumère toutes les absences de preuves, pour lesquelles Amar Ramdani doit être acquitté, à ses yeux. Il revient sur la tentative d'assassinat pour laquelle Ramdani a été un temps accusé : les tirs contre Romain D., joggeur, grièvement blessé à Fontenay-aux-Roses, le soir du 7 janvier 2015. Les juges d'instruction ont finalement disculpé Ramdani qui n'est pas jugé pour ces faits-là, sauvé par une preuve téléphonique, le coup de fil d'une amoureuse. Dans la salle d'audience, les parents de Romain D. écoutent avec attention. Ils n'ont raté presque aucun jour de ce procès, pour comprendre ce qui est arrivé à leur fils. Sans ce coup de téléphone décortiqué par les enquêteurs, Ramdani aurait été présumé coupable de ces faits-là aussi, insiste Me Saint-Palais ; tirs désormais attribués au terroriste de Montrouge et de l'Hyper Cacher. 

Ramdani, "Xh6" ? Sur la photo des policiers, une ombre que personne ne peut reconnaître 

La voix de Me Saint-Palais, tantôt s'envole, et il se met presque à hurler, avec colère, et il se remet aussitôt à parler tout doucement, presque à chuchoter. Il rappelle que Amar Ramdani a été victime d'une usurpation d'identité. Pendant 14 mois, depuis fin 2013, il était condamné sur le papier, avec son prénom et son nom, pour détention d'armes de guerre, avec un mandat d'arrêt en Espagne. En réalité, le condamné avait donc usurpé son nom. C'est au départ à cause de ce mandat d'arrêt qui en concernait un autre, que Ramdani s'est retrouvé interpellé dans cette affaire. Disculpé, là encore, grâce à la preuve de cette usurpation d'identité, mais presque aussitôt mis en cause pour les attentats de janvier 2015. Et alors, Me Saint-Palais cherche prouver que des preuves auraient été inventées, dans ce dossier des attentats. L'avocat fait déplier le grand écran derrière la cour. On visionne un PV. À propos d'un pique-nique de l'association Sanabil, cette association d'aide aux détenus musulmans, désormais dissoute. En août 2014, des policiers du renseignement ont affirmé avoir vu un individu pouvant être Ramdani, avec Coulibaly, à ce pique-nique. Ramdani aurait pu être "Xh6". À l'image, sur le grand écran, "Xh6" correspond à une première ombre, que personne ne peut reconnaître. Puis à une deuxième une ombre, dans un survêtement Adidas à capuche bleue, toujours méconnaissable. Preuve à l'écran qu'on ne peut pas rigoureusement conclure que Xh6 est Ramdani. "Je vous demande le discernement nécessaire. Une association de malfaiteurs terroriste ne peut être retenue que si on a la preuve que Ramdani savait que Amedy Coulibaly avait des velléités terroristes", s'écrie Me Saint-Palais, qui demande de "répliquer au désordre par l’ordre républicain !" Et il n'y a pour lui aucune condamnation possible pour Ramdani. 

Me Daphné Pugliesi arrive à son tour à la barre, énorme dossier dans une pochette rouge. Voix forte. Cela fait presque six ans qu'elle défend Ramdani, va le voir en prison, se bat pour lui car elle est convaincue de son innocence. "Dans cette affaire, les policiers et juges d'instruction sont partis de certitudes. Pouvons-nous nous satisfaire d’une instruction qui a duré 4 années, d’un défilé de policiers à cette barre qui disent que nous avons que des hypothèses dans ce dossier ?" Et méthodiquement, point par point, elle tente de démontrer face à la cour qu'il n'y a aucune preuve que Ramdani soit allé chercher des armes près de Lille avec son cousin Saïd Makhlouf. "Que des hypothèses", répète-t-elle. Pour lesquelles "on doit se satisfaire de 17 années ?" C'est la peine qui a été requise contre Ramdani. Ramdani l'escroc accusé d'avoir agi pour fournir des armes à Coulibaly en sachant que c'était pour commettre des attentats, Ramdani étant accusé d'avoir su que son pote de prison était un islamiste radical. Et d'ailleurs Ramdani est accusé, lui aussi, de pratiquer un islam radical. Daphné Pugliesi se moque de l'accusation : "On a saisi une clé USB, y a que du rap dessus !" Le rap, interdit pour les islamistes radicaux qui n'écoutent d'ailleurs pas de musique, à part des anasheed, ces chants religieux musulmans. 

"On vous propose une thèse, mais les trois Tokarev T33, ben je sais pas, c’est la fée Clochette qu’est venue ? Ce n'est pas possible !", s'époumone Me Daphné Pugliesi

Ramdani accusé d'être le séducteur manipulateur qui pratiquerait la taqqya, cette technique de dissimulation des djihadistes ? _"Moi je dirais pas qu’il est séducteur, je dirais qu’il est séduisant"_, estime l'avocate. Et elle pose cette question à la cour : "Est-ce qu’il a pris la fuite Monsieur Ramdani ? Avec son calibre et son intelligence, il serait allé chercher les armes et à aucun moment il ne cherche à fuir ?" Incohérent, pour elle. Me Daphné Pugliesi parle téléphonie. L'enquête a conclu que Ramdani était le "premier correspondant de Coulibaly", mais "Il est le premier correspondant de tout le monde ! Ce n’est que la conséquence des habitudes téléphoniques de Ramdani, pas une démonstration !" Ramdani est l'accusé qui avait 31 téléphones et son avocate se demande "si on ne lui a pas greffé un téléphone à la main !" Enfin, elle pointe du doigt cette troublante incohérence. Des armes censées être avoir été récupérées par Ramdani selon l'accusation, le 20 novembre 2014, n'auraient pas été sur le territoire français à cette date-là. Selon l'enquête, le vendeur les a pourtant donnés à Ramdani, ces trois pistolets Tokarev T33. "On vous propose une thèse, mais les trois TT33 ben je sais pas, c’est la fée Clochette qu’est venue ? Ce n'est pas possible !" Et longuement, elle se sera emportée contre les choix de l'accusation, de ne pas juger dans cette affaire des attentats, le trafiquant d'armes de la filière lilloise, Claude Hermant, alors que l'enquête a pourtant prouvé que plusieurs armes qu'il avait remilitarisées ont atterri entre les mains d'Amedy Coulibaly. 

Me Daphné Pugliesi aura plaidé plus de deux heures pour Ramdani, qu'elle appelle souvent Amar face à la cour. Face aux magistrats professionnels, elle conclut : "Alors voyez-vous, j'entends bien que dans ce dossier, on parle de liberté d’expression. Moi, je vais vous parler de la liberté, sans adjectif. Sa liberté à lui lui a été retirée il y a six ans !" Elle est émue aux larmes en parlant de la prison crasseuse dit-elle, Ramdani est détenu. Me Daphné Pugliesi crie que "Amar Ramdani s'accroche à l'idée de sa liberté !" Elle cite pour lui, des vers de Boris Vian, le poète qu'il lit en détention. Sa voix est étranglée par l'émotion quand elle supplie la cour : "Vous l’aurez compris, je vous demande de l’acquitter !" Me Saint-Palais se lève pour la réconforter d'un geste affectueux. Dans son box, Amar Ramdani pleure.

Le procès reprendra lundi pour le 54e et dernier jour : dernières plaidoiries pour les accusés Mohamed-Amine Fares et Nezar Mickaël Pastor Alwatik. Puis la parole auront la parole une dernière fois, pour leurs derniers mots, avant que la cour ne se retire pour délibérer. Verdict attendu mercredi 16 décembre 2020, à ce procès historique des attentats de janvier 2015.