Face au déferlement de témoignages de victimes de harcèlement sexuel, nombre de réactions incitent ces victimes à porter plainte.En réalité, ce n'est pas toujours possible.

L'infraction pénale semble parfois compliquée à caractériser : pour qu'il y ait harcèlement, il faut qu'il y ait répétition. Et pour porter plainte, il vaut mieux connaître le nom de son agresseur.
L'infraction pénale semble parfois compliquée à caractériser : pour qu'il y ait harcèlement, il faut qu'il y ait répétition. Et pour porter plainte, il vaut mieux connaître le nom de son agresseur. © Maxppp / Dylan MEIFFRET

La déferlante "Balance Ton porc" continue. Derrière cette phrase, mais aussi derrière les mots "Mee Too" (moi aussi) aux États-Unis, ou "Quella volta che" en Italie (la fois où...) des dizaines de milliers de messages sont publiés sur les réseaux sociaux. Récits de harcèlement, insultes, agressions sexuelles de toute nature défilent, de la part de femmes pour la plupart, de tous âges.

Au départ, c'est la journaliste Sandra Muller, en réagissant au scandale impliquant Harvey Wenstein, qui a incité les internautes à sortir du silence avec ce message sur Twitter : "balance ton porc en donnant le nom et les détails".

En quelques jours (le hashtag a été lancé vendredi), plus de 150 000 messages ont été publiés, contenant plus de 15 000 récits d'agressions (chiffres donnés lundi par la plateforme d'analyse des réseaux sociaux Visibrain). 

Que faire de ce déferlement ? 

Hier matin sur France inter, la ministre de la justice Nicole Belloubet a souhaité que "les femmes qui ont réellement subi des violences de cette nature-là, et celles qui s'estiment puissamment choquées, puissent porter plainte". Elle s'est aussi dite "mal à l'aise" vis à vis de l'intitulé du mot-dièse #BalanceTonPorc et ses relents de délation. 

On pouvait ainsi craindre une grande vague de délation anonyme. Mais depuis vendredi, seuls quelques noms ont effectivement été jetés en pâture : un publicitaire qui pose ses mains sur les hanches d'une invitée dans une émission télé, une assistante parlementaire qui raconte une main au fesses de la part d’un député. Dans leur immense majorité, les femmes relatent des faits sans que les auteurs puissent être identifiés. 

Sous ces messages, un commentaire revient avec insistance : pourquoi ne pas porter plainte, plutôt que de raconter cela sur les réseaux sociaux? Et bien parce que dans la plupart des cas, ce n'est pas si simple.

"Fête de fin d'année au travail, un agent de l'établissement me dit, 'c'est vrai que les hommes là, on rêve tous de te violer'" raconte l'une.

Une autre : "Que dois-je travailler pour ma repêche en génétique ? Réponse du prof de master 'Viens juste en décolleté et mini-jupe'".

"Un mec qui arrête sa voiture pour nous mater, regard dégueu 'Jolis culs, mais ah ouais trop jeune' J'avais 14 ans, ma sœur 12."

Suites judiciaires compliquées

Dans tous ces cas, l'infraction pénale semble compliquée à caractériser. Pour qu'il y ait harcèlement, il faut qu'il y ait répétition. Et pour porter plainte, il vaut mieux connaître le nom de son agresseur. Une plainte contre X à propos d'un inconnu qui vous insulte dans la rue, il y a très peu de chances (pour ne pas dire aucune) que cela aboutisse à quelque chose.

D'autres femmes, moins nombreuses, évoquent des faits plus graves : "19 ans, reportage chez un boucher. Il insiste pour me raccompagner. Dans sa voiture, il m'agrippe le sein et m'embrasse."

"J'avais 12 ans, et sa vieille main dans le dos est descendue doucement dans ma culotte." Ces faits pourraient être qualifiés d'agression sexuelle. 

D'autres racontent des viols. Souvent dans le cercle familial, comme celle-ci : "Le frère de ma mère, de mes 5 à 9 ans. Je n'en fais jamais mention parce que je me sens toujours sale, honteuse, stupide [...] Je passe les détails mais tout ça, ça a duré 7 ans. 7 ans de procédure judiciaire, à me traiter comme coupable. C'était un calvaire."

Des récits forcément subjectifs et partiels... mais que l'on peut rapprocher d'une réalité chiffrée : même pour des faits graves, les femmes portent très peu plainte. 

Une femme sur cinq victime de harcèlement

Selon une étude menée par l'IFOP pour le Défenseur des droits en 2014, une femme sur cinq s'est dite victime de harcèlement sexuel dans sa vie professionnelle, seuls 5 % de ces cas ont été portés devant la justice.

Grace aux enquêtes dites de victimation (menées par l'Insee et l'ONDRP), on estime que 84 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de viol ou tentative de viol chaque année (chiffres 2010-2015). Seules 10% portent plainte. Et au final, selon les chiffres du ministère de la justice, en 2015, 1 048 condamnations pour viol ont été prononcées. 

C'est pratiquement autant qu'il y a 25 ans : il y a eu 1 059 condamnations pour viol en 1993. La durée des peines prononcées s'est en revanche alourdie.

Sentiment que les faits ne sont pas suffisamment graves, honte, difficulté à parler, peur de ne pas être crue, peur de perdre son emploi, complexité du parcours judiciaire : beaucoup de facteurs expliquent que si peu de femmes aillent en justice. Une fois la plainte enregistrée, les suites judiciaires peuvent en effet relever du parcours du combattant, surtout si l'agresseur nie les faits, et si les preuves manquent (témoins, traces ADN, etc). Alors gageons qu'il faudra sans doute un peu plus qu'une exhortation aux femmes qui s'expriment sur Twitter "à porter plainte" pour que les choses changent.

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