La journaliste indépendante avait dénoncé des propos dégradants tenus par Éric Brion, ex-patron de la chaîne Equidia. Écrit en pleine affaire Weinstein, son tweet, accompagné du hashtag #BalanceTonPorc, était devenu viral. Le tribunal l'a condamnée à 15 000 euros de dommages et intérêts.

Sandra Muller et son avocat Francis Szpiner le 25 septembre 2019
Sandra Muller et son avocat Francis Szpiner le 25 septembre 2019 © Radio France / Corinne Audouin

"Clairement, le message qu'on fait passer, c'est taisez-vous". Sandra Muller a des sanglots dans la voix, elle vient d'apprendre que le tribunal de Paris la condamne à payer 15 000 euros de dommages et intérêts à Eric Brion pour préjudice moral, ainsi que 5 000 euros au titre des frais de justice. 

Petit retour en arrière. Le 13 octobre 2017, en pleine affaire Weinstein, Sandra Muller, journaliste indépendante, publie sur Twitter un appel aux internautes à raconter en "donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot". Elle invente alors le célèbre mot-clé #BalanceTonPorc. Quatre heures plus tard, elle dénonce dans un nouveau tweet des propos dégradants, à connotation sexuelle, tenus par Éric Brion, ex patron de la chaîne Équidia : "Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit". Le tweet devient viral, repris dans 85 pays, re-tweeté des milliers de fois

Sous le hashtag #BalanceTonPorc, la parole des femmes se libère. Sandra Muller devient même l'une des "briseuses de silence" désignées par le magazine Time comme "Personnalités de l'année" 2017.

Éric Brion reconnaît des propos "très lourds"

Pendant ce temps-là, Éric Brion, devenu à jamais le "premier porc" du mouvement, raconte "deux années horribles". Consultant, il perd ses missions : "Personne ne veut faire travailler quelqu'un qui a l'étiquette de harceleur autour du cou", dit-il. Sa vie privée est bouleversée, sa compagne le quitte. Il fait valoir devant le tribunal un "état dépressif majeur". Voilà ce qui le décide à attaquer Sandra Muller en diffamation. Car si Éric Brion reconnaît des propos "lourds, très lourds, totalement déplacés", tenus lors d'une soirée à Cannes en 2012, il réfute totalement le qualificatif de "harceleur au travail".

C'est sur ce point juridique précis que le tribunal a statué, avant de préciser dans son jugement qu'il ne s'agissait pas de balayer d'un revers de manche l'ensemble du mouvement #MeToo. "La question des rapports entre hommes et femmes, et plus particulièrement des violences sous toutes leurs formes infligées aux femmes par des hommes, consiste à l'évidence un sujet d'intérêt général" écrivent les magistrats.

Sandra Muller a manqué de prudence dans son tweet

Pour autant, pour le tribunal, Sandra Muller a bien diffamé Éric Brion, qui n'était, du reste, pas son employeur. "L'emploi du terme harcèlement évoque une répétition ou une pression grave" détaille le jugement, avant de développer : "Quel qu'ait pu être le ressenti subjectif de Sandra Muller à la suite des paroles d'Eric Brion [...] la base factuelle dont elle disposait était insuffisante pour tenir les propos litigieux accusant publiquement le demandeur d'un fait aussi grave que celui du délit de harcèlement sexuel" ; elle a "manqué de prudence dans son tweet, notamment en employant des termes virulents tels que "porc" pour qualifier le demandeur, l'assimilant dans ce contexte à Harvey Weinstein" ; enfin, en donnant son nom et ses anciennes fonctions, elle l'a "exposé à la réprobation sociale". 

En conclusion, pour le tribunal, Sandra Muller a donc "dépassé les limites admissibles de la liberté d'expression". La journaliste est également condamnée à retirer le tweet litigieux et à publier des communiqués judiciaires sur son compte Twitter et dans deux organes de presse, lorsque la décision sera définitive. 

"J'ai perdu, mais les femmes ont gagné"

Un "soulagement"' pour Éric Brion, qui salue au téléphone "une décision de justice exemplaire". "Ce que la justice a dit, et c'est vital pour moi, c'est que non, je ne suis pas un harceleur sexuel au boulot. Cette décision, c'est une nouvelle vie, parce que j'espère pouvoir à nouveau travailler, et retrouver ma vie d'avant, ma vie normale, même s'il restera toujours une tache de cette histoire." Peut-être, reconnaît-il, Sandra Muller n'a pas mesuré l'ampleur qu'allait prendre son tweet. "Mais c'est moi qui en ait subi les conséquences", tranche-t-il. 

Au cabinet de son avocat, Francis Szpiner, Sandra Muller accuse le coup, mais réplique avec énergie. "La justice a décidé de me punir. On va se battre, pour que la justice ouvre les yeux. Sur le mouvement de libération, c'est gagné. Le hashtag #BalanceTonPorc a mis le doigt sur des problématiques sociétales", relève-t-elle, avant de conclure : "Moi, j'ai perdu. Mais les femmes ont gagné." Elle dit recevoir des dizaines de messages de femmes harcelées, agressées : "Les victimes me portent".

Le tweet litigieux va être retiré

Francis Szpiner va faire appel de cette décision qu'il estime "hors sol" et "hors du temps", comme si le tribunal s'était abstrait de tout le contexte sociétal dans lequel ce message avait été posté. Pour démontrer "que nous n'avons aucune animosité contre Éric Brion", le tweet litigieux va d'ailleurs être supprimé ; même si, la décision n'étant pas exécutoire, il n'y a pas d'obligation à le faire avant le procès en appel.

"Ce n'est pas un signal positif que la justice envoie. On leur dit, Mesdames, retournez sept fois votre langue dans votre bouche avant de tweeter, sinon vous serez asphyxiées financièrement", regrette l'avocat de Sandra Muller.

Une leçon pour le tribunal du buzz ?

Une analyse que réfute Éric Brion. "Ce n'est pas vrai, ce n'est pas un bâillon. Non, c'est pas 'taisez-vous'. C'est "parlez, mais avec des vraies histoires". Moi je suis un pro-#MeToo, je le dis et j'insiste. La libération de la parole est extrêmement importante, mais elle ne doit pas se fonder sur n'importe quoi, et c'est ça que la justice sanctionne aujourd'hui.

Éric Brion aimerait que cette décision serve aussi de leçon à ce qu'il appelle "le tribunal du buzz". "Je voudrais que tous les gens qui commentent sur les réseaux sociaux, ou qui m'ont menacé, ou écrit des insultes... Je voudrais qu'ils réfléchissent aussi. Est-ce qu'on peut flinguer, tuer socialement quelqu'un pour quelques paroles déplacées, très déplacées ? C'est ça l'enjeu."

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