Le palais de justice de Bordeaux
Le palais de justice de Bordeaux © Dominique Lemarié

C'est le quatrième et dernier volet de l'affaire Bettencourt : le procès des enregistrements du majordome et de leur publication. Sur le banc des prévenus : le majordome Pascal Bonnefoy mais aussi les journalistes Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme et Hervé Gattegno ainsi que les directeurs de publication de Mediapart et du Point Edwy Plenel et Franz-Olivier Giesbert.

Ils sont soupçonnés deviolation de l'intimité de la vie privée pour avoir soit enregistré à l'issu de Liliane Bettencourt ses conversations privées, soit les avoir diffusées dans la presse.

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C'est une situation peu banale. Le Point et Mediapart sont jugés par le tribunal correctionnel de Bordeaux pour avoir publié des enregistrements que la justice a ensuite utilisés comme éléments de preuve. A Bordeaux déjà, lors du procès pour abus de faiblesse qui s'est tenu en janvier et février dernier, on a ainsi écouté dans la salle d'audience de nombreux extraits des conversations enregistrées dans le bureau d'André, entre mai 2009 et mai 2010. 21 heures d'enregistrements en tout, où l'on entend Patrice de Maistre demander un bateau à Liliane Bettencourt, proposant pour cela de rapatrier illégalement de l'argent de Suisse; notaires et avocats tenter d'expliquer à la vieille dame qu'il est dans son intérêt de refuser les expertises médicales et de signer un mandat de protection future; ou encore le récit des pressions exercées par l'Elysée sur le procureur chargé de l'enquête, Philippe Courroye.Autant d'éléments qui avaient fait l'effet d'une bombe lors de leur publication, en juin 2010 , quelques jours après que la fille de Liliane, Françoise Meyers-Bettencourt, ait remis l'intégralité des conversations à la police.

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Ces propos ont, c'est indéniable, été enregistrés illégalement. Mais les journalistes espèrent convaincre le tribunal que leur diffusion s'imposait au nom de l'intérêt général.Et le majordome, dans tout cela? Pascal Bonnefoy, l'homme au dictaphone, par qui le scandale a éclaté, se trouve pour la première fois dans la lumière. Celui qui a servi pendant 15 ans chez les Bettencourt, d'abord au service de Monsieur, puis de Madame après la mort d'André en 2007, n'a quasiment jamais donné d'interview. Aujourd'hui âgé de 52 ans, il n'est plus majordome - il avait démissionné en même temps qu'il remettait les enregistrements à la fille de Liliane Bettencourt. Il tient aujourd'hui un petit hôtel en Bretagne. Au tribunal, Pascal Bonnefoy expliquera qu'il estime n'avoir fait que son devoir , pour protéger sa patronne.

Pour l'avocat de Pascal Bonnefoy, Me Antoine Gillot, ces enregistrements ont sauvé Liliane Bettencourt.

"Monsieur Banier rôdait dans les parages"

Bronzé, les cheveux poivre et sel, Pascal Bonnefoy a des faux airs de George Clooney. Il dit « Monsieur le président » avec une déférence qui tranche avec son ton un peu gouailleur. « Je suis un autodidacte, j’ai tout appris sur le tas », explique-t-il. Les larmes viennent quand il parle d’André Bettencourt, dont il était le valet de chambre. « A sa mort, j’ai perdu mon employeur, et aussi un père spirituel », dit-il avant de se taire. Auprès de Madame, ensuite, il tente de « conserver la présence de Monsieur dans la maison. Le matin, il m’arrivait de frapper à la porte de son bureau ; c’était une façon de dire qu’il existait. »

Surtout, ajoute Pascal Bonnefoy, « j’avais peur de Monsieur Banier, qui rôdait dans les parages. Il voulait en faire une bibliothèque ». Banier. Le nom est lâché. C’est parce que le photographe, ami de Liliane Bettencourt veut le faire renvoyer que Pascal Bonnefoy se décide à placer un dictaphone dans le bureau. « ça fait partie de la panoplie du majordome ? », ironise le président.

« Non, et je ne suis pas non plus expert en espionnage, en posant le dictaphone, je tremblais, j’étais mal à l’aise. »

Il continuera pourtant pendant un an, accumulant 21 heures de conversations entre la milliardaire et ses visiteurs, gestionnaire, avocats, notaires pour la plupart. Toujours dans l’ancien bureau d’André : « dans sa chambre, je ne me serai jamais permis ». S’il a continué, c’est « pour montrer que des gens abusaient de cette femme qui était dans l’incapacité de se défendre. »

Pourquoi ne pas les avoir donnés à la police ? Interroge le président.

« Je ne suis pas un justicier… Et puis… je ne sais pas ce que la police en aurait fait »… Le majordome s’enferre, ne trouve pas bien les mots pour dire qu’il n’avait pas vraiment confiance, après l’enlisement de la plainte de Françoise Meyers Bettencourt par le parquet de Nanterre.

« Et puis c’était des choses personnelles, intimes, ce n’était pas à moi de les révéler ». Il remet les bandes à la fille de Liliane. A-t-il fait des copies ? Une pour lui, pour se protéger, « parce qu’on devient un peu parano », s’excuse-t-il. Et pour les journalistes ? « Excusez-moi, mais la presse, je la lis pas, je connaissais même pas Mediapart » dit-il avec candeur. Sur le banc des prévenus, la fine fleur du journalisme d’investigation, Edwy Plenel, Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme, Hervé Gattegno, sourient. Avant les débats qui viendront, sur la liberté de la presse et le droit à l’information, la simplicité brute de décoffrage de Pascal Bonnefoy a touché juste.

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