Jour 40, procès des attentats de janvier 2015 - Une psychologue qui a reçu dans son cabinet des dizaines de victimes des attentats commis à Charlie Hebdo et à l'Hyper Cacher a livré à la barre un décryptage passionnant et un otage de l'Hyper Cacher qui n'avait encore jamais osé parler s'est approché de la barre.

Régis de Jorna, président de la cour d’assises spécialement composée et le premier assesseur.
Régis de Jorna, président de la cour d’assises spécialement composée et le premier assesseur. © Radio France / Matthieu Boucheron

La psychologue qui s'avance la première à la barre a été désignée pour expertiser judiciairement une poignée de victimes des attentats de janvier 2015, mais dans l'intimité de son cabinet de thérapeute, elle en a reçu des dizaines. Elle a vu toutes les victimes de Charlie Hebdo juste après l'attentat du 7 janvier 2015. Cinq ans après, elle continue à recevoir plusieurs survivants, avec leurs cicatrices douloureuses. Elle a aussi reçu de nombreux proches des victimes tuées par les terroristes. Elle a également écouté et tenté d'apaiser les souffrances d'otages de l'Hyper Cacher. Elle a enfin rencontré toute la famille de Ahmed Merabet, le policier assassiné par les frères Kouachi, juste après leur massacre à Charlie Hebdo. En janvier 2015, trois terroristes ont fait dix-sept victimes, des dessinateurs, des journalistes, une psy, un agent d'entretien, des policiers, des clients d'une épicerie cacher. Pour tous les survivants et leurs proches, il y a des points communs dans le traumatisme.

Culpabilité des survivants

Le traumatisme pour les survivants naît de la peur "immense" ressentie face aux terroristes. Une peur qui engendre quasi inexorablement un stress post-traumatique. Cette peur de perdre un être cher, les proches des victimes des attentats ont pu la ressentir à un degré autre. Pour les survivants, victimes directes ou indirectes, "des syndromes dépressifs" ont pu se superposer au traumatisme. La psychologue, d'une voix douce et compassionnelle, parle aussi de "deuils pathologiques" pour des proches de victimes. Et d'une culpabilité des survivants, sentiment injustement éprouvé et si répandu parmi les victimes d'attentats.

Et la psychologue explique, de manière scientifique, la fabrication de ce mécanisme de stress post-traumatique chez les mammifères que nous sommes. Dans notre esprit de mammifère, il y a une zone d'alerte qui clignote quand nous éprouvons de la peur. Physiologiquement, notre cœur se met à battre plus vite, des perles de sueur peuvent nous faire frissonner, et dans notre cerveau, une hormone est alors sécrétée : le cortisol. 

La plupart du temps, la peur est courte, vite dissipée et il n'y a aucune séquelle, juste le souvenir d'une bonne trouille qu'on a pu avoir. Mais face à une peur immense telle que celle qu'ont ressentie celles et ceux qui ont croisé la route des terroristes et qui ont cru qu'ils allaient mourir, l'alerte déclenchée dans leurs cerveaux reste sur "on" sans jamais passer à "off". Et c'est là que survient le stress post-traumatique, quand "on ne peut plus éteindre le disjoncteur", explique la psychologue. La peur devient donc constante. Le jour, la nuit. Alors que "normalement, pendant la nuit, on archive des événements de la journée", précise la psy, "mais là, les émotions sont tellement fortes que ça va provoquer des cauchemars qui réveillent et laissent la personne dans un état d’extrême fatigue, la personne peut se sentir menacée de mort". Et c'est comme si la menace était tout le temps là.

"La grande spécificité de ces états de stress post-traumatique, c'est qu'ils durent sur le long terme, parfois toute la vie."

"On dit que le temps fait son œuvre, est-ce vrai ?" demande une avocate de parties civiles. La psychologue secoue la tête. Elle indique que "la grande spécificité de ces états, c'est qu'ils durent sur le long terme, parfois toute la vie". Les victimes, avec leurs blessures visibles ou invisibles, n'iront mieux que lorsqu'elles ne seront plus submergées malgré elles par la douleur du traumatisme. La psychologue raconte qu'elle a l'habitude de donner cette définition d'une "thérapie réussie" pour les victimes : "Quand vous aurez réussi à faire de cet événement un livre rangé dans une bibliothèque." 

Parmi les victimes que la justice lui a demandé d'expertiser, la psychologue a donc reçu la famille Merabet, famille "unie", dont Ahmed était devenu "le pilier" depuis la mort brutale du père dans les années 90, lors d'une opération. Le deuil du père avait été admis malgré le chagrin, explique la psy. Celle d'Ahmed Merabet a provoqué un "stress post-traumatique massif" pour tous les frères et les sœurs, et la mère. Deux ans après les attentats, la maman d'Ahmed Merabet dormait toujours avec le tee-shirt de son fils, qui avait tant pris soin d'elle et de toute la fratrie. Et en 2017, lors de l'expertise psychique, elle ne "pouvait pas se relever du décès de ce fils perdu" avec lequel elle avait "un lien fusionnel". La perte d'Ahmed était pour elle "insurmontable" et aller mieux serait revenu à "abandonner son enfant", alors elle est restée "figée" dans son traumatisme. 

Dans le traumatisme "sévère" de la famille Merabet, il y a cette image insoutenable qui a tourné sur tous les écrans télé et sur les réseaux sociaux : l'image du policier froidement abattu par un terroriste, gémissant, implorant sur le bitume d'un trottoir de Paris, boulevard Richard-Lenoir. Cette image terrible du 7 janvier 2015 est celle qui continue à anéantir la famille Merabet avec ce "sentiment qu’on leur vole quelque chose, qu’on utilise leur souffrance". Un avocat interroge la psychologue sur les ravages de la médiatisation pour les victimes de terrorisme. La psy parle de cas par cas, et souligne que la médiatisation a aussi des "vertus salvatrices" aux yeux de certaines victimes qui ainsi se "sentent moins seules".

La parole, aussi douloureuse "qu'une lame de rasoir dans la gorge"

La psychologue a aussi expertisé une otage de l'Hyper Cacher, qui a vu une amie se faire assassiner sous ses yeux. La psy parle de "rupture" dans le cerveau de cette otage, de son "immense culpabilité de survivante" et de sa fuite en Israël. Vivre en France est devenu impossible pour elle à cause de la peur, permanente. La psy parle aussi d'une veuve d'une des victimes de l'Hyper Cacher, elle aussi partie vivre en Israël, elle aussi "dévastée par une culpabilité massive". Depuis le 9 janvier 2015, cette veuve vit chaque shabbat avec douleur. Après l'attentat, elle a perdu le goût de la vie, n'a même pas réussi à se réjouir de la naissance de sa petite-fille. La psychologue ajoute que cette veuve a été atteinte d'un cancer après l'attentat. "On ne pourra jamais faire un lien de cause à effet, mais ce qui a été démontré, ce sont les effets délétères sur l'organisme" du stress post-traumatique qui "abaisse le système immunitaire".

Une assesseuse, d'un ton très déplacé et de manière assez effarante, met en doute les propos de la psychologue, en lui disant abruptement qu'elle "s'interroge" sur les stress post-traumatiques évoqués. Et la magistrate parle comme si elle était, soudainement, devenue docteur en psychologie. Posément et humblement, la psychologue lui rappelle les méandres complexes de l'esprit humain, et lui confirme que les proches de victimes d'attentat, sans avoir été eux-mêmes au cœur de l'attentat, peuvent souffrir des mêmes syndromes à des degrés divers. Les "symptômes sont similaires", conclut-elle. Me Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, veut savoir s'il n'y aurait pas "66 millions de victimes" ? Il dit qu'il connaît des Français particulièrement affectés dans leur vie quotidienne par ces attaques, alors qu'ils étaient moins proches que lui qui était depuis 25 ans ami de la bande des Charlie.

Me Senyk, avocate de plusieurs victimes de Charlie Hebdo note que certaines victimes n'ont pas dit leurs souffrances, car elles étaient trop difficiles à énoncer à haute voix. La psy a parlé de "lame de rasoir dans la gorge", une expression qu'elle avait un jour entendue à propos des victimes de Boko Haram, et qui lui semble parfaitement juste pour certaines victimes des attentats de janvier 2015. Parmi ces victimes, il y a celles aux "blessures invisibles", difficiles à panser. Il y a aussi les cicatrices à contretemps, de ceux qui ont vécu un état de "dissociation", sans affect au moment de l'événement. Mais les émotions et le traumatisme reviennent fatalement, en boomerang, parfois encore plus puissamment. 

Le traumatisme des policiers intervenus à Charlie

Un autre psychiatre passe à la barre, cheveux gris et costume sombre. Il vient parler de onze des quinze policiers qui ont été parmi les primo-intervenants le 7 janvier 2015. Aucun ne savait qu'ils arrivaient pour tenter d'arrêter des terroristes qui venaient de commettre un massacre à Charlie Hebdo, et tous, à des degrés divers, ont été sidérés de se retrouver face aux frères Kouachi, cagoulés vêtus tels des policiers d'élite, et qui leur ont tiré dessus avec des armes de guerre. Le psychiatre a expertisé ces policiers trois ans après les faits, à un moment où le traumatisme était considéré comme "consolidé", avec "des séquelles définitives". Il indique que tous ces policiers "se sentent coupables de n'avoir pu empêcher la mort de leur collègue Ahmed Merabet". 

Il parle, en vrac, de la peur des uns qui ont l'impression d'être devenus des cibles, des traumatismes des autres qui ne peuvent plus porter leur uniforme, des sursauts des uns et des autres quand ils entendent un bruit. Le psy parle des crises d'angoisse des policiers et de cette confidence : tous ces policiers ont eu le sentiment de n'avoir pas été assez soutenus par l'institution policière en janvier 2015, comme s'ils avaient été des victimes de moindre catégorie. Mais le mal qui les ronge le plus, cinq après, c'est cette culpabilité de n'avoir pas réussi à stopper les terroristes en tirant avec leurs armes de flics. Avec émotion, plusieurs de ces flics avaient raconté de vive voix cette culpabilité-là, à la barre des témoins.

"Je me suis dit 'faut que je témoigne devant le tribunal'"

Cette barre impressionne. D'autant plus que dans cette grande salle de cour d'assises, elle est située au milieu des deux box contenant dix accusés, le onzième présent étant assis juste derrière la barre, devant ses avocates, sur un strapontin. Est-ce à cause de la peur qu'un petit homme à cheveux blancs a attendu ce samedi, quarantième jour de procès, pour oser parler à cette barre ? Ce monsieur est là chaque jour ou presque, depuis le premier jour, à écouter discrètement les débats sur un des bancs de parties civiles. Il a écouté pendant trois semaines, en septembre, les mots poignants, parfois entrecoupés de sanglots, des survivants et proches de victimes de Charlie Hebdo, de Montrouge, de l'Hyper Cacher. Lui n'a rien dit. Les mots ne sortaient pas. Et cet après-midi, soudain, il s'est avancé d'un pas timide et décidé à la fois, pour dire à la cour d'assises spécialement composée que lui aussi était un otage de l'Hyper Cacher, où il avait travaillé des années. Un otage tapi dans l'ombre à ce procès. Un otage qui raconte soudain d'une petite voix que le 9 janvier 2015, il est resté "allongé au fond du magasin, je faisais le mort". 

Puis il raconte que le terroriste, Amedy Coulibaly lui a demandé d'aller au sous-sol. Il raconte les corps des morts qu'il a vus entre les rayons du rez-de-chaussée. Il précise que depuis le 9 janvier 2015, lui qui était employé de l'Hyper Cacher n'a jamais pu reprendre le travail. Le  président de la cour lui demande pourquoi il a voulu parler aujourd'hui seulement ? Le petit homme à cheveux blancs ne sait pas très bien. Mais soudain, lui qui était muet sur son banc, s'est dit : "Faut que je témoigne devant le tribunal". Il a parlé avec des mots tout simples, sans larmes, à peine quelques minutes, comme s'il voulait ne pas trop déranger, ni étaler sa peine, et il est retourné s'asseoir à sa place, près d'une proche qui est là elle aussi, chaque jour depuis près de deux mois. Lundi, ils reviendront pour le 41e jour du procès, qui sera consacré à l'interrogatoire du principal accusé, Ali Riza Polat, le seul accusé présent à risquer la réclusion criminelle à perpétuité.