Procès des attentats de janvier 2015, jour 10 - C'est un enquêteur de la SDAT, la sous-direction anti-terroriste, qui a été appelé à la barre mardi. Il raconte cette enquête "hors norme" dès la première minute et la traque des frères Kouachi. Seule la cavale a été abordée aujourd'hui.

L'enquêteur de la SDAT a témoigné mardi devant la cour d'assises spéciale. Derrière lui, dans le box, Ali Riza Polat, l'un des principaux accusés.
L'enquêteur de la SDAT a témoigné mardi devant la cour d'assises spéciale. Derrière lui, dans le box, Ali Riza Polat, l'un des principaux accusés. © Radio France / Matthieu Boucheron

L'enquêteur antiterroriste s'avance à la barre, costume sombre, masque blanc sur le nez. Il décline sa fonction : commissaire à la "SDAT", la sous-direction anti-terroriste. Les accusés le regardent. Dans le box de gauche, Ali Riza Polat, l'un des principaux accusés, l'un des seuls renvoyés pour complicité de crimes terroristes, claironne depuis plusieurs jours qu'il est "impatient" de voir cet enquêteur à ce procès. Polat fixe le commissaire, les bras croisés sur la vitre de son box. Debout à la barre, le commissaire commence à raconter cette enquête, "hors norme", dès la première minute. 

L'attentat à Charlie Hebdo a eu lieu entre 11h33 et 11h35, le 7 janvier 2015. La SDAT a été saisie vers 11h50, par le procureur de la République, François Molins, qui s'était rendu immédiatement sur place. Le commissaire tient à rappeler d'emblée que cette enquête a "fait l’objet d’une médiatisation importante", médiatisation qui a "influé" sur la traque. Cette traque a démarré juste après le massacre à Charlie Hebdo, juste après l'assassinat du policier Ahmed Merabet. 

Le "plan attentat" pour la première fois

À 13h15, le 7 janvier 2015, le "plan attentat" est déclenché, précise le commissaire. C'était la première fois ; la deuxième, sera le 13 novembre 2015. Tous les enquêteurs de police judiciaire sont rappelés à leur poste. Et très vite, une "ligne verte" est activée, avec trente-cinq téléphones en permanence connectés. Des téléphones qui ont sonné 5000 fois. "Mais le site a été saturé par un pirate", se souvient le commissaire. Sur cette ligne dédiée, ont été enregistrés 244 signalements, durant la cavale des frères Kouachi. Les gens appelaient de partout, pour dire qu'ils avaient vu les frères Kouachi, "dans un train entre Bordeaux et Strasbourg, dans les Pyrénées-Orientales, dans un appartement apparemment squatté à Paris". Difficile pour les enquêteurs, de tout vérifier en même temps. La pression est immense. C'était une "course contre la montre, on avait deux fugitifs armés", résume le commissaire.

Il raconte les premières gardes à vue. D'abord celle d'un jeune homme, qu'on a pris très vite pour le troisième homme, que plusieurs témoins croyaient avoir vu, aux côtés des frères Kouachi. Le nom des Kouachi apparaît très vite, ce 7 janvier 2015. Car au début de leur fuite, ils ont un accident, au volant de leur Citroën C3. Et Saïd Kouachi a laissé sa carte d'identité dans le véhicule abandonné. Était-ce un oubli, un acte délibéré ? Le commissaire ne sait pas. Il confirme en tout cas qu'à partir de cette découverte majeure, tous les policiers cherchent les Kouachi aux adresses connues de la police, qui les connaît déjà. On les cherche à Reims, où habite Saïd l'aîné, et à Charleville-Mézières, où réside sa belle-famille. C'est là que le troisième homme, Mourad H., est placé en garde à vue. 

Mourad H. est un beau-frère de Chérif Kouachi, le frère de sa femme Izzana. En janvier 2015, il était lycéen. Et s'était présenté de lui-même au commissariat, entendant qu'on le disait impliqué dans ces attentats, un témoin ayant aussi entendu le prénom "Mourad". Mourad, était en réalité un surnom de Chérif Kouachi. Son beau-frère Mourad H. n'a pas eu de mal à convaincre les enquêteurs qu'il n'était pas impliqué dans ces attaques terroristes. Ce 7 janvier 2015, il était en cours. Il a été relâché. Puis placé sur écoute, durant des mois. À la barre, le commissaire explique qu'en 2016, Mourad H. a tenté de partir en Syrie pour rejoindre Daech, a été rattrapé en Bulgarie, a été condamné l'an dernier à neuf ans de prison.

Série de gardes à vue

En janvier 2015, durant la cavale des frères Kouachi, il y a eu au total huit gardes à vue. Surtout dans l'entourage familial. Un autre beau-frère est interpellé, Tarek B., vite relâché lui aussi, puis à nouveau placé en garde à vue, pour ses liens avec deux des accusés présents aujourd'hui dans l'un des boxes. Dans la nuit du 7 au 8 janvier 2015, la sœur des frères Kouachi et son mari ont aussi été entendus, sous le régime de la garde à vue, explique le commissaire. Il dit que cette sœur, Aïcha, leur confie avoir du mal à pratiquer sa religion musulmane en France. Elle songe à retourner vivre au Qatar, où elle s'est déjà rendue. Aïcha Kouachi, poursuit l'enquêteur, leur parle de ce jour récent où elle a regardé la télé avec son frère Saïd, une émission qui parlait de l'animatrice Dorothée et de Cabu. Saïd lui aurait dit que Cabu était le dessinateur des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo ; ils auraient vérifié ensemble. Aïcha Kouachi parle aussi aux enquêteurs de la "relation fusionnelle" entre Saïd et Chérif Kouachi, élevés et placés ensemble dans leur enfance. Elle évoque ses propres relations, difficiles, avec son frère Chérif, qui ne voulait pas qu'elle épouse son mari. De Saïd, Aïcha parle surtout des problèmes de vue. Il ne voyait pas à un mètre. Aïcha dit que "Chérif était un gourou pour Saïd", rappelle le commissaire.

Puis le commissaire évoque la garde à vue de l'épouse de Saïd Kouachi, femme à la santé fragile, souffrant d'une sclérose en plaques. En garde à vue, elle avait expliqué aux enquêteurs que son mari était parti de chez eux à 7h30, ce 7 janvier 2015. Il lui a dit qu'il allait faire les soldes à Paris. Elle se souvient qu'il était pourtant à demi-malade, le ventre retourné par une gastro, il avait même pris un anti-vomitif avant de claquer la porte. Elle ne l'a jamais revu, ni elle, ni leur jeune enfant. Elle a affirmé aux enquêteurs qu'elle n'avait jamais vu d'armes chez eux. Elle a confirmé que son mari, Saïd Kouachi, avait d'énormes problèmes oculaires. A la barre, l'enquêteur conclut qu'on ne sait pas si Saïd Kouachi a tiré, ou alors "on peut considérer qu’il a tiré au juger, ce n'est pas complètement anodin avec fusil d’assaut". Le président de la cour d'assises spéciale interroge le commissaire sur le lance-roquettes des Kouachi : 

"A quel moment, vous savez qu’il y a un lance-roquettes ?"

Le commissaire répond que ce lance-roquettes anti-char est aperçu sur des vidéos, mais ce n'est qu'à la fin de la cavale, le 9 janvier 2015, dans l'imprimerie de Dammartin-en-Goële, que le GIGN est certain qu'il s'agit de cette arme ultra-puissante. 

La traque des Kouachi

Les vidéos, durant la cavale, ont cruellement manqué aux enquêteurs, justement, dit le commissaire à la barre. Après l'accident dans le 19e arrondissement de Paris, "on n’a plus de moyen de savoir par où ils sont partis". Les frères Kouachi ne seront repérés que le lendemain, le 8 janvier 2015, dans une station-service Avia de Villers-Cotterêts, dans l'Aisne. Le gérant appelle les gendarmes à 9h25. Deux minutes plus tôt, deux hommes cagoulés et armés de kalachnikovs ont fait irruption dans sa station. Non pas pour prendre de l'essence, mais des boissons sucrées et des friandises. Les Kouachi parlent au touriste allemand qui vient de faire le plein de son camping-car, et ne comprend pas le français. L'Allemand se recroqueville, sa tête dans les mains. Le gérant est couché au sol. Mais un frère Kouachi lui dit qu'il ne lui fera pas de mal, qu'il veut surtout des sacs poubelles. Dans les sacs, les terroristes jettent des victuailles attrapées sur les présentoirs. Et ils repartent. Sur la nationale 2. 

Les gendarmes sont à leurs trousses. Les policiers aussi. Une alerte est donnée dans une maison abandonnée. Fausse alerte. Ce n'est que le 9 janvier 2015, vers 8 heures, que les frères Kouachi réapparaissent, en braquant à nouveau une automobiliste. Elle les voit sortir du bois. Un bois où ils avaient embourbé la Clio volée dans le 19e arrondissement de Paris. Ils braquent cette fois la Peugeot de cette automobiliste, qui les trouve étonnamment "courtois". Les enquêteurs de la police judiciaire ne tardent pas à arriver dans le bois. Dans la Clio dont un pneu s'est embourbé, ils trouvent "deux cagoules, un chargeur de kalachnikov, des mousquetons, des barres chocolatées, et un troisième ADN inconnu". Le même ADN inconnu que celui qui avait été retrouvé sur la plaque d'immatriculation de la C3 abandonnée dans le 19e arrondissement de Paris, la veille. 

Dans son box, l'accusé Ali Riza Polat hoche la tête. Puis demande la parole, pour parler de cet ADN inconnu, et toutes ces inconnues qui selon lui, l'ont fait atterrir là, devant cette cour, où il est l'un des seuls à encourir la réclusion criminelle à perpétuité. Il s'en désole. Dit qu'il ne comprend rien à sa mise en cause, répète qu'il n'a rien à voir avec l'islam radical, et à l'en croire, s'il est là, c'est uniquement de la faute d'un "indic de la SDAT" qui l'aurait "balancé" au cours de l'enquête, parce qu'il cherchait des armes. "Mais j'ai pas cherché des armes pour tuer des gens, je cherchais des armes pour faire mes braquages, j'avais repéré un fourgon blindé, et vous êtes venu m'attraper pour cette histoire !", s'époumone Ali Riza Polat, que le président de la cour d'assises fait rasseoir.

Le procès des attentas de janvier 2015 se tient au tribunal de Paris.
Le procès des attentas de janvier 2015 se tient au tribunal de Paris. © Radio France / Matthieu Boucheron

A la barre, le commissaire rétorque que Polat a surtout été mis en cause dans cette affaire par un autre accusé. On demande aussi au commissaire si l'enquête a montré quels étaient les plans exacts des frères Kouachi, qui avaient encore des munitions sur eux, et surtout leur lance-roquettes ? Avaient-ils prévu un autre attentat ? Voulaient-ils s'en prendre aux forces de l'ordre, dans ce bois ? C'est une hypothèse, pour l'enquêteur, qui a une certitude : 

"Ils voulaient mourir en martyrs." 

C'est finalement dans l'imprimerie CTD de Dammartin-en-Goële que les frères Kouachi ont achevé leur cavale, ce 9  janvier 2015, vers 8 heures et demi. Ils ont pris en otage l'imprimeur Michel Catalano pendant une heure et demie, avant de le relâcher. Jamais, ils ne se sont doutés que Lilian Lepère, jeune employé, s'était caché sous un évier, pendant que son directeur parlait aux terroristes. Les terroristes ont été tués un peu avant 17h, dans l'assaut du GIGN. Demain, au jour 11 de ce procès, Michel Catalano et Lilian Lepère viendront raconter à la cour d'assises spéciale, ces heures d'angoisse qui les ont traumatisés, et liés à jamais. 

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