Lundi ont commencé les comparutions immédiates liées à l'acte IV des "gilets jaunes" samedi à Paris. Les premiers à comparaître sont jeunes, entre 20 et 40 ans, des hommes, issus des milieux populaires. Ils étaient entendus au Tribunal de Grande Instance de Paris pour des faits de violences.

"Ce que j'ai fait, décrédibilise le mouvement.", un gilet jaune, en comparution immédiate.
"Ce que j'ai fait, décrédibilise le mouvement.", un gilet jaune, en comparution immédiate. © AFP / Alain JOCARD

Samedi il y a eu 1 400 arrestations en France. Un millier d'entre elles a fini en garde à vue. Et quelques-une de ces gares à vue a terminé devant la salle 604 du TGI de Paris lundi après-midi.  

Ils ont presque tous été arrêtés pour attroupement, mais très souvent les faits de violence sont difficilement identifiables, comme le soulignent les avocats commis d'offices. Cet après-midi, deux jeunes avocates s'occupent des sept affaires. 

"Le seul projectile qu'il ait lancé, c'est la bombe lacrymogène envoyée sur lui par les policiers"

Valentin entre dans le box, livide. Ce natif de Langres, dans la Haute-Marne, 22 ans, vit dans un petit Bourg : le Pailly. Ce carrossier, employé depuis janvier 2016, gagne 1 200 euros. Il porte un tee-shirt rouge à l’effigie de Che Guevara.

En retrait, il ne semble pas très à l'aise, les mains derrière le dos comme un écolier, il se mordille les lèvres, scrute les réactions du président. Il est debout, attentif, visiblement impressionné.

Il était à Paris ce samedi. Il est accusé de violences, d'avoir jeté des projectiles sur les policiers, "violences volontaires contre les personnes". Il se trouvait au milieu d'individus qualifiés de "virulents" par le président. Et par dessus le marché, il avait 0,85 grammes d'alcool dans le sang. Il acquiesce : "J'ai renvoyé une grenade lacrymogène que j'ai reçue. Je suis carrossier-peintre". On a retrouvé un objet dans le sac qu'il portait lors de la manifestation samedi, "j'avais oublié un tournevis dans mon sac pour le travail."

L'une des juges lui demande pourquoi il s'est autant alcoolisé ? "Il y avait 3 heures de train alors j'ai bu. C'est imbécile de ma part". Elle lui demande ensuite à quoi servait l'écharpe ? "L'écharpe, c'est pour mettre sur le visage, pour éviter que ça me prenne la gorge."

Valentin vit chez ses parents avec son frère. Il dit que parfois, il les aide pour le loyer. "Vous avez déjà été condamné, conduite en état d'ivresse. Vous buvez souvent ?" demande la juge.  "Je bois le week-end avec les amis de temps en temps." reconnait-il du bout des lèvres.

Le procureur prévient, "il ne peut pas plaider le concours de circonstance. Il est venu délibérément, malgré les appels au calme lancés maintes fois. Le droit de manifester n'est pas le droit à porter atteinte aux personnes. Il a écopé de deux mois avec sursis en septembre 2017."

L'avocate sourit "Il n'est pas venu à Paris pour commettre un délit. Le seul projectile qu'il ait lancé, c'est la bombe lacrymogène envoyée sur lui par les policiers. Son tort c'est d'être au mauvais endroit au mauvais moment". 

Valentin a été condamné pour violences à 60 jours d'amendes de 20 euros, soit 1 200 euros, une somme rondelette. "Il faut expliquer que s'il paie dans le mois, il a 20% de réduction" s'empresse de dire son avocate en s'adressant au président.

"Il y a une accusation sans victime, sans témoin"

Théo a encore une tête d'enfant. Après avoir géré un restaurant dans le centre du Havre, il est au chômage, fait aussi un peu d'ébénisterie. Il gagne 1 000 euros par mois. Il est célibataire sans enfant. Visage, rond et juvénile, malgré la barbe et la moustache, il s’exprime tranquillement. Propre sur lui dans son pull blanc, il explique que les SMS qu'il a adressé à son ex-petite amie, dans lesquels il évoquait l'idée de tout casser, étaient uniquement destinés à l'impressionner. "C'était pour la faire réagir, pour savoir ce qu'elle pensait de moi." 

Venu du Havre, pour assister à la manifestation de samedi, il portait un masque de chirurgien, des gants et une écharpe. "Je n'ai pas commis de violences" assure-t-il calmement. Le procureur rappelle que "des avertissements ont été donnés toute la semaine." Malgré le casier judiciaire vierge, il requiert trois mois fermes.

Les yeux sur ses feuilles, l'avocat explique : "il y a une accusation sans victime, sans témoins… Je demande la relaxe. Il a eu trois jours de privation de liberté. C'est bien suffisant." Théo sera effectivement relaxé.

"Ce que j'ai fait décrédibilise, le mouvement".

Xavier tient ferment la barre juste devant lui dans le box des accusés. Le jeune homme trapu, au regard décidé, répond sans hésiter aux questions du président. Ce plaquiste, au chômage depuis deux mois, qui gagne 900 euros, vit à Laval. Il a tenu à venir sur Paris pour la manifestation des "gilets jaunes".

"On marchait vers les Champs, j'étais en première ligne. J'ai pris un flashball", dit-il. Il a ensuite été interpellé dans le XVIe arrondissement de Paris : "J'ai jeté un projectile quand j'ai reçu le flashball. Je me suis pris des coups de matraques. J'ai refusé de voir un médecin. J'ai cru que ça irait plus vite si je ne voyais pas le médecin". Sur lui, il avait un masque, un gilet jaune et une écharpe. Son téléphone était cassé quand les policiers l'ont arrêté. Il était sur les Champs-Élysées, face aux CRS : "on allait aux Champs, on s'est arrêté, on ne pouvait pas aller plus loin. C'est vrai, j'ai jeté un caillou", reconnait-il.

Le procureur s'engouffre dans la brèche : "Il le dit lui-même, il était en première ligne. Il a lui lancé un caillou sur les forces de l'ordre. Les casseurs, les violents, désignent les forces de l'ordre, alors que quand il y a eu les attentats, on a encensé ces forces de l'ordre." Il réclame trois mois fermes.

Au casier judiciaire de Xavier figurent deux mentions : deux mois avec sursis pour un vol en 1995, et une amende en 2017 pour un outrage. "J'ai fait des erreurs de jeunesse. J'avais bu, j'ai dit des mots qu'il fallait pas."

Son avocat ne mâche pas ses mots : "On parle de violence mais il n'y a pas de victimes. Par contre, lui a été victime d'un tir de flashball et de coups de matraques."

Xavier conclut : "Je regrette, c'est un mouvement noble avec des gens chaleureux et doux. Ce que j'ai fait décrédibilise le mouvement". Xavier est condamné à deux mois d'emprisonnement sans mandat de dépôt. 

"Parlez plus fort, s’il vous plait et articulez"

A 18 ans, Bradley n’en mène pas large. La tête penchée en avant, il regarde le juge par en dessous. Il vit dans l'Oise et il était venu samedi à Paris, "pour manifester contre Parcoursup", explique-t-il dans un grognement presque imperceptible. "Parlez plus fort, s’il vous plait et articulez", lui demande la juge. 

Il est accusé de vols de bonnets, casquettes et de tickets de jeu. Mais en garde à vue, il n’a pas voulu qu’on appelle la personne chez qui il vit dans l’Oise.  Il est en terminale à Creil et a un casier vierge. Son cas ne fait pas grand débat. Lui voudrait enfouir la tête sous son sweat, s’il le pouvait. Il répond laborieusement par monosyllabes aux quelques questions qui lui sont posées.

Poursuivi pour recel, le procureur demande un mois avec sursis, sauf que le prévenu ne veut pas être jugé en comparution immédiate. Le procureur n'a pas entendu, "Ah excusez-moi" se reprend-t-il avant de demander un contrôle judiciaire. Le dossier est renvoyé à janvier avec obligation de se présenter à la gendarmerie et l’interdiction de venir sur Paris.

"Quand j’ai reçu le flashball, je reconnais que j'ai jeté des petits morceaux de bitume"

Damien précise à son arrivée à la barre qu'il n’avait pas de club de golf sur lui, ce jour-là à la manifestation des "gilets jaunes". Né en 1982, ce trentenaire vit à Bagnole-sur-Cèze pas très loin d’Avignon. Cheveux, bruns, barbe brune, avec son accent du sud, il raconte à la juge ce qui s‘est passé cette après-midi du 8 décembre : "J’avais un gilet jaune et un masque de plongée pour me protéger des gazs lacrymo parce que quand je suis venu samedi dernier, je n'avais rien pour me protéger. J’ai marché longtemps. Une fois en face des CRS, j’ai pris un tir de flash-ball, j’ai perdu mon 'collègue'. Ça a chargé des deux côtés, je me suis retrouvé coincé… Je ne sais pas pourquoi ils (les policiers) me parlent d'un club de golf. On a été nombreux à être accusés d'avoir un club. Je ne sais pas d’où ils le sortent. … Je suis venu défendre mes droits avec les 'gilets jaunes'. Je n’étais pas là pour la casse, je ne suis pas un casseur, pas un voyou. J'ai fait 6 heures de route pour me retrouver tout seul ici avec des ecchymoses". 

Le rapport reconnait d’ailleurs deux jours d’incapacité totale de travail. "Quand j’ai reçu le flashball, je reconnais que j'ai jeté des petits morceaux de bitume." Divorcé, ce papa de deux ans enfants de 9 et 2 ans, est auto-entrepreneur. Il gagne 1 200 euros de salaire et paie 500 euros de charges mensuelles. "J'ai une consommation d'alcool trop élevée" reconnait-il quand il évoque sa vie. Plus jeune, il a été condamné pour outrage et rébellion à Nîmes, mais aujourd’hui il assure  : "ma vie c'est mes enfants, mon travail, j'essaie de faire au mieux."

Mais pour le procureur, "ce n'est jamais anodin de réaliser des jets de pierre contre les forces de l'ordre". Il propose donc deux mois de sursis et une obligation de soins. L’avocate se moque un peu : "Je m'excuse mais là, le masque de plongée, ça ne suffit pas pour se retrouver 48 heures en garde à vue, qu’est-ce que ça aurait été s'il avait eu un tuba….C’est le drame de ces dossiers, Il n'y a rien dedans. C’est à Monsieur de se prendre en main, s'il a des problèmes avec l'alcool. Je ne vois pas le rapport avec la comparution d'aujourd'hui". Damien écope d'un mois avec sursis. 

"Le CRS m'a mis des coups de poings, pendant que j'étais menotté" 

"J'ai rien à me reprocher", Sébastien est catégorique. Ce natif du Havre vit aujourd’hui à Nantes, il est venu participer à la manifestation des "gilets jaunes" avec quelques amis.

Cheveux rasés, veste grise, il opine du chef à chaque phrase du président. Avec son œil au beurre noir, il a l’air bien amoché. Mais quand on lui donne la parole, il ne se fait pas prier : "Le pavé sort du camion du CRS. Je me suis fait violenter par les CRS quand J'étais à côté des Champs". Le président : "Vous avez déclaré que vous étiez là pour les gilets jaunes". "Je n'avais pas de pavé, le CRS l'a sorti de son camion… C’était ma première manifestation. Le CRS m'a mis des coups de poings, pendant que j'étais menotté, on m’a frappé". L'avocate lui demande : 

-"vous voulez porter plainte ?" 

-"Bien sûr", répond Sébastien du tac au tac. 

Cet intérimaire dans le bâtiment, qui gagne 1 100 euros par mois, avoue bien volontiers qu’il a été agité dans sa jeunesse, avec pas moins de 16 mentions sur son casier. "Mon casier est fourni mais la dernière fois s'était en 2011, j'ai rien eu d'autre." 

Le procureur n’est pas du même avis. : "Il était au milieu d'individus virulents. Je ne le crois pas."

L’avocate est en colère : "On demande de juger monsieur pas pour ces faits, mais sur son casier. Mon client, est accusé par un CRS qui ne l'a même pas été identifié, même en photo. Il a un œil au beurre noir et on n'a aucune preuve contre lui…" Pour Sébastien c’est la relaxe. 

"Je suis énervé mais je n'ai pas de haine contre les CRS".

Valentin n’a pas 20 ans et voulait ramener chez lui un pavé "comme souvenir". Le tournevis dans son sac ?  "Je suis mécanicien, j'avais pas fait attention que je l’avais encore dans mon sac."  

Cheveux châtains, mi-long, bouc de mousquetaire, il a été placé en garde à vue samedi à 16 heures. Dans ses affaires, on a retrouvé du sérum physiologique, trois clefs anglaises et des protège-tibias. "C'est la deuxième fois que je viens, j'étais là la semaine dernière. Là, j’ai pris de quoi me protéger. Ils m'ont arrêté parce que j'avais le pavé. Je suis énervé mais je n'ai pas de haine contre les CRS".

Sur son téléphone, on trouve des messages dans lesquels "les CRS sont traités de putes ou de fils de putes", explique la juge.

Ce jeune homme, actuellement au chômage, a une formation dans le BTP. Il touche 950 euros et habite dans un studio chez ses parents. Il est suivi pour dépression depuis plusieurs mois, depuis la mort brutale d'un de ses amis dans un accident de la route. Ce que le procureur lui reproche, c’est sa violence sur Facebook "où ses intentions sont claires." Il demande trois mois fermes. 

Pour son avocate, il est fragile et ses parents sont dépassés. "Il ne faut pas entraver son avenir, il a toute sa vie devant lui" espère-t-elle. 

Son casier est vierge mais ne le restera pas. Il est reconnu coupable et prend trois mois d'emprisonnement sans de mandat de dépôt. La prison sera ferme, mais pas immédiate. 

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