Le vendredi 13 novembre 2015, neuf terroristes ont fait 130 morts et des centaines de blessés à Saint-Denis et à Paris. Ils ont tué à l’arme de guerre, puis la plupart se sont fait exploser avec leurs ceintures. Ils avaient une vingtaine d’années et avaient presque tous grandi en France ou en Belgique.

Un policier en faction près du lieu de l'attaque du Bataclan, le 13 novembre 2015
Un policier en faction près du lieu de l'attaque du Bataclan, le 13 novembre 2015 © AFP / KENZO TRIBOUILLARD

Ils étaient neuf kamikazes. Les premiers de l’histoire du terrorisme français. La plupart ont appuyé sur le bouton-poussoir de leurs gilets bourrés de TATP et de boulons, après avoir semé la terreur avec des armes de guerre. Avant ce vendredi 13 novembre 2015, jamais la France n’avait été attaquée avec ce mode opératoire, dans une action si coordonnée, par un commando de jeunes gens tout juste revenus des camps d’entraînement du groupe Etat islamique, sur les terres conquises par le califat de Daech, en Syrie et en Irak. 

“Quand il était enfant, c’était un ange”

Azdyne Amimour est le père d’un de ces neuf kamikazes. Son fils Samy Amimour a tiré sur la foule de spectateurs au Bataclan, avant d’être abattu par deux policiers de la BAC parisienne, entrés héroïquement dans la salle de spectacle dès le début du massacre ; massacre qui a ensuite cessé, même si la prise d’otage a duré encore deux heures. Azdyne Amimour nous reçoit dans son modeste appartement de Drancy, en banlieue parisienne, là où son fils a grandi, entre deux sœurs et un chat qu’il adorait. “Samy, quand il était enfant, c’était un ange”, commence son père, petit homme sec débordant d’énergie. “Un enfant sage, studieux, intelligent, bon élève, Samy a eu son bac du premier coup, après il s’est inscrit à la fac, il aimait le foot, le judo, il ne manquait de rien”. Et puis un jour, l’adolescent sérieux et sportif s’est plongé dans la religion, l’islam, que son père pratiquait de loin en loin. Azdyne Amimour s’aperçoit que son fils, du jour au lendemain, se rend à la mosquée, assidûment. Alors Azdyne Amimour l’accompagne, à la mosquée du Blanc-Mesnil, pour se rassurer sur les prêches qu’il entend. Il assure qu’il n’a jamais entendu prôner le djihad, mais le père, considéré comme un chibani -un vieux-, ne peut pas vraiment prier dans le même groupe que son rejeton. Et Azdyne Amimour observe la lente dérive de son enfant. Peu après ses 18 ans et sa découverte de la religion, Samy Amimour se met à regarder des vidéos sur internet, “des vidéos sur l’islam, et puis des fois, ça débordait sur Oussama Ben Laden”. 

Mis en examen pour terrorisme, Samy Amimour n’aurait jamais dû s’envoler de France pour rejoindre le califat de Daech 

Azdyne Amimour, instruit et cultivé, touche-à-tout polyglotte, tente de raisonner son fils, lui parle du Coran, et cherche à démontrer que les versets prônent la paix. Mais Samy Amimour n’écoute pas son père, et lui annonce un jour de 2012 qu’il a envie de partir au Yémen pour y apprendre l’arabe. Azdyne Amimour s’affole. Fait tout son possible pour le dissuader. “Je lui ai dit que c’était pas la bonne solution de partir, je m’inquiétais en pensant au terrorisme islamiste des années noires en Algérie, j’ai eu peur”. Samy Amimour évoque ensuite l’Afghanistan, hésite aussi à partir étudier dans une université coranique en Egypte. Ses projets de voyage sont stoppés net par une mise en examen. Car le juge antiterroriste Marc Trévidic soupçonne Samy Amimour de vouloir partir faire le djihad au Yémen avec deux copains. Le trio est donc sous surveillance de la justice. Samy Amimour se retrouve placé sous contrôle judiciaire, normalement interdit de sortie de territoire. Le jour, il conduit des bus à Drancy, embauché par la RATP. La nuit, il fomente un départ vers Raqqa.

Azdyne Amimour, dans son appartement de Drancy, où son fils Samy a grandi. Le 13 novembre 2015, Samy Amimour a tiré à l'arme de guerre sur la foule qui dansait au Bataclan.
Azdyne Amimour, dans son appartement de Drancy, où son fils Samy a grandi. Le 13 novembre 2015, Samy Amimour a tiré à l'arme de guerre sur la foule qui dansait au Bataclan. © Radio France / Sophie Parmentier

"Samy a dit : il faut plus me chercher, je suis en Syrie. Ça a été le coup de poignard"

Et en 2013, Samy Amimour appelle sa mère pour lui annoncer qu’il est en Syrie. La femme d’Azdyne Amimour s’effondre en larmes, et rappelle aussitôt son mari qui travaille alors en Belgique -il tient un commerce là-bas, et fait des allers-retours fréquents entre Paris et Bruxelles. “Au téléphone, ma femme me dit : Samy nous a appelés, il est en Syrie. Il a dit : il faut plus me chercher, je suis en Syrie”. C’était à l’automne 2013. “Ca a été le coup de poignard”, résume Azdyne Amimour, qui se remémore la dernière fois qu’il a vu son fils à Drancy, aux portes de l’ascenseur. “D’habitude, quand je repars dans mon commerce en Belgique, il me fait juste un signe de la main et on se dit tchao. Là, il m’a suivi jusqu’à l’ascenseur et il m’a fait la bise. J’ai trouvé ça bizarre. Il a jamais fait ça”. 

Après le départ de son fils en Syrie, Azdyne Amimour se démène pour le convaincre de rentrer, tout en étant conscient de son faible pouvoir de persuasion face à son enfant devenu un jeune homme de 26 ans. “Il ne m’avait jamais parlé de djihad. Mais il parlait d’aider les Syriens”. Comme des dizaines d’autres Français en 2013, Samy Amimour a invoqué des motifs humanitaires pour venir en aide au peuple syrien, victime d’exactions de la part du dictateur Bachar El Assad. “Quand Samy regardait les vidéos sur la Syrie, il avait les larmes aux yeux, en voyant des femmes et des enfants déchiquetés. Donc, il disait qu’il voulait aller là-bas pour aider.” Azdyne Amimour note que “tout ça est arrivé d’une façon vertigineuse”. Après coup, avec du recul, il note l’ambivalence de son fils, qui d’un côté, invoquait l’humanitaire, et de l’autre, s’était inscrit dans un stand de tir de la police nationale peu avant de quitter la France. 

“J’ai dit : quoi ? Mon fils est impliqué dans cette histoire du Bataclan ? J’étais choqué. J’étais à la fois triste et en colère, tout ça à la fois. Je condamne avec la plus grande fermeté”

Azdyne Amimour assure en tout cas qu’il a tout fait pour ne pas couper le lien avec son fils, dans l’espoir de le raisonner un jour. Il raconte même un voyage rocambolesque jusqu’en Syrie, “mais j’ai pas réussi à le ramener”. Le soir du 13 novembre 2015, Azdyne Amimour est loin de se douter que son fils est revenu à Paris pour semer la terreur. Il l’apprendra le surlendemain, de la bouche d’un policier qui vient de le placer en garde à vue. “Première question, il m’a dit, il est où votre fils ? Je lui ai dit, vous le savez aussi bien que moi, il est en Syrie !” Le policier lui révèle que son fils est l’un des kamikazes du Bataclan. Azdyne Amimour s’étrangle encore en le racontant : “J’ai dit : quoi ? Mon fils est impliqué dans cette histoire du Bataclan ? Le policier m’a dit : oui, et de toute façon, je veux vous garder encore quarante-huit heures. J’étais choqué, j’étais à la fois triste, en colère, tout ça à la fois.” Ensuite, il dit que les policiers lui ont montré des photos de son fils, mort après avoir cherché à activer son gilet explosif et en étant touché par des balles de deux policiers de la BAC parisienne. “J’ai dit ouais, je reconnais, c’est mon fils, mais j’espère que c’est un sosie”.

Sur le canapé gris de son salon, Azdyne Amimour caresse le chat qui appartenait à son fils. Il dit sa profonde tristesse. Il martèle qu’il condamne “avec la plus grande fermeté” les attentats commis par ce fils. Il raconte son désarroi de père de terroriste. Et aussi son désespoir de grand-père, car Samy Amimour a laissé derrière lui en Syrie un bébé qui venait de naître, une petite fille qu’Azdyne Amimour n’a jamais rencontrée, un enfant victime des choix de ses parents. La fillette est aujourd’hui âgée de presque six ans. Son grand-père rêve de la localiser, de la retrouver quelque part en Syrie, et de la ramener à l’école en France. “Elle est innocente, comme tous ces enfants prisonniers dans des camps du Kurdistan syrien”, dit le petit homme aux cheveux gris, qui écrit des cartes postales à Emmanuel Macron, lui demandant au nom du Collectif Familles Unies, le retour de tous les enfants français en Syrie. 

Georges Salines, père de Lola, qui avait 28 ans et a été tuée au Bataclan le vendredi 13 novembre 2015
Georges Salines, père de Lola, qui avait 28 ans et a été tuée au Bataclan le vendredi 13 novembre 2015 © Radio France / Sophie Parmentier

“Moi, j’étais même pas en colère, j’étais atterré, et ce qui me dominait, c’était une situation absurde : des jeunes gens de l’âge de ma fille tuent d’autres jeunes gens de leur âge, alors qu’ils ne leur avaient rien fait !”

Dans les semaines qui ont suivi le 13 novembre 2015, Azdyne Amimour, dévoré de chagrin et de culpabilité, a écrit à Georges Salines, alors président de l’association 13onze15 Fraternité et Vérité, père de Lola, l’une des plus jeunes victimes du Bataclan. Les deux hommes se sont rencontrés. Compris. Sont devenus amis. Ils ont écrit un livre à quatre mains : “Il nous reste les mots”, aux éditions Robert Laffont. Livre-dialogue entre Azdyne Amimour, le père d’un terroriste du Bataclan, et Georges Salines, le père d’une victime du Bataclan. Georges Salines nous reçoit dans le salon de son appartement parisien. Partout, des livres. Ceux qu’il a écrits, pour survivre au 13 novembre 2015. Le premier, qu'il a écrit seul, s’intitulait “L’indicible de A à Z”, chez Seuil. Le sous-titre sur un bandeau rouge : “Ma fille Lola dansait au Bataclan”. 

Georges Salines a le regard dans le vague. Et une voix douce. Il nous emmène aussi face à la bibliothèque d’angle qui contient tous les livres d’enfants que sa fille éditait. Lola Salines, 28 ans, était éditrice de littérature jeunesse. Elle aimait les histoires, les rires et le roller-derby. “Le souvenir de ma fille m’habite quotidiennement”, résume-t-il très pudiquement, sans larmes, et surtout sans haine. Il parle de ce 13 novembre 2015 qui a fait basculer sa vie dans un abysse de douleur, pour toute sa famille, et précise que lui n’a jamais été pour autant en colère. “Moi, j’étais même pas en colère, j’étais atterré, et ce qui me dominait, c’était une situation totalement absurde. Que des jeunes gens, de l’âge de ma fille, tuent d’autres jeunes gens de leur âge, alors qu’ils ne leur avaient rien fait !” 

Cela fait presque six ans que Georges Salines cherche à comprendre et à expliquer. L’incompréhension et l’inexplicable demeure. “Qu’on ait tué Lola dans le cadre d’une guerre qui se déroulait au Proche Orient ! Quel rapport ?”, s’exclame-t-il, prônant la paix, et la prévention de la radicalisation. Depuis 2017, il a cessé d’être à la tête de l’association de victimes qu’il avait co-fondée, et sillonne désormais la France dans les établissements scolaires pour raconter la tragédie de sa fille et l’absurdité des attentats dont elle a été victime.

“Le plus grand et le plus mince, il avait des yeux un peu fanatiques, un regard un peu illuminé, mais sinon, c’était des jeunes comme on en croise partout, en survêt et en baskets”

Grégory, lui, a eu la vie sauve au Bataclan. Mais il a été pris en otage pendant plus de deux heures par les deux autres terroristes, Omar Mostefaï et Foued Mohamed-Aggad. Utilisé comme leur bouclier humain, dans un étroit couloir longeant le balcon du Bataclan. Ils lui ont donné des ordres. Il les a vus de près. Il a surtout été frappé par leur allure ordinaire. “Ils étaient habillés comme tout le monde, tee-shirt, pull, jean, runnings, des gens comme on en croise dans la rue tous les jours. Ils s’adressaient à nous dans un français normal, avec un petit accent de cité”, raconte Grégory. “Il y en a qui était nerveux, on sentait qu’il pouvait déraper à tout moment. Pour moi, le grand était un peu le leader. L’autre me faisait penser à un mercenaire”. Dans cet étroit couloir de dix mètres de long, un mètre de large, Marie était elle aussi otage, assise dos contre une porte, à côté de Grégory, jusqu’à l’assaut final des policiers la BRI. Et comme Grégory, elle a été interloquée par le côté presque banal des terroristes. “Ils n’avaient rien d’effrayant”, explique-t-elle, “c’est pas comme dans les films”. Elle raconte que “le plus grand et le plus mince, il avait des yeux un peu fanatiques, un regard un peu illuminé, mais sinon, c’était des jeunes comme on en croise partout, en survêt et en baskets”. 

Marie a fait partie des onze "otages du couloir" au Bataclan. Un des terroristes a pris son téléphone pour un dernier adieu à sa mère avant l'assaut des policiers de la BRI.
Marie a fait partie des onze "otages du couloir" au Bataclan. Un des terroristes a pris son téléphone pour un dernier adieu à sa mère avant l'assaut des policiers de la BRI. © Radio France / Sophie Parmentier

“C’est horrible, mais ça l’a humanisé. C’était un jeune qui disait à sa mère qu’il allait mourir. On peut pas pardonner ce qu’il a fait, c’est impardonnable, mais c’est juste que tout à coup, on se rend compte que ce ne sont pas des machines"

Le plus jeune des terroristes, Foued Mohamed-Aggad, a utilisé le téléphone de Marie, juste avant l’assaut des policiers. Il a tenté d’appeler, en vain, sa femme, restée dans les rangs du califat de Daech. Et il a voulu passer un ultime coup de fil à sa mère, qui résidait près de Strasbourg. Un coup de fil qui a profondément marqué Marie. “C’est horrible, mais ça l’a humanisé. C’était un jeune qui disait à sa mère qu’il allait mourir. C’était un adieu d’un fils à sa mère, mère inquiète puisqu’il y avait un message précédent qui disait : on n’a plus de nouvelles de toi, qu’est-ce qu’il se passe ?” Marie conclut : “On peut pas pardonner ce qu’il a fait, c’est impardonnable, mais c’est juste que tout à coup, on se rend compte que ce ne sont pas des machines, et tout d’un coup, cet adieu, comme ça, ça rend triste”. 

Les neuf assaillants du 13 novembre 2015 sont tous morts. Ce seront leurs 20 complices présumés qui seront jugés devant la cour d’assises de Paris. Parmi eux, un seul survivant des commandos parisiens : Salah Abdeslam, qui a déposé trois terroristes au Stade de France, avant de disparaître en voiture, puis dans le métro, et de jeter son gilet explosif endommagé dans une poubelle.

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.