Clarissa Jean-Philippe avait 26 ans et venait de réaliser son rêve : devenir policière. Le terroriste Amedy Coulibaly l’a abattue d’une balle de kalachnikov dans le dos, dans une rue de Montrouge, le matin du 8 janvier 2015, à la veille de la prise d’otages sanglante à l’Hyper Cacher.

La jeune policière municipale, Clarissa Jean-Philippe, est abattue le 8 janvier 2015 dans la rue à Montrouge. Son portrait réalisé par l'artiste C215
La jeune policière municipale, Clarissa Jean-Philippe, est abattue le 8 janvier 2015 dans la rue à Montrouge. Son portrait réalisé par l'artiste C215 © Maxppp / Anthony Lieures

“Clarissa a toujours été une enfant timide, toujours à jouer dans sa chambre avec son petit frère”, confie sa maman, Marie Louisa Jean-Philippe, qui nous parle à travers le haut-parleur de son téléphone, dans sa petite maison de Martinique, sur l’île où Clarissa est née le 1er septembre 1988. Clarissa était une petite fille “inquiète, toujours inquiète, parce qu’elle voulait me protéger et protéger son petit frère”. Elle n’a que six ans quand ses parents se séparent une première fois, dans une ambiance électrique. Elle est une fillette renfermée, “n’invite jamais de copains ni de copines à la maison”, s’attriste sa mère. A la maison, ses parents tentent de revivre ensemble sous le même toit. Le père est revenu de métropole où il était parti travailler quelques années, chez Buffalo Grill. Le retour est violent. 

Un jour, elle a dit à son père : "Tu vas voir, quand je serai grande, je serai policière pour arrêter les misères que tu fais à maman"

Le père de Clarissa commence à frapper sa femme. Clarissa a peur pour sa maman. Peur aussi pour elle et son petit frère, même si le père n’a jamais levé la main sur ses enfants. Clarissa, la timide, commence à tenir tête à ce père qui l’écœure. Un jour, elle lui annonce qu’elle deviendra policière, pour le mettre en prison. “Elle lui a dit, 'tu vas voir, quand je serai grande je serai policière pour arrêter ce que tu fais à maman' ”, raconte la mère de Clarissa, la voix étranglée par l’émotion. Clarissa est alors une collégienne âgée de quatorze ans. Dès lors, elle ne pense plus qu’à ce jour où elle revêtira un costume de police pour protéger sa maman chérie. “Moi, je l’appelais ma petite puce, on était très très proches. Elle passait son temps à me protéger au lieu de se protéger elle-même. Elle répétait à son père : papa, si tu fais des misères à maman, c’est moi qui vais t’arrêter un jour.” 

La mère et la fille vivent accrochées l’une à l’autre. “Quand elle allait se baigner dans la rivière, je venais toujours avec elle. Elle préférait aller dans la rivière plutôt qu’à la mer” raconte Marie Louisa Jean-Philippe, qui adorait préparer de bons petits plats pour sa fille. Clarissa raffolait du boudin créole que cuisinait avec amour sa maman, “elle me demandait aussi souvent un gratin de bananes jaunes”. Clarissa était gourmande, les fraises Tagada étaient aussi son péché mignon, mais elle n’aimait pas trop être aux fourneaux, “c’était pas son truc”, reconnaît sa maman. Dans la famille Jean-Philippe, Marie Louisa a plusieurs sœurs qui sont parties s’installer en métropole. À 18 ans, Clarissa a envie elle aussi de traverser l’océan Atlantique. Elle annonce à sa mère qu’elle veut “partir avec tatie, parce que je veux faire quelque chose de bon, je veux réaliser mon rêve et faire des stages pour être policière, maman”

Elle était championne de course à pied : "Je l'appelais ma petite gazelle, comme Marie-Jo Pérec"

Elle débarque à Roissy Charles-de-Gaulle. S’installe dans un petit appartement de banlieue, à Poissy. Et son premier rêve se réalise en 2014 : devenir policière municipale. Clarissa est folle de joie. Elle se prend en photo tout sourire, “comme si elle posait pour des magazines, d’ailleurs tous les mois elle m’envoyait des photos d’elle, elle adorait les photos, elle m’envoyait tout” s’enorgueillit Marie Louisa Jean-Philippe, qui avait pris un avion pour venir rendre visite à Clarissa en septembre 2014, pour son anniversaire. Elle était fière de la réussite de sa fille qui a toujours été une championne de course à pied à l’école. “Je l’appelais ma petite gazelle, comme Marie-Jo Pérec”, confie Marie Louisa Jean-Philippe. En cet automne 2014, sa fille si timide lui paraît soudain métamorphosée : “Elle était si contente”, dit la maman. 

Line Montlouis-Félicité, une des tantes de Clarissa Jean-Philippe, confirme : “2014, c’est l’année où je l’ai vue la plus heureuse et la plus souriante. Elle était heureuse de devenir policière, même si c’était la municipale, ça comptait pour elle”. À Noël, Clarissa Jean-Philippe rentre en Martinique pour les fêtes. Sa mère se réjouit de la voir aussi gaie qu’un pinson. Clarissa chante durant toutes les vacances “des cantiques de Noël avec ses amies de Martinique”. Et puis, elle passe les fêtes à danser, “elle aimait bien son zouk”, rigole sa maman. 2014 s’achève et Clarissa rentre en métropole.

"Le 7 janvier 2015 au soir, je l'avais appelée pour lui dire de faire attention, de mettre son gilet. Elle m'a dit 'ne t'inquiète pas' "

2015 devait être pour elle une année pleine de promesses. Au milieu du mois de janvier, elle devait recevoir son diplôme de policière municipale à la fin de son stage. Puis “elle rêvait de tenter l’école de la police nationale”, explique sa tante Line. Le 7 janvier 2015 au soir, Line appelle Clarissa parce qu’elle s’inquiète pour sa nièce après l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo. “Je l’avais appelée pour lui dire de faire attention, de mettre son gilet, et elle m’a dit 'ne t’inquiète pas, tatie, on a eu une réunion suite à l’attentat à Charlie Hebdo et le port du gilet est obligatoire, mais de toute façon je le mets toujours'.” Avant de raccrocher, Clarissa Jean-Philippe précise à sa tante Line qu’elle est “un petit peu enrhumée, mais elle m’a dit qu’elle irait travailler le lendemain quand même”. 

Le lendemain, la France se réveille sonnée et effrayée. La veille, pour la première fois, un journal a été attaqué à l’arme de guerre en plein Paris. Les terroristes sont en cavale, la France a peur. Clarissa Jean-Philippe a pris son poste de bon matin à Montrouge, et peu avant 8 heures, elle est appelée pour un banal accident de la circulation. Elle arrive avenue Pierre-Brossolette avec ses collègues. Soudain, un petit homme à la peau de couleur noire, comme elle, et vêtu d’un manteau à capuche fourrée, la vise et lui tire dans le dos. Une balle de kalachnikov transperce le corps de Clarissa Jean-Philippe, qui s’effondre. Éric, un employé de la voirie est blessé par le terroriste. Laurent, un autre employé, tente de désarmer Amedy Coulibaly, terroriste dont tout le monde ignore encore le nom et qui mènera une prise d’otages sanglante à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes à Paris. Ce 8 janvier 2015 à Montrouge, Amedy Coulibaly a-t-il songé un moment s’attaquer à l’école juive qui est située à deux pas du carrefour où Clarissa Jean-Philippe a été appelée pour un banal accident ? Le terroriste a-t-il abattu la policière un peu par hasard, sorte d’attentat d’opportunité, comme Mohamed Merah en avait commis trois ans plus tôt ? Dans l’une de ses revendications, Amedy Coulibaly, soldat de Daech, a bien dit qu’il voulait “se faire une policière”.

"Je ne veux pas qu'on oublie Clarissa, ma petite puce", dit sa maman

Clarissa Jean-Philippe n’a pas eu le temps de recevoir officiellement son diplôme de policière municipale, juste eu le bonheur d'apprendre qu'elle était titularisée. Elle n'a pas eu le temps d'accomplir son rêve d’intégrer la police nationale. Pas eu le temps de rentrer en Martinique pour protéger sa maman, vêtue de cet uniforme de policière dont elle croyait qu’il allait la libérer de ses blessures de l’enfance et qui a fait d’elle une cible ce 8 janvier 2015. Clarissa Jean-Philippe n’avait que 26 ans. Sa maman, dévastée à jamais, va sur la tombe de sa fille dès qu’elle peut, dans sa ville natale de Sainte-Marie. Mais Marie Louisa Jean-Philippe a de plus en plus de mal à marcher depuis que sa fille est morte. Elle passe ses journées assise dans une chaise roulante. Chaque jour, un infirmier vient la voir. Mais Marie Louisa Jean-Philippe trouvera la force de venir à Paris pour le procès des attentats de janvier 2015. Elle veut “savoir la vérité” et “demander justice” pour Clarissa. 

Clarissa Jean-Philippe a été un peu “l’oubliée de ces attentats”, la victime de l’entre-deux, entre la sidération de l’attaque commise à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 et la sanglante prise d’otages à l’Hyper Cacher le 9 janvier 2015. Le 8 janvier 2015, quand Clarissa Jean-Philippe s’est effondrée sur le bitume de Montrouge, les enquêteurs n’ont pas su immédiatement qu’il s’agissait d’un attentat, même s’ils en avaient la conviction. Mais Marie Louisa Jean-Philippe veut qu’on se souvienne que sa fille, elle aussi, est une victime des attentats de janvier 2015 : “Je ne veux pas qu’on oublie Clarissa, ma petite puce”. 

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