Entre la pression de l'Élysée et la colère des policiers, le ministre de l'Intérieur est contraint de jouer une partition délicate. Après avoir annoncé lundi l'abandon de la technique de la clé d'étranglement, il a nuancé ses propos jeudi face aux syndicats... avant de revenir en arrière.

Le ministre de l'Intérieur envisage de revenir sur l'abandon de la clé d'étranglement, lors des interpellations
Le ministre de l'Intérieur envisage de revenir sur l'abandon de la clé d'étranglement, lors des interpellations © AFP / Ludovic MARIN

La situation est pour lui des plus inconfortables, à l'approche d'un probable remaniement. Depuis le début des manifestations contre les violences policières, déclenchées par la mort de George Floyd aux États-Unis, Christophe Castaner se retrouve pris en tenaille. D'un côté, l'Élysée qui somme le ministre de l'Intérieur de calmer le jeu ; de l'autre, la colère de policiers ayant le sentiment d'avoir été lâchés par leur tutelle depuis que Christophe Castaner a annoncé lundi l'abandon de la clé d'étranglement lors des interpellations. 

Afin d'éteindre l'incendie, Christophe Castaner a tenté de mettre de l'eau dans son vin. D'après les informations de France Inter, face aux syndicats jeudi, il a exprimé des remords et ouvert la porte à un maintien de la technique de la prise par le cou, dans certaines conditions. Avant, vendredi soir, confirmer que la clé d'étranglement ne serait plus enseignée dans les écoles de police.

Début janvier : mort de Cédric Chouviat et questions sur les méthodes d'interpellation

Livreur à scooter de 42 ans, Cédric Chouviat meurt le 5 janvier à l'hôpital, 48 heures après son interpellation lors d'un contrôle routier à Paris. Les premiers éléments de l'autopsie communiqués par le parquet font état d'une "asphyxie" et d'une "fracture du larynx". D'après l'avocat de la famille, qui s'appuie sur la parole de témoins, Cédric Chouviat aurait subi une clé d'étranglement avant d'être maintenu au sol, ventre contre terre, par trois policiers.

Une information judiciaire est ouverte pour "homicide involontaire". Mais les images de l'interpellation, largement diffusées sur Internet, émeuvent et relancent la polémique sur les pratiques des forces de l'ordre. L'affaire fait réagir au plus haut sommet de l'État. "J’attends de nos policiers et de nos gendarmes la plus grande déontologie", lance Emmanuel Macron, le 14 janvier.

Une mission conjointe entre la police et la gendarmerie est alors créée pour passer en revue les méthodes d'interpellation, selon Christophe Castaner. 

Le décès de George Floyd

Les semaines ont passé, l'épidémie de Covid-19 a mobilisé les esprits. Mais la mort de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai, provoque une onde de choc inédite à travers le monde, et notamment en France. Les manifestations se succèdent dans l'hexagone contre le "racisme" et les "violences policières". Le débat s'embrase.

Une pratique "abandonnée"

Afin d'apaiser la situation, Christophe Castaner annonce lundi 8 juin que la méthode d'interpellation de "la prise par le cou, dite de l'étranglement sera abandonnée". Celle-ci ne sera plus enseignée dans les écoles de police et de gendarmerie, au vu des dangers qu'elle présente. "Par ailleurs, si un policier ou un gendarme doit maintenir quelqu'un au sol lors de son interpellation, il sera désormais interdit de s'appuyer sur sa nuque ou son cou", ajoute le ministre. 

Il demande aussi qu'une "suspension soit systématiquement envisagée pour chaque soupçon avéré d'actes ou de propos racistes", et que "des procédures disciplinaires soient toujours engagées en parallèle des procédures pénales". 

Les syndicats policiers sont furieux, à l'image d'Yves Lefebvre, secrétaire général d'Unité SGP Police FO : 

"Les flics de France ne considèrent plus Christophe Castaner comme le supposé premier flic de France. Il nous a lâchés lundi, nous a jetés en pâture. À lui de regravir l'Everest de la confiance."

Lettres de soutien

Le préfet de police de Paris, adresse une lettre de soutien à ses troupes. "Ne doutez pas", s'intitule-t-elle. " Oui, il peut y avoir des racistes dans nos rangs comme il y en a malheureusement dans toutes les professions, ni plus ni moins", écrit Didier Lallement. "Je sais qu’il vous faut des moyens pour continuer votre travail, notamment pour réaliser des interpellations en toute sécurité".

Même tonalité du côté du directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, lui aussi à l'origine d'une lettre de soutien. "Face aux confusions et aux amalgames entretenus par une minorité, je partage avec vous le sentiment d’une profonde injustice".  

Manifestations et rétropédalage

"Castaner démission !" À Saint-Étienne, Marseille, Nice, Bordeaux, Bobigny, Toulouse, Lille, des policiers se rassemblent jeudi 11 juin dans de nombreuses villes, afin de dénoncer le manque de soutien de leur tutelle. À chaque fois, ils jettent symboliquement à terre leurs menottes. 

Le même jour, les syndicats sont reçus place Beauvau. Le ministre se montre conciliant. "Christophe Castaner a fait preuve de remords ou de regrets par rapport à ces propos qu'il n'avait mesurés", déclare, sur franceinfo, Grégory Joron (Unité SGP-FO). 

D'après les informations de France Inter et de BFM TV, Christophe Castaner a évoqué l'idée de maintenir la clé d'étranglement dans les pratiques autorisées, si celle-ci est juste censée permettre de faire tomber le suspect pour lui passer les menottes. Les policiers auraient en revanche interdiction de serrer fort, au risque d'étouffer et couper la circulation sanguine.

Nouveaux rassemblements 

À l'appel des syndicats Alliance, Synergie, SICP et Unsa, des policiers ont défilé ce vendredi matin à Paris sur les Champs-Élysées, certains à pied, d'autres en voiture, équipés de banderoles "La police n'est pas raciste, la police est républicaine". Ils demandent à être reçus par Emmanuel Macron. D'autres rassemblements ont eu lieu, notamment à Bordeaux.

La clé d'étranglement ne sera plus enseignée dans les écoles de police

Après de nouvelles réunions vendredi place Beauvau, Christophe Castaner et son secrétaire d'État Laurent Nunez ont finalement maintenu le cap initial. "Cette technique ne sera plus enseignée dans les écoles de police. Elle ne l'est déjà plus en gendarmerie ou dans les rangs de l'administration pénitentiaire".

La clé d'étranglement, poursuivent-ils dans un communiqué commun, "a été jugée dangereuse par le groupe de travail conjoint dirigé par les directeurs généraux de la police et de la gendarmerie nationales. Un groupe de travail sera chargé d'ici le 1er septembre de déterminer les techniques et moyens matériels de substitution, auxquels les fonctionnaires seront alors formés".

Le ministère précise néanmoins que "cela ne remet pas en cause, dans les cas de confrontations physiques avec des individus qui opposent une résistance, la possibilité de réaliser une prise arrière de façon à amener l'individu au sol pour le menotter".

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