Pour la défense de la société, après trois semaines de débats, l'avocat général Stéphane Cantero se lève pour son réquisitoire :

Je voudrais vous dire messieurs et mesdames les jurés, il ne faut pas se tromper de procès. Ce n’est pas le procès des victimes. Cherif, Dimitri, Jonathan et Dylan sont des victimes. Des victimes des faits les plus odieux et qui ont aussi été maltraités par la procédure. Arrachés à leurs familles d’accueil, envoyés dans des foyers en Belgique. Ils ont échoués sur des rivages un peu curieux, mais tout cela n’est pas leur faute. Ils sont victimes, ils doivent être entendus.

Ce n’est pas le procès de l’aide sociale à l’enfance. Pourtant, il y a à dire. Les services sociaux et leur principe de vérification, les réunions et les réunions, posent problèmes : il y a pollution et on s’échange des informations. Et puis une certaine inaction. Car du côté des enfants, il ne se passe rien. On se réunit et on se reréunit, mais il ne se passe rien.

C’est peut-être ça le drame d’Outreau, c’est qu’on agit de bonne foi. Le drame de la bonne foi.

Ce n’est pas non plus le procès de la protection judiciaire de l’enfance. Lorsqu’il prend une décision défavorable à un justiciable, il doit lui expliquer pourquoi. On a entendu que cette information a permis à toute l’équipe de faire le ménage. Sauf que le ménage ne tient pas une seconde. Si ménage il y a eu, on retrouve quand même de sacrés moutons dans les coins.

Ce n’est pas le procès des experts. Pourtant, il y a tant matière à s’inquiéter.

Des experts qui ne sont pas d’accord entre eux mais qui finissent par cosigner des conclusions tranchées. Des expertises caricaturales dans ce dossier. Ca veut dire quoi l’authenticité ? L’escroc est authentique, c’est même ce qu’il fait qu’il trompe ses victimes. D’un côté on a des enfants qui sont authentiques et on a des adultes qui, lorsqu’ils reconnaissent, sont crédibles, y compris Myriam Badaoui et lorsqu’ils nient sont de dangereux pervers.

On a vu le problème avec madame Romano, qui occupe depuis trois mois l’espace médiatique en parlant d’imposture judiciaire. On a bien compris qu’Outreau pour une partie des experts en psychologie de France, c’est un champ de bataille. Avec les pour et les contre. C’est pour ça que j’ai fait le choix d’experts internationaux.

Ce n’est pas le procès de l’instruction et là aussi, il y aurait matière à dire.

Si on par du principe que Daniel Legrand père et fils sont à la tête de tout ça, Nadine Legrand devient une sacrée receleuse de trafic de cassette.

On a parlé des albums photographiques appelés trombinoscopes, que moi j’ai appelé les albums fête foraine parce qu’à tous les coups, on gagne.

On a surtout parlé des confrontations collectives. Pourquoi on ne doit pas faire que ça et pourquoi c’est important. On a vu les scènes : on donne la parole à Myriam Badaoui qui donne le nom, elle donne le la. Ensuite, on donne la parole à l’homme sur la scellette qui dit « ben rien, je n’ai rien fait ». Ensuite, on donne la parole à Aurélie Grenon qui dit « tout comme Myriam ». Puis à David Delpanque, qui regarde ses chaussures et dit « oui ». Puis, on redonne la parole à l’homme sur la sellette en disant « alors ». Alors quoi ? Avec ça, on devient fou. L’Abbé Wiel, se met à chanter la Marseillaise. Alain Marécaux va cesser de s’alimenter. François Mourmand va se bourrer de médicaments jusqu’à en mourir. Franck Lavier va se dire prêt s’accuser pour sauver sa femme et son fils. Et Daniel Legrand va faire des aveux. Ca permet aussi d’accorder des violons. Les violons désaccordés, on les accorde et la musique devient plus jolie à l’oreille. Puis le juge, plus qu’un trio, il a voulu diriger un quatuor. Daniel Legrand c’est le seul qui, voyant, ce que ça fait des fausses accusations, va dire « non, là j’arrête ».

Ce n’est pas la faute du juge d’instruction parce qu’il a fait ce qu’il pouvait le juge. Il était de bonne foi. Il fallait l’affronter un tel dossier. C’est l’erreur de l’institution judiciaire dans son ensemble parce qu’elle sait le jeune juge tout seul. Seul avec un greffier totalement inexpérimenté et inapte. Et on dit qu’il aurait validé tout ce qui s’était passé. Mais il savait à peine ce que devait être son rôle. L’affaire d’Outreau c’est l’affaire de la déraison. Tellement de choses incroyables. Rien ne s’est passé comme d’habitude, mais c’est fini, ce n’est pas le procès du procès.

20 ans de réclusion. Voilà ce qu’encourt Daniel Legrand. Vous avez entre les mains 20 ans de la liberté d’un homme. Dans une société démocratique, républicaine, libérale, on fait le choix d’un risque sur l’autre. On préfère laisser un crime impuni plutôt que de condamner un innocent. C’est ça la démocratie.

On vous dit : les enfants ne mentent jamais … surtout quand ils sont chez madame Gryson

On vous dit : quand ils sont adultes, ils n’ont aucun intérêt à mentir.

Et on vous dit : il n’y a rien dans le dossier mais parce qu’il y avait. Ce n’est plus le bénéfice du doute, c’est le maléfice du doute.

Mesdames et Messieurs les jurés, on vous demande de juger sur des flashes, une image apparue depuis quelques temps dans l’esprit de Jonathan, sur un engagement de Dimitri à ne jamais revenir sur ce qu’il a pu dire quand il était enfant, sur la conviction d’assistantes maternelles.

Nous avons tous été enfants, eu des enfants ou été au contact des enfants. Qui peut croire cette fable. La vérité ne sort pas de la bouche des enfants mais des vérités, leur vérité. Leur vérité c’est d’avoir été victimes du père. Les fellations, les sodomies par les parents. Les premiers qui doivent protection, protéger leurs enfants de ces saloperies. Avec des vidéos porno et zoophiles en fond d’écran. Avec des violences jusqu’à la surdité pour Jonathan. Vous dîtes la vérité des cauchemars et des réminiscences encore aujourd’hui. Vous dites votre sentiment d’injustice de ne pouvoir jamais être réparés. Et personne ne peut nier ça aujourd’hui.

Mettons nous une seconde à la place de ces jeunes enfants. Après ce qu’ils ont révélés, être obligés de se retrouver nez à nez à soutenir le regard des parents qu’ils ont dénoncés. Alors qu’est-ce qu’on fait pour que ça s’arrête ? Qu’est-ce qu’on fait quand on est un enfant ? On en rajoute. On met en cause d’autres adultes. Et là, ça marche parce que le juge suspend définitivement le droit de visite.

Les enfants, ils ne veulent qu’une chose : que papa et maman les aiment normalement et que ça s’arrête, qu’en allant les voir ils ne soient pas violés.

Puis, on leur dit que leurs parents sont en prison pour longtemps. Sans doute 20 ans. Et là, il y a l’intuition que quand on est plusieurs, c’est moins grave. C’est la cour d’école : « oh oui, madame, mais j’étais pas tout seul ».

Une autre idée reçue : un enfant ne peut pas inventer de telles choses. Sauf que dans ce dossier, ça ne tient pas une seule seconde. Parce qu’ils voient ça à la télé en permanence et ils voient les adultes, ils y sont même associés.

Sur Daniel Legrand, les paroles des enfants ne peuvent pas être corroborées. Parce que Daniel Legrand n’a été mis en cause par aucun enfant. Aucun.

Comment arrive Daniel Legrand dans ce dossier ?

Dimitri parle de plusieurs adultes, la plupart jamais inquiétés. Seront inquiétés Dominique WIel, le taxi Martel et Dany Legrand en Belgique. Le 27 août, quatre jours après cette information qui n’est que verbale on est d’accord, Myriam Badaoui est extraite.

Myriam Badaoui dit alors il s’appelle bien, - « il s’appelle bien monsieur le juge, comme on en a parlé avant l’audition » -, il s’appelle bien Daniel Legrand.

David Delplanque, il faut cinq fois s’y reprendre avant qu’il finisse pas dire ce que le juge attend. Vous connaissez Daniel Legrand ? Non

Daniel Legrand ? Non

Daniel Legrand ? Non

… et la sixième fois « il ressort des investigations que Daniel Legrand … »

Et là David Delplanque « ah oui, ça me dit quelque chose, il est grand et fort ». Ben oui, dans la tête de David Delplanque, si c’est la tête du réseau, il est grand et fort. Pas de chance, il est petit et maigre.

Pourquoi si les enfants n’ont jamais mis en cause Daniel Legrand, pourquoi le désignent-ils aujourd’hui comme l’un de ceux qui ont commis sur eux l’irréparable ? Ils mentent ? Non ! Ils se trompent, ils ont de faux souvenirs. Les enfants Delay pendant toute l’instruction, on a cru à chaque fois ce qu’ils ont dit. La Belgique ? On les a emmené en Belgique. La petite fille morte ? On a creusé avec des bulldozers. Ils disaient un nom ? On allait le chercher et on le mettait en prison. Et puis à Saint-Omer, ça ne se passe plus comme dans le bureau du juge. Voilà une mère qui pour se disculper et expliquer ses mensonges va accuser devant la France entière ses enfants. Mais quelle mère ? Quelle mère ? On comprend ce traumatisme terrible, cette perte de confiance, ce rejet de la société, cette colère.

Je vais maintenant passer à la parole de l’accusé. Je devrais m’arrêter là parce qu’en réalité ce n’est pas à l’accusé de prouver qu’il était innocent. Les aveux d’abord. Deux mois d’aveux. L’idée reçue c’est « on ne peut pas se dénoncer de choses aussi graves ». Et ici, en Ille-et-Villaine, on a encore en tête le souvenir de la petite Caroline Dickinson où le coupable idéal s’est dénoncé avec moult détails avant de s’apercevoir que c’était à tort. Quelle est la valeur de ces aveux ? Ca a commencé comme a dit Myriam, dit-il. Ben oui, il a bien en mémoire, la mélodie jouée par le premier violon. Ca n’a aucun sens, aucune valeur.

Les aveux de 2002 ne valent rien. Alors avons-nous des éléments concrets pour aller à l’encontre des dénégations constantes de Daniel Legrand ? Aujourd’hui, les quatre ont dit non. Et c’est la seule nouveauté par rapport au dossier d’aujourd’hui. Les quatre ont dit non.

La peine d’incarcération de madame badaoui, ça lui a fait du bien je crois. Ca l’a changée. Et quand elle vient dire aujourd’hui à ses fils : « on était que quatre, il n’y avait que vous et que nous ». Et quand elle dit : « il ne faut pas vivre sur l’erreur, je crois que pour une fois, elle fait ce qu’on attend d’une mère ».

Il est temps que monsieur Daniel Legrand retrouve sa vie, sa mère, sa sœur. Cette famille si digne devant les épreuves qu’ils ont subies. Je souhaite vraiment monsieur Legrand que vous vous en sortiez un jour de tout cela. Comme ça me fait mal pour Jonathan, Cherif, Dimitri, ça me fait mal pour vous aussi. Vraiment, vous le méritez. La société n’a aucun intérêt à faire condamner un innocent. Si la société avait un intérêt à faire condamner Daniel Legrand, je n’aurais pas hésité un seul instant.

A la question de la culpabilité, vous devrez faire au moins ça, répondre non : parce qu’il y a un doute. Mais moi je vous demande de répondre non parce que Daniel Legrand est innocent. C’est ça que je requière. Je veux que dans votre décision, dans votre motif, il apparaisse clairement que Daniel Legrand n’a rien fait, qu’il est un innocent.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.