Vent debout contre la réforme des retraites, les avocats se mobilisent, depuis maintenant sept semaines, dans un mouvement de protestation sans précédent. Parmi leurs modes d'action : l'organisation de journées de "défense massive". Une façon aussi de questionner le fonctionnement de la justice au quotidien. Reportage.

Panneau affiché dans la salle des pas perdus du tribunal de grande instance de Paris
Panneau affiché dans la salle des pas perdus du tribunal de grande instance de Paris © Radio France / Lorélie Carrive

"Bon... le dossier que vous avez entre les mains, c'est celui du juge, donc s'il vous plait, vous ne changez pas l'ordre des documents". Au 18e étage de la tour du tribunal de grande instance de Paris, dans une petite salle aveugle aux murs désespérément nus, règne une atmosphère studieuse, ce vendredi. "Les pénalistes, levez la main !", lance l'un des coordinateurs de la journée d'action. "Euh, moi je fais de la victime normalement", répond une quinquagénaire. 

Petit à petit, des groupes de travail vont se constituer, mêlant robes noires expérimentées et élèves avocats. Spécialisée dans l'indemnisation des accidentés de la route, Christine Cervera-Khelifi n'a pas défendu de client en comparution immédiate depuis dix ans. "Mais c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas", rigole-t-elle. 

Effet de masse

Tout l'objet de la longue journée de défense massive qui s'annonce est d'arriver en nombre - et de façon bénévole - devant la 23e chambre qui juge les prévenus au terme de leur garde à vue, afin de soulever le maximum de nullités, déposer des questions prioritaires de constitutionnalité... Bref, "démontrer que les avocats sont indispensables au bon fonctionnement de la justice", résume Bruno Gendrin, secrétaire de la conférence des avocats du barreau de Paris. 

Forcément, cela a une incidence sur le déroulement des audiences. "Un dossier qui d'habitude est expédié en une demi-heure montre en main va s'étaler sur deux heures", explique Maïa Kantor, elle aussi secrétaire de la conférence. C'est par ailleurs l'occasion d'entendre plaider des ténors du barreau, dont le quotidien se joue habituellement loin des comparution immédiates. Ce vendredi, on attend ainsi Christian Saint-Palais, Hervé Temime ou encore William Bourdon. 

"Quel bordel ici !"

Au menu du jour, de petites affaires de drogue, une agression sexuelle, un vol ou encore un "gilet jaune" soupçonné d'avoir lancé un projectile sur un CRS au cours d'une manifestation. Dans la salle de travail, les mines se font plus concentrées à mesure qu'approche le début des audiences. Faute de chaises en nombre suffisant, un avocat est assis par terre. Un autre arpente le couloir, en attendant d'avoir accès au dossier de son client. Venu de Charleville-Mézières (Ardennes) pour la journée, Aurélien Desingly découvre avec un peu d'effarement le fonctionnement du TGI de Paris. "Quel bordel ! Au moins chez nous, j'ai le dossier papier !"

Comme la plupart ici, il est venu prêter main forte, dans le cadre de la mobilisation contre la réforme des retraites. La fronde, qui s'exprime à travers toute la France, dure depuis maintenant sept semaines. "Avec la hausse des cotisations prévue dans le projet du gouvernement, un tiers des avocats pourrait mettre la clé sous la porte dans les petits barreaux de province", souligne Me Desingly. 

La fronde contre la réforme des retraites s'exprime depuis sept semaines dans toute la France
La fronde contre la réforme des retraites s'exprime depuis sept semaines dans toute la France © Radio France / Lorélie Carrive

Un mouvement qui va au-delà de la réforme des retraites

Mais force est de constater que le mouvement de protestation dépasse le cadre de la réforme des retraites. "On est en train de mettre en lumière à quel point ce service public qu'est la justice est aujourd'hui méprisé", estime Nathalie Roret, vice-bâtonnière du barreau de Paris. Car, avec ces journées de défense massive, c'est tout le fonctionnement la machine judiciaire qui est interrogé, à commencer par la procédure de comparution immédiate, souvent accusée d'être expéditive. 

"Un jour normal aux comparutions immédiates, un avocat se retrouve avec trois ou quatre dossiers", explique Me Eolas, robe noire bien connue de la twitttosphère. "Ce sont des avocats débutants qui, forcément, n'ont pas le réflexe ni le temps d'examiner à fond le dossier pour soulever des nullités. Avec la défense massive, on inverse le rapport de force en se mettant à quatre sur un seul dossier." Et forcément, la défense du prévenu s'en trouve considérablement améliorée, selon lui.

"Or un SDF interpellé avec un demi gramme de crack a le même droit à la défense qu'un PDG du CAC 40."

13h30. Les avocats rejoignent les trois salles d'audience prévues ce vendredi pour juger les comparutions immédiates. Premier dossier examiné : les avocats font valoir trois demandes de nullité, notamment en raison d'un menottage qu'ils affirment injustifié. Le procureur soupire, l'air excédé. "Vendredi dernier, on a terminé à 3h44 du matin", souffle un pénaliste. 

Mais tous ici sont bien décidés à tenir sur la longueur. Une nouvelle journée de défense massive est d'ailleurs prévue ce samedi. La mobilisation portera-t-elle ses fruits ? La vice-bâtonnière répond avec un sourire mystérieux. "Je ne serais pas étonnée qu'il y ait prochainement des amendements déposés en faveur des avocats."

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