Elle est une avocate pénaliste aussi brillante que modeste. Elle a été l'une des plus remarquées et remarquables, sur les bancs de la défense, à ce procès des attentats de janvier 2015. Daphné Pugliesi défend l'accusé Amar Ramdani depuis cinq ans. Portrait d'une avocate corse qui a failli devenir médecin légiste.

Me Daphné Pugliesi, avocate de l'accusé Ramdani, au procès des attentats de janvier 2015
Me Daphné Pugliesi, avocate de l'accusé Ramdani, au procès des attentats de janvier 2015 © Radio France / Sophie Parmentier

Daphné Pugliesi a failli naître en Corse, sur les terres du berceau familial. Mais ses parents ont quitté l’île de Beauté quelques semaines avant sa naissance. Elle a grandi à Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis, loin des plages de sable fin où elle s’envole désormais dès qu’elle peut. Elle a d’ailleurs monté un deuxième cabinet à Ajaccio, le premier est à Neuilly-sur-Seine. Daphné Pugliesi est une avocate pétillante aux yeux de velours aussi bruns que ses cheveux au carré, joli visage, corps rond, bagues flashy. Quand elle était gamine, les autres se moquaient souvent de sa rondeur. "Ca forge le caractère", dit-elle, en riant. Daphné Pugliesi aime rire et blaguer, et ceux qui la font marrer. Hasard : l’homme qu’elle défend au procès des attentats de janvier 2015, est un accusé charmeur et blagueur, l’accusé Amar Ramdani. Cela fait cinq ans qu'elle le défend ; le célèbre pénaliste Christian Saint-Palais l'a rejointe pour ce procès historique.

Dans la famille Pugliesi, un grand-père dans l'administration  pénitentiaire, un oncle flic, un autre mafieux, un procureur et des avocates

Bien avant de devenir une avocate remarquée à ce procès terroriste, Daphné Pugliesi a été une enfant très sage, scolarisée dans un établissement catholique, chez les Servites de Marie, à l’école-collège-lycée Blanche de Castille, du CP au baccalauréat. "Les soeurs portaient le voile, et pour moi c’était blouse obligatoire, prière avant la classe et confesse", se souvient-elle. Une éducation très religieuse, mais elle se sent aujourd’hui "totalement athée". Une éducation rigide qu’elle a acceptée sans broncher au primaire, élève brillante, toujours dans les cinq premières de la classe. Puis vers la quatrième, elle a commencé à gentiment se rebeller, à revendiquer des libertés. Elle se rêvait alors juge ou avocate. Son bac scientifique en poche, elle se lance finalement dans des études de médecine, le rêve de sa maman, mère au foyer "qui aurait voulu devenir elle-même toubib". Daphné Pugliesi repique sa première année, a des résultats prometteurs pour la deuxième, mais annonce à ses parents que cette fois, c’est décidé, c’est à la fac de droit qu’elle veut s’inscrire. Si elle avait poursuivi en médecine, la seule chose qui l’intéressait était de devenir médecin légiste

Elle apprend qu’elle est reçue pour faire son droit à Panthéon-Sorbonne alors qu’elle a les deux jambes plâtrées, après que des gendarmes l’ont renversée à un passage piéton de son île chérie. "Je suis passée à travers le pare-brise de la voiture de gendarmerie, ça m’a pété les deux jambes et une cheville". Une fois remise sur pieds, elle entre à la fac de droit, où elle rencontre celui qui est son meilleur ami depuis vingt ans, Léopold Heller, devenu son associé. Elle se passionne aussitôt pour le droit pénal, dans lequel elle a l’impression d’avoir toujours baigné. "Dans les familles corses, on retrouve forcément toutes les professions du monde judiciaire, jusqu’aux délinquants !", s’exclame-t-elle. Et Daphné Pugliesi parle de son grand-père qui était chef de détention à la maison d’arrêt de Fresnes, qu’elle allait souvent voir le week-end. Il habitait une maisonnette presque collée à la prison. Elle n’avait pas le droit de s’approcher des miradors, restait dans le jardin à jouer avec les lapins. Son autre grand-père était gardien de phares. Celui-ci "préservait la liberté d’aller et venir, quand l’autre la limitait", analyse-t-elle. Dans la famille Pugliesi, il y a aussi un grand oncle, qui était flic aux RG. Un autre grand oncle qui était un mafieux, mort assassiné. Il y a la cousine avocate, l’autre cousine procureur. Et puis, une autre cousine est mariée à un ancien dirigeant de la mouvance nationaliste corse. "Moi j’ai été élevée dans une ambiance où quand on parlait de morts à la radio, on tendait l’oreille pour savoir si c’était pas le cousin qui s’était fait assassiner"

Témoin d'un assassinat en Corse à 13 ans

Daphné Pugliesi a grandi dans cette atmosphère dès qu’elle retournait en Corse, pour toutes les vacances en somme. Un été, elle se rappelle "qu’en remontant de la plage avec une copine, d’un seul coup, il y une moto qui arrive avec deux mecs qui butent un type qui était à vingt mètres de moi à un arrêt de bus. Le type était armé, il a dégainé, il a touché un mec de la moto qui est tombé à terre, et l’autre s’est barré". C’était en plein milieu d’un après-midi ; Daphné Pugliesi avait treize ans. "Je me voyais pas faire du droit fiscal avec mon histoire, ça n’aurait aucun sens", résume-t-elle. Me Pugliesi prête serment en 2006. Avec le concours du barreau et deux autres diplômes en poche, un DEA de droit pénal, et un DESS de droit médical. Elle a renoncé à la magistrature "par peur de me tromper". La jeune avocate entre d’abord dans le cabinet de Pascal Garbarini, "Garba", l’avocat des nationalistes corses, qui devient pour elle "un maître". Un maître qui lui fait vite confiance pour de très gros dossiers : Colonna et Ferrara. "Des dossiers sur lesquels je pouvais rester au cabinet jusqu’à minuit ou y passer mes week-ends"

Puis, elle décroche ses propres dossiers, pour lesquels elle commence à plaider seule. Une affaire de pédophilie dans le monde du ping-pong. L’affaire du gang des barbares, jugés pour avoir torturé et tué le jeune llan Halimi, au motif qu’il était juif. L’affaire du serial killer du canal de l’Ourcq. Daphné Pugliesi défend ensuite des hommes et des femmes ayant tenté de rejoindre le califat de Daech, ou des revenants. Elle est aussi avocate d’un accusé de la filière terroriste de Cannes-Torcy. Autant d’affaires pour lesquelles elle se démène, passant à chaque fois des heures à éplucher les procès-verbaux, jusqu’à les connaître presque par coeur, pour piéger l’adversaire à l’audience. "Je ne peux pas aller à un procès si je ne connais pas mon dossier sur le bout des doigts", dit-elle, "j’ai toujours peur de rater quelque chose et qu’il y ait des conséquences pour la personne que je défends". Daphné Pugliesi n’est pas anxieuse dans la vie, mais elle l’est dans les prétoires. Modeste, elle assure qu’elle est "surtout une travailleuse, pas une grande plaideuse". Ce qu’elle adore plus que tout, ce sont les débats à l’audience. "J’aime bien essayer de coincer les gens", confesse-t-elle. Au procès historique des attentats de janvier 2015, où elle défend l’un des quatorze accusés, à chaque fois qu’elle se lève pour poser une question à un témoin, un accusé, ou s’adresser à la cour, à chaque fois ses propos sont pertinents et font mouche. 

Elle est arrivée dans ce dossier des attentats avec la gendarmette Emmanuelle C., interpellée dans cette affaire en même temps que l’homme avec lequel la militaire entretenait une liaison amoureuse : Amar Ramdani. La militaire, soupçonnée au début d’avoir livré des informations confidentielles à un terroriste présumé, n’a pas tardé à être mise hors de cause. Amar Ramdani a alors décidé de prendre Daphné Pugliesi pour avocate. Elle le défend depuis mars 2015, après qu’il a été interpellé pour une affaire de trafic de stupéfiants en Espagne -le vrai trafiquant avait en fait usurpé l’identité de Ramdani, vite innocenté pour ce trafic-là, mais aussi vite devenu l’un des suspects des attentats de janvier 2015. Ramdani, as de l’escroquerie, était un ami d’Amedy Coulibaly, le terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher, rencontré quelques années plus tôt en prison à Villepinte. Daphné Pugliesi est persuadée de l’innocence de Ramdani. Convaincue qu’il ne savait pas que Coulibaly préparait des attentats. Elle se bat pour convaincre la cour que son client a certes fait des escroqueries à l’instar de Coulibaly, mais sans lien avec les attentats qui ont fait dix-sept morts en trois jours. 

"Que quelqu’un d’innocent soit condamné à tort, pour moi, il n’y a rien de pire, à ne pas en dormir la nuit"

Un ami de Daphné Pugliesi lui a un jour reproché de défendre des terroristes présumés. Elle lui a répondu, et répète haut et fort qu’elle défend des hommes quoiqu’ils aient fait, et elle est fière de se lever dans sa robe d’avocate "comme le dernier rempart des libertés". Elle ajoute : "Je défends des hommes et des femmes, je ne défends évidemment pas des infractions". Ce qui la révolte, "c’est que quelqu’un d’innocent soit condamné à tort, pour moi, il n’y a rien de pire, à ne pas en dormir la nuit". Daphné Pugliesi assure qu’elle ne cessera jamais de se démener pour acquitter des hommes ou des femmes qu’elle croit innocents, ou parce qu’aucune preuve n’existe contre eux. "Si on commence à condamner quelqu’un alors qu’il y a rien dans le dossier, c’est la porte ouverte à l’erreur judiciaire", estime-t-elle. Elle se bat aussi pour la liberté en général, "et la liberté d’expression, essentielle dans un état de droit". Il y a un seul type d’affaires qu’elle ne plaide jamais : les trafics de stupéfiants. 

Quand elle rentre chez elle, à la fin des audiences, souvent tard le soir, Daphné Pugliesi aime bouquiner. Elle avait un arrière grand-père écrivain, auteur de livres ésothériques, dont l’un, "La face cachée des nombres", vient d’être publié pour la septième fois. Ses lectures fétiches sont surtout futuristes. Elle vient de relire "tout Jules Verne", adore "1984" de George Orwell, Tolkien ou les Harry Potter. Elle est en train de lire "Une minute quarante-neuf" de Riss, récit du directeur de Charlie Hebdo, survivant de l’attaque contre son journal. Riss est souvent présent sur les bancs des parties civiles, à quelques mètres de Daphné Pugliesi qui est sur les bancs de la défense. Quand elle ne lit pas, elle va au cinéma ou revoit ses films préférés, Blade Runner ou Melancholia. Elle est aussi une grande fan de Stanley Kubrick et du cinéma italien. Quand elle écoute de la musique, c’est surtout U2, Sinatra, Gainsbourg, Pink Floyd, Bob Marley, et du jazz, "Keith Jarrett toute la journée". Daphné Pugliesi dit qu’elle aime l’art qui la transporte vers d’autres mondes. Elle croit aux extra-terrestres, "pas les petits bonhommes verts, mais je suis certaine qu’il y a de la vie intelligente autre part que sur terre". Et elle rêve de voyager dans l’espace, à travers l’univers, mais aime aussi se propulser dans le passé. Elle voue ainsi une admiration à Aliénor d’Aquitaine, qui fut reine de France puis d’Angleterre et grand-mère de Saint-Louis, inhumée à l’abbaye de Fontevraud. Daphné Pugliesi s’y recueille régulièrement, en Touraine. Mais sa destination favorite, "c’est la Corse", sourit-elle malicieusement. "Chi và è volta, bon’ viaghju faci". Proverbe corse qui signifie, celui qui part et revient, a fait un bon voyage.