Pour faire passer l’argent liquide à son patron à Paris, Gérard Limat va faire appel, en juillet 1999, à la société Cofinor, "une société financière reconnue sur la place de Genève". Le procédé tient du film d’espionnage, comme le raconte le comptable :

Cofinor me donne un rendez-vous pas trop loin de l’Arc de Triomphe […] Une personne de style lambda me reconnait, et me remet un sac en plastique passe-partout (Carrefour, Dior, Fnac etc) lequel contient l’argent en numéraire entouré de papier journal. Ce n’était que des liasses de billets de 100 euros […] le mec disparaissait aussi rapidement qu’il était venu. Il me disait simplement "Gérard", je lui disais oui il me remettait le sac et il partait […] J’allais directement au Rond-Point (le siège du Groupe industriel Marcel Dassault), je montais dans le bureau de Serge Dassault, je posais le sac dans un coin de son bureau et immédiatement, on parlait d’autre chose.

Des documents de Cofinor et l’audition de son ancien dirigeant confirment ce récit. Les rendez-vous, quatre ou cinq fois par an, se font souvent devant un grand hôtel, avec le nom de code "Romano", ou bien le coursier se contente de la description physique de Gérard Limat, "un grand chauve à lunettes".Le système repose sur une confiance totale : ce n’est qu’après la remise d’argent que Cofinor se fait rembourser, moyennant une commission de 6%, soit par virement, soit, pour l’essentiel, en cash à Genève, avec l’argent retiré au Liechtenstein.Comment Cofinor peut elle remettre à son client jusqu’à 500 000 euros en espèces à Paris ? "Il m’a été répondu que cela ne me regardait pas" raconte Gérard Limat, qui n’a pas été plus curieux. "Ces sommes proviennent-elles des cercles de jeux ou des casinos ?" interrogent les enquêteurs de l’Office central anti-corruption qui visiblement soupçonnent une autre forme de blanchiment. Et pourquoi monter un circuit financier aussi complexe ? "Je n’ai pas d’explication logique" reconnait Gérard Limat, qui invoque aussi une mémoire défaillante. La société Cofinor était déjà apparue, il y a deux ans, dans l’affaire Bettencourt. L’héritière de L’oréal s’était ainsi fait remettre, entre février 2007 et décembre 2009, 4 millions d’euros en liquide à son domicile de Neuilly-sur-Seine. C’est son gestionnaire de fortune, Patrice de Maistre, qui donnait les instructions à Cofinor. Ce système de compensation avait permis à la milliardaire de rapatrier des fonds non déclarés en Suisse. Les juges d’instruction de Bordeaux avaient conclu que ces mises à disposition d’espèces n’avaient aucune justification, sauf à vouloir faire des dons dans la plus grande discrétion, ce qui les avait conduits à rechercher les éventuels bénéficiaires. Nicolas Sarkozy a été un moment soupçonné d’en faire partie. La même explication peut être retenue dans le cas de Serge Dassault. Et si son père Marcel avait l’habitude de remettre des enveloppes à des responsables politiques, aujourd’hui les juges s’intéressent avant tout aux électeurs de Corbeil-Essonnes.

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