Ils s'appellent Cüneyt Kolankaya, Mehdi Boury et Inès Madani. Ils ont été condamnés ce vendredi à des peines de 6 à 10 ans de prison, pour d'effrayants projets d'attentats en 2015, qui n'ont finalement pas abouti. Mais Inès Madani est ensuite passée à l'acte dans l'attentat raté de Notre-Dame de Paris en 2016.

Une peine de 9 ans d'emprisonnement a été requise vendredi contre Inès Madani
Une peine de 9 ans d'emprisonnement a été requise vendredi contre Inès Madani © AFP / Benoit PEYRUCQ

Dans le box, ils sont trois. Deux jeunes hommes, une jeune fille, moyenne d'âge 23 ans, comme dans tant d'affaires d'association de malfaiteurs terroriste de ces dernières d'années. Comme dans tant de dossiers depuis 2014, ils n'ont pas de profil type. C'est l'organisation terroriste État islamique qui les a rassemblés.

Cüneyt Kolankaya est un Franco-Turc, qui habitait Châteauroux. Parents séparés, adolescence difficile, tiraillé entre son père et sa mère. À 19 ans, il tente de partir en Syrie, échoue, est refoulé par les Turcs. De retour en France, il surfe sur les réseaux sociaux, à l'affût de la propagande de Daech. Il devient membre d'un groupe sur la messagerie cryptée Telegram. Se fait appeler Oussama, en hommage à Ben Laden. Il devient bientôt l'émir de ce groupe mortifère. 

"Dans le groupe Telegram, on était comme dans une bulle, on pouvait dire tout ce qu'on voulait"

"Je me suis senti pousser des ailes", dit-il au tribunal, d'un air lisse et poli, vêtu d'une chemise à grands carreaux bleus-blancs-rouges. Les "ailes", ce sont ces projets d'attentats effrayants qu'il évoque avec les autres membres. Des membres qui ne se sont jamais vus, avant leur interrogatoire commun devant les enquêteurs. Mais dans leur groupe virtuel, ils imaginent ensemble comment partir à Raqqa, ou frapper Paris. Ils disent qu'ils sont "les soldats de l'islam", qu'ils vont "combattre jusqu'à la mort", au nom de l'Etat islamique. Cüneyt Kolankaya disait encore : "mourir en martyr, c'est mon rêve". Il se vantait de vouloir attaquer le président de la République. Se mettait en scène en train d'égorger des poulets.

Mehdi Boury, lui, a refusé d'être l'émir du groupe. Le groupe Telegram "Ansar Dawla", qui était comme une "deuxième famille", explique-t-il à la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez. La juge lui demande comment il a prêté allégeance. _"Ben on fait un courrier dans lequel on dit qu'on prête allégeance au calife Al Baghdadi !"_, s'exclame-t-il, en haussant ses larges épaules carrées. Son élocution est difficile. Depuis qu'il est enfant, il a du mal à bien prononcer les mots. On s'est toujours moqué de lui. "Cela m'a forgé un gros caractère", dit-il, reconnaissant sa violence, depuis l'adolescence. 

"Avoir des vidéos de décapitation, ça ne fait pas de moi un méchant terroriste"

La juge l'interroge sur les vidéos de décapitation. "Ben, en avoir, ça fait pas de moi un méchant terroriste !", lâche-t-il. "Mais non, d'ailleurs, vous disiez que vous vouliez tirer avec des armes, pas décapiter", lui rétorque la magistrate. 

Dans le groupe Telegram, la mission de Mehdi Boury était de devenir le fournisseur d'armes. "Ben ouais, comme je viens de Roubaix, à la frontière franco-belge, c'est facile de trouver des armes !" Armes qu'il n'a jamais trouvées.

Le numéro trois du trio, est Inès Madani. 18 ans au moment des faits, 22 aujourd'hui. Elle a un visage poupin, le front bombé, de longs cheveux bruns relevés en chignon, une veste de tailleur blanc, un tee-shirt près du corps légèrement décolleté. Elle prend la parole d'une toute petite voix qui contraste avec les projets d'attentat qu'elle a écrits, sur une feuille à petits carreaux d’écolier, le 19 novembre 2015, juste après les attentats du 13. 

Inès Madani se cachait derrière des pseudonymes d'hommes comme "Abou Souleymane"

Dans cette lettre truffée de fautes d'orthographe, Inès Madani écrivait : "On peut viser un endroit où il y a beaucoup de monde, comme des boîtes de nuit ou des cabarets, des endroits pervers fréquentés par les kuffars (mécréants) dégueulasses. Il faudrait un ou de deux kamikazes à l'intérieur. Ils attendent que ça se remplissent bien et ils passent à l'action. Ensuite, les frères tueront tout le reste de la viande impure." 

Debout, dans son box vitré face au tribunal, elle confirme que c'est bien elle qui a rédigé ce courrier, et l'a signé "Abou Souleymane", l'une des kounyas (nom de guerre), un nom d'homme derrière lequel elle se cachait. C'est un djihadiste en Syrie, qui lui avait conseillé d'emprunter des pseudonymes masculins, pour mieux appâter des recrues. C'était la mission première d'Inès Madani : recruter pour partir en Syrie ou commettre des actions violentes en France. Pour recruter, et séduire, elle allait jusqu'à prendre une grosse voix d'homme au téléphone. 

La présidente du tribunal perçoit en elle une faille. "Et vous, vous avez trouvé ça exceptionnel que quelqu’un -comme ce djihadiste- s’intéresse à vous ?" lui demande la juge. "Oui", chuchote Inès Madani, qui se sentait mal-aimée, adolescente, et isolée, dans sa famille. C'est à force de s'isoler, qu'elle s'est retrouvée sur internet. Peu avant son allégeance à Daech, elle avait aussi fait une rencontre déterminante : une voisine, chez qui elle faisait du baby-sitting, et qui a soudain fui en Syrie. 

Sourire d'Inès Madani à l'énoncé du jugement

Inès Madani semble parler avec sincérité, face à la juge. Reconnaît son adhésion à Daech, assure qu'elle s'en est maintenant détachée. Rappelle ses rêves, avant de basculer dans l'idéologie de Daech : devenir pâtissière ou ouvrir un orphelinat en Malaisie. "Votre personnalité est déroutante", estime le procureur, dans un réquisitoire lors duquel il réclamera neuf ans de prison contre elle. La juge Isabelle Prévost-Desprez l'a finalement condamnée à huit ans de prison, avec deux-tiers de sûreté. « Ces actions violentes, vous avez toujours admis que votre cellule terroriste voulait les commettre », l’admoneste la juge. « Votre détermination marque votre dangerosité ». Cette sentence, Inès Madani l'a accueillie avec un sourire. "Parce que la juge lui a dit qu'elle l'avait écoutée avec attention", analyse son avocat. "Elle s'est sentie comprise".

Vendredi soir, vers 20 heures, Inès Madani est repartie vers sa cellule de prison, à l'isolement, les menottes dans le dos. Dans cinq mois, en septembre, elle sera jugée devant une cour d'assises spéciale pour d'autres faits : l'attentat raté à la voiture remplie de bonbonnes de gaz, en septembre 2016, près de Notre-Dame-de-Paris. Elle sera jugée avec un commando de femmes, le premier groupe terroriste féminin à avoir frappé à Paris, et lors de ce prochain procès, elle encourra la perpétuité.

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