Béatrice et Charles-Guillaume Demaret
Béatrice et Charles-Guillaume Demaret © Corinne Audouin

Près de 30 ans après les faits, c'est un troisième procès qui s'ouvre lundi 5 octobre devant la cour d'appel de Paris. En 2008 et 2011, la justice avait conclu à une relaxe. Personne n'est donc coupable de la mort de 120 personnes, traitées à l'hormone de croissance contaminée dans les années 80, atteints de la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Restent les responsabilités civiles.

C'est un des grands scandales de santé publique, comme l'affaire du sang contaminé. Entre 1983 et 1987,1.700 enfants ont été traités avec de l'hormone de croissance potentiellement contaminée par le prion de la maladie de Creutzfeldt-Jakob . Tous n'ont pas contracté la maladie, heureusement. Mais les survivants, eux, vivent avec cette épée de Damoclès, en permanence au-dessus de la tête. Dans d'autres pays, où les produits infectés ont été retirés rapidement du marché dès les premières alertes, les décès sont restés exceptionnels. La France est donc un cas à part. Maisau bout de 23 ans de combat judiciaire , après la relaxe prononcée en appel en 2011,la majorité des familles ont jeté l'éponge.

Quelques-unes, une dizaine, sont allées jusqu'en cassation. La plus haute instance judiciaire française leur a redonné un espoir, en cassant l'année dernière en partie l'arrêt de la cour d'appel de Paris en 2011. Pour la cour de cassation, l'hormone de croissance était bien un médicament , et aurait donc dûe être préparée dans un établissement pharmaceutique, ce qui n'était pas le cas. Elle a donc ordonné un nouveau procès.

Deux prévenus à la barre

Pour ce troisième round judiciaire, deux prévenus sont à la barre; les seuls encore en vie. Le professeurFernand Dray, 91 ans, qui dirigeait le laboratoire Uria , rattaché à l'Institut Pasteur, chargé d'élaborer la poudre d'hypophyse. Et le DrElisabeth Mugnier, 64 ans, qui assurait la collecte des hypophyses sur les cadavres.

Le volet pénal étant définitivement clos, puisque le parquet ne s'était pas pourvu en cassation, ils ne pourront pas être déclarés coupables. La cour d'appel n'examinera que le volet civil de l'affaire : elle pourra donc les condamner à verser des dommages et intérêts aux parties civiles, si leur responsabilité est établie.Béatrice Demaret et son fils Charles-Guillaume, qui a aujourd'hui 39 ans, sont parmi les derniers combattants de cette affaire . Ils sont parties civiles dans ce procès de la dernière chance.

Charles-Guillaume Demaret mesure 1m71 et c'est la première chose que l'on regarde chez lui. L'hormone de croissance est entrée dans sa vie en 1977, Béatrice, sa mère, se souvient :

A 6 mois, on s'est aperçus que mon fils faisait une toute petite taille. Il était déficitaire en hormone de croissance, le traitement était indispensable. Les piqûres ont commencé quand il avait un an.

Quand les premiers cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob apparaissent, à la fin des années 80, ce ne sont pas les médecins qui la préviennent. Béatrice, comme son mari, est médecin,et pardonne d'autant moins l'ignorance dans laquelle on les a tenus :

Je me souviens très bien d'avoir entendu les informations à la radio, c'était pendant les vacances.. On parlait d'un certain nombre de décès, une vingtaine, dûs à la maladie de Creutzfeldt-Jakob, transmise par de l'hormone de croissance. Ce jour-là, le ciel m'est tombé sur la tête. Ce ne sont pas les médecins qui nous ont prévenus. C'était intolérable.

A 39 ans, Charles-Guillaume n'a pas développé la maladie. Mais les délais d'incubation sont très longs, jusqu'à 30 ans, peut-être plus. La période "à risque", ce sont les injections reçues entre 83 et 85. Alors, même s'il a construit sa vie - il est aujourd'hui interprète - c'est impossible pour lui de ne pas y penser :

Ce qui est angoissant, c'est que quand on est adulte, on connaît les symptômes. J'ai plus la mémoire que j'avais à 20 ans, et parfois, je me dis, est ce que c'est normal, est ce que c'est le début de la maladie? On est en permanence à se demander, est ce que je suis passé à travers les mailles du filet... ou est ce que je me fais rattraper? Si je l'attrape, c'est fini.

La peur s'éloigne heureusement peu à peu, mais la colère, elle, est toujours là. Pour son fils et pour l'association Grandir qu'elle préside, Béatrice ira jusqu'au bout, jusqu'à ce troisième procès :

Si on y va, c'est pour qu'on reconnaisse que toute cette histoire n'est pas arrivée par hasard, qu'il y a eu des fautes, et que la faute doit être condamnée. On espère que les deux derniers prévenus qui restent vont demander pardon, pour tout le mal qu'ils ont fait. Peut-être à leur insu, mais c'est quand même par eux que les choses sont arrivées.

Le procès se tient devant la cour d'appel de Paris jusqu'au 28 octobre.

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