En 2005, une filière irakienne est démantelée dans le 19ème arrondissement de Paris. Une dizaine de jeunes sont partis combattre, huit personnes seront condamnées en France. Parmi elles, Chérif Kouachi, le tueur de Charlie Hebdo, Peter Chérif, qui a rejoint Al Qaida au Yemen, et Boubakeur El Hakim, parti en Syrie après avoir revendiqué l’assassinat de deux opposants tunisiens.

Plus facile d’accès que l’Afghanistan ou la Tchétchénie, l’Irak devient dans les années 2000 une importante terre de djihad, avec l’arrivée d’étrangers prêts à combattre l’intervention américaine. Dans le 19ème, le premier à s’y rendre est Boubakeur El Hakim. En 2002, il passe quelque mois dans une école coranique de Damas, avant de franchir la frontière.

Les « potes du 19ème » dans l’enfer de Falloujah

En mars 2003, la nouvelle fait vite le tour du quartier : le jeune homme de 19 ans apparait dans les médias (dans des reportages de LCI et RTL), pour servir la propagande de Saddam Hussein. Il s’entraine dans un camp à une trentaine de kilomètres de Bagdad, avec d’autres volontaires de différents pays, qui rampent dans la boue et brandissent le Coran. Sur RTL, Boubakeur El Hakim appelle tous ses « potes du 19ème » à venir le rejoindre :

Je suis prêt à me faire exploser, mettre des dynamites et boum, bouuum ! On tue tous les Américains, on est des moudjahidin, nous voulons la mort, nous voulons le paradis.

En avril, après la chute de Bagdad, il rentre en Syrie où il est interpellé et expulsé vers la France. Il jouit désormais de son aura de combattant dans le 19ème, où beaucoup de jeunes ont de la sympathie pour la « résistance » irakienne. Quand il repart en 2004, plusieurs suivent son exemple. Ils sont aussi sous l’influence d’un jeune prédicateur, Farid Benyettou, dont la figure enturbannée est bien connue dans le quartier. Salafiste revendiqué, il est tombé dans la religion plus jeune que la plupart : son beau-frère, un islamiste algérien lié à deux procédures d’association de malfaiteurs terroristes, est d’ailleurs expulsé en 2004. Benyettou n’a jamais eu l’intention d’aller se battre, mais il cautionne le djihad (pas en France toutefois), et accueille dans ses cours, chez lui, dans des mosquées ou des foyers, plusieurs candidats à la « guerre sainte ».

Sans autre préparation que des footings aux Buttes Chaumont et des cours théoriques sur le maniement de la kalachnikov, au moins six Parisiens se retrouvent dans l’enfer de la bataille de Falloujah. Ils intègrent des groupes radicaux liés à Abou Moussab Al Zarquaoui (tué en 2006), qui mènent la guérilla, prennent en otage des étrangers, et commencent à populariser sur internet les vidéos d’exécutions. Trois jeunes du 19ème vont y laisser la vie. Redouane El Hakim, le frère de Boubakeur, est tué en juillet dans un bombardement américain. Tarek Ouinis meurt au combat en septembre. En octobre, Abdelhalim Badjoudj accepte de commettre un attentat suicide dans un camion piégé. Plusieurs fois blessé, Mohamed El Ayouni perd son œil et son bras gauche avant d’être exfiltré d’Irak en 2005 (il sera expulsé par les autorités syriennes l’année suivante).

A la fin de l’année 2004, Cheikhou Diakhaby et Peter Chérif sont capturés par les forces de la coalition. Peter Chérif sera détenu jusqu’en 2007, y compris dans la prison d’Abou Ghraib, il parviendra à s’évader à la faveur d’une attaque.

En janvier 2005, deux nouveaux candidats au djihad sont interpellés juste avant de s’envoler pour la Syrie : Chérif Kouachi et Thamer Bouchnak. Ils avaient réuni près de 8000 euros pour payer un passeur vers l’Irak et s’acheter des armes. Deux acteurs du dossier témoignent de l’antisémitisme virulent de Chérif Kouachi qui aurait voulu attaquer des restaurants juifs ou des synagogues avant de partir. Son frère, Saïd, est relâché au bout de trois jours de garde à vue.

En prison avec Beghal, « petite star » de l’islam radical

En 2008, le tribunal correctionnel de Paris condamne sept membres de la filière à des peines de prison ferme , dont Boubakeur El Hakim (7 ans), Farid Benyettou (six ans), et Chérif Kouachi (trois ans dont 18 mois avec sursis, peine couverte par sa détention provisoire). Deux autres seront jugés plus tard : Cheikhou Diakhaby (condamné à sept ans), et Peter Chérif (cinq ans). Peter Chérif s’enfuit le jour de son jugement, en janvier 2011.

Les djihadistes des Buttes Chaumont vont se faire de nouvelles connaissances en prison. Chérif Kouachi rencontre Djamel Beghal, « une petite star » dans le monde carcéral selon Farid Benyettou . Le fait qu’il soit placé à l’isolement ne l’empêche pas de discuter avec les détenus qui passent sous sa fenêtre en cours de promenade. A sa sortie, Beghal est assigné à résidence dans le Cantal, Chérif Kouachi lui rend visite. Il s’est aussi lié avec un délinquant de Grigny, Amédy Coulibay. Selon Farid Benyettou, l’émir des Buttes Chaumont, Chérif Kouachi considérait leur passage en prison « comme une épreuve », qui faisait du groupe « une sorte d’élite ». Les djihadistes du 19ème se revoient, une nouvelle figure s’agrège un moment au groupe : Salim Benghalem, ancien compagnon de cellule de Mohamed El Ayouni. Cheikhou Diakhaby va épouser la sœur d’un des protagonistes de la filière du Val de Marne, dans laquelle est impliquée Benghalem.

Le 18 mai 2010, 14 personnes sont interpellées pour avoir voulu faire évader un vétéran du terrorisme islamiste, Smaïn Aït Ali Belkacem , l’un des auteurs de la vague d’attentats parisiens de 1995. Parmi elles, des anciens des Buttes Chaumont : Chérif Kouachi, Thamer Bouchnak et Mohamed El Ayouni. Ainsi que Djamel Beghal et Amédy Coulibaly. Ils seront condamnés en 2013, sauf Chérif Kouachi, relaxé faute de preuves.

Une galaxie autour des attentats de janvier

Dans leur documentaire pour « Pièces à conviction » (France 2, 8 décembre 2015), Magali Serre et Karim Baouz affirment :

Les membres de la filière des Buttes Chaumont ont voyagé un peu partout au Moyen-Orient et se sont toujours revus.

Ils sont devenus « un cauchemar pour les services de renseignement du monde entier ». Ce sont surtout les Etats-Unis qui en ont épinglé deux sur leur liste noire : Boubakeur El Hakim, promu cadre du groupe Etat islamique en Syrie, et Peter Chérif, qui a rejoint Al Qaida au Yémen.

Libéré en 2011, Boubakeur El Hakim s’est d’abord engagé dans des groupes terroristes en Tunisie. Il a revendiqué, au nom de Daech, l’assassinat en 2013 de deux personnalités progressistes, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi (qu’il a lui-même abattu devant sa maison de Tunis). Lorsqu’il apparait sur cette vidéo, le 18 décembre 2014, El Hakim est devenu, selon le journaliste David Thomson, un des Français les plus hauts placés dans l’organigramme du groupe terroriste.

Après la tuerie de Charlie Hebdo, Chérif Kouachi affirme qu’il a été « envoyé par Al Qaida au Yémen ». Aucun contact n’a pourtant été établi, sauf ce mystérieux voyage de l’été 2011. Le 25 juillet, Saïd Kouachi est inscrit sur la liste des passagers à bord d’un vol pour Oman. Est-ce que Chérif Kouachi, sous contrôle judiciaire, a emprunté le passeport de son frère ? Il voyage avec Salim Benghalem, qui à son retour confiera avoir été missionné pour commettre en attentat en France, avant d’y renoncer.

De son côté, Cheikhou Diakhaby a été interpellé en Turquie le 2 janvier 2015, près de la frontière syrienne, avec sa femme et son bébé. Incarcéré en France et mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste, la justice n’a toutefois pas retenu de lien avec les attentats de janvier commis par les frères Kouachi et Amédy Coulibaly.

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