"Nous craignons des pressions, nous craignons aussi que ce soit l'occasion de la part des services de renseignement d'en savoir plus sur les sources", a réagi le directeur de la rédaction du Monde Luc Bronner.

Une journaliste du Monde convoquée par la justice pour avoir révélé l'affaire Benalla.
Une journaliste du Monde convoquée par la justice pour avoir révélé l'affaire Benalla. © AFP / STEPHANE MAHE

La journaliste Ariane Chemin, reporter au quotidien Le Monde, est convoquée au sujet d'un article révélant l'un des volets de l'affaire Benalla. Michel Despratx, du site Disclose sera, lui, entendu comme témoin après ses révélations dans l'affaire de la vente d'armes françaises au Yémen. 

Quant à Valentine Oberti, journaliste à Quotidien, elle a révélé ce mercredi soir qu'elle avait été convoquée le 15 février dernier par les policiers de la Sécurité intérieure pour une enquête sur les ventes d'armes françaises à l'Arabie saoudite. La journaliste a précisé sur TMC, que l'ingénieur du son et la journaliste reporter d'images qui travaillent avec elle avaient eux aussi été convoqués, les 11 et 15 avril. 

Le quotidien Le Monde a révélé et suivi l'affaire Benalla. "Cette enquête vise nos articles sur les affaires d'Alexandre Benalla, notamment nos informations sur le profil d'un sous-officier de l'armée de l'air, Chokri Wakrim, compagnon de l'ex-cheffe de la sécurité de Matignon, Marie-Élodie Poitout", écrit le directeur de la rédaction Luc Bronner dans son éditorial. Chokri Wakrim avait un contrat de protection rapprochée avec un homme d'affaires russe. Cette information a conduit à l'ouverture d'une enquête pour "corruption".

Ariane Chemin est convoquée dans une enquête ouverte pour "révélation de l'identité d'un membre des unités des forces spéciales", suite à une plainte déposée mi-avril par Chokri Wakrim. 

"Nous maintenons évidemment nos informations et exprimons notre inquiétude sur cette convocation : l'intérêt public suppose de pouvoir enquêter sur les entourages et les liens entretenus par des collaborateurs de l'Élysée ou de Matignon, quels que soient leurs parcours antérieurs", a réagi Luc Bronner. Pour lui cette convocation "sous le statut d'une audition libre, est d'autant plus préoccupante qu'elle suit une procédure similaire, utilisée très récemment à l'encontre d'autres journalistes."

Nous craignons des pressions, nous craignons aussi que ce soit l'occasion de la part des services de renseignement d'en savoir plus sur les sources. 

Le directeur de la rédaction du Monde dénonce sur franceinfo "une forme de banalisation de ce type de convocations qui devraient être absolument exceptionnelles et liées à des affaires particulièrement graves de mise en danger de la sécurité nationale."

Une convocation préoccupante

Michel Despratx, un collaborateur du site Disclose, est lui aussi convoqué par la DGSI. Ce sera le 28 mai prochain. Il sera entendu comme témoin au sujet de l'enquête, parue sur le site, sur la vente d'armes françaises au Yémen. 

Le 14 mai dernier, Benoît Collombat, journaliste de la Cellule investigation de Radio France et deux journalistes du site Disclose ayant aussi enquêté sur l'exportation d'armes françaises utilisées au Yémen, ont également été entendus par le renseignement intérieur français. 

À l'annonce de cette troisième convocation, Disclose dénonce : "une nouvelle tentative du parquet de Paris de contourner la loi de 1881 sur la liberté de la presse et la protection des sources." 

"En tant que témoin notre journaliste ne pourra pas être assisté d'un avocat. Il ne pourra pas non plus faire valoir le "droit au silence". Mais en tant que journaliste, il pourra invoquer le secret des sources", s'inquiète le site. 

Interrogé par France Inter, Benoit Collombat constate qu'"Avec ces deux nouvelles auditions à la DGSI, on franchit un cap dans l’intimidation des journalistes. Ariane Chemin est à l’origine de l’affaire Benalla. Elle n’a fait que son métier en publiant le nom d’un protagoniste d’une affaire d’Etat. Quant à Michel Despratx du média Disclose, sa convocation en tant que témoin, sans avocat, est inquiétante parce que moins protectrice de ses droits. Comme si la 'chasse aux sources' d’une enquête d’utilité publique - les armes françaises dans la guerre au Yémen - justifiait une restriction choquante de la protection du travail des journalistes. 

Si l’on ajoute la tentative de perquisition dans les locaux de Médiapart, le 4 février 2019, par la brigade criminelle ainsi que la répression policière contre les journalistes qui couvrent les manifestations des gilets jaunes, documentée par David Dufresne, cela commence à faire beaucoup.  L’occasion de rappeler cette phrase de George Orwell : 'Le journalisme consiste à publier ce que d’autres ne voudraient pas voir publier. Tout le reste n’est que relation publique.'"

"La DGSI n'a pas autre chose à faire ?", réagit le SNJ

Pour le Syndicat national des Journalistes (SNJ), "nous en sommes à cinq convocations de journalistes par la DGSI en moins d'un mois. La DGSI n'a pas autre chose à faire ? Il se passe quelque chose de très malsain dans ce pays. Nous y voyons la volonté d'intimider les journalistes, et leurs sources, et c'est totalement scandaleux". Le SNJ-CGT dénonce un "nouveau coup de canif insupportable contre le journalisme et la liberté d'informer". La CFDT-Journalistes évoque "une procédure dont le but inavoué est de faire taire les journalistes dans l'exercice de leur mission d'informer."
Quant au collectif d'une trentaine de sociétés des journalistes (SDJ), il note que "Le secret-défense ne saurait être opposé au droit à l'information, indispensable à un débat public digne de ce nom, ni servir d'épée de Damoclès pour dissuader les journalistes d'enquêter".

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