Deux policiers sont renvoyés en correctionnelle sur décision du Procureur de Paris pour "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique". Une première qui désespère Yves Lefèvre, du syndicat Unité-SGP Police et désole David Dufresne, à l'origine des messages Twitter "Allô Place Beauvau".

Affrontements entre manifestants et force de l'ordre le 1er mai à Paris
Affrontements entre manifestants et force de l'ordre le 1er mai à Paris © AFP / Hans Lucas / Mathias Zwick

C'était l'une des accusations récurrentes des "gilets jaunes" : les dérapages de la police lors de leurs manifestations. Et alors que de nombreux "gilets jaunes" ont déjà comparu et ont été condamnés pour des violences lors des rassemblements, aucun agent des forces de l'ordre n'avait encore été mis en cause. 

Jusqu'à trois et cinq ans de prison encourus par les policiers

Le parquet de Paris a annoncé ce jeudi que 146 enquêtes ont été clôturées par l'Inspection générale de la police nationale et communiquées au parquet de Paris. Sur ces 146 enquêtes, un tiers (54 procédures) ont fait l'objet de classements sans suite, notamment parce que l'infraction était insuffisamment caractérisée. 18 procédures ont fait l’objet de l’ouverture d’une information judiciaire. Il s'agit des cas les plus graves, par exemple les plaintes pour matraquage à l'intérieur d'un Burger King au mois de décembre. 

Deux faits remontant au premier mai 2019 ont justifié une convocation des policiers devant le tribunal correctionnel. Pour la première affaire, il s'agit d'un jet de pavé par un policier vers les manifestants. 

Lors de son audition devant l'inspection générale de la police nationale, le brigadier, un CRS de Toulouse, s'était défendu en arguant du fait qu'il n'avait plus de munitions pour répondre aux jets de projectiles et autres pavés des "gilets jaunes". Il avait donc fait "un retour à l'envoyeur", sans viser directement des manifestants, s'était-il justifié. 

Le pavé n'a heureusement touché personne. "Il faut quand même savoir que, preuve en a été faite, dans les instants qui ont suivi, un officier roué de coups à terre a perdu conscience et a dû être hospitalisé, de même que deux autres collègues", défend Yves Lefèvre, secrétaire général du syndicat Unité-SGP Police. "Et le pavé n'a fait ni blessé, ni plainte, ni dégât matériel.

Effectivement, il n'y a pas eu de plainte : le geste a été qualifié de "non conventionnel" par la police des polices, mais c'est bien le procureur de la République qui a décidé de renvoyer ce CRS devant le tribunal correctionnel. Le motif : violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique. Le policier risque jusqu'à trois ans de prison. "Sans victime ni dégât, que doit-on penser aujourd’hui ? Qu'une fois de plus, on n'a pas le soutien de notre justice ?", déplore le délégué syndical.

Une première en matière de justice, mais "extrêmement décevante, en-dessous de ce qui avait été annoncé"

L'autre policier également renvoyé devant le tribunal est poursuivi, lui, pour une gifle donnée à un manifestant.

Le parquet de Paris a donc estimé que ce n'était pas du tout proportionnel, d'autant que cette fois, la victime a obtenu une incapacité totale de travail de plus de huit jours, ce qui est déterminant en matière judiciaire, car le policier risque, toujours sur le papier, jusqu'à cinq ans d'emprisonnement. "C'est une première, mais une toute petite première, extrêmement décevante, en-dessous de ce qui avait été annoncé au mois de juin, ", déplore le journaliste David Dufresne, à l'origine des messages Twitter "Allô Place Beauvau" et auteur de "Dernière sommation" chez Grasset.

Le journaliste déplore le décalage de ces deux affaires, avec les blessures graves constatées sur certains manifestants.

"Le même procureur avait annoncé qu'il y aurait huit ou neuf procès : là, on nous en annonce deux. [...] Et ces deux convocations sont tellement dérisoires, par rapport aux mutilations, par rapport aux 24 personnes qui ont perdu un œil, cinq une main... De quoi parle-t-on, avec cette histoire de lancer de pavés ou de gifles ?"

Déçu aussi, mais pour une raison totalement différente, Yves Lefèvre regrette une décision incohérente du parquet. "Le jour même où un rapport nous apprend qu'il y a eu une progression de 15 % des blessés chez les forces de l'ordre en 2018, nos deux collègues sont renvoyés en correctionnelle. [...] Ce n'est pas étonnant qu'une frange de voyous se sente placée sur l'autel de l'immunité. C'est très grave."

Des affaires plus graves à suivre ?

Mais ces deux affaires, si elles peuvent paraître anecdotiques dans un sens comme dans l'autre, pourraient ouvrir la voie à d'autres procès de policiers. "Si effectivement les violences furent illégitimes, si il y a eu dérapage, force est de constater qu'il faut se pencher sur la question", concède Yves Levèfre. 

Selon un communiqué du procureur de Paris Rémi Heitz, 212 enquêtes au total ont été confiées à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). Dans près de 70 % des cas, les investigations ont été achevées et les conclusions transmises au parquet de Paris pour qu'il décide des suites de la procédure.

"Il y a des affaires plus importantes en cours d'instruction", confirme David Dufresne, "car il faut du temps pour organiser l'enquête à charge et à décharge, permettre à la défense de s'organiser". Mais lui ne se fait pas d'illusions. "Ce sont probablement les cas les plus flagrants et indéfendables qui seront obligés de passer devant la justice tôt ou tard. Mais il y a tous les autres.

"Et l'honneur de la Justice, c'est justement d'enquêter sur les cas plus compliqués : enquêter sur des policiers qui ne sont pas identifiés parce qu'ils se cachent, parce qu'ils sont cagoulés, parce qu'ils enlèvent leur matricule. Et ces policiers n'ont pas été trouvés par d'autres policiers. La suspicion est énorme lorsque l'IGPN enquête sur ses propres collègues."

Le journaliste rappelle enfin l'impression de justice "à deux vitesses" souvent remise en cause ces derniers mois par les manifestants. "Dans le cas des policiers, le temps est toujours très long, et dans le cas des manifestants, c'est la comparution immédiate. Il y a eu des milliers de gens condamnés, des centaines de gens incarcérés. Côté policier, on n'a rien de tout ça. Il y a vraiment un déséquilibre dans les deux vitesses de la justice.

Les deux premiers policiers concernés seront bientôt jugés en correctionnelle. 72 autres procédures sont "en cours d'analyse", selon le communiqué du parquet de Paris.

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