Un djihadiste présumé escorté par la police française dans un avion en partance pour Paris. Montpellier, France, 24 sept. 2014
Un djihadiste présumé escorté par la police française dans un avion en partance pour Paris. Montpellier, France, 24 sept. 2014 © GUILLAUME HORCAJUELO/epa/Corbis

TÉMOIGNAGE | Au-delà des vidéos de propagande, quelle est la réalité vécue au quotidien par les jeunes djihadistes français qui partent se battre en Syrie ? L'émission "Secrets d'info" a eu accès au récit de l'un d'entre eux, un Niçois de 19 ans qui dit avoir fui l'enfer.

Le jeune homme est parti se battre en décembre 2013, puis il s’est enfui de Syrie, avant de revenir en France en juin 2014. Il est depuis incarcéré. L’apprenti djihadiste s’est très longuement confié à son premier avocat Jean François Fouqué qui nous a rapporté ses propos.

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Ce jeune - que nous avons décidé d’appeler Choukri pour préserver son anonymat - est un délinquant. À 19 ans, il a déjà effectué un an de détention pour vols, home-jacking et association de malfaiteurs. À sa sortie de prison, dans la cité niçoise où il habite, il rencontre un correspondant du groupe État islamique qui lui explique qu’il peut devenir un seigneur de la guerre.

Il part donc pour la Syrie, et arrive dans un camp où vivent essentiellement des français et des belges. Là, il apprend le maniement des armes, le dressage de bergers allemands, ou encore l’usage de masques à gaz. Mais surtout, explique son avocat Maitre Fouqué, c’est une vie placée sous le signe de la religion qui commence.

Ce n’était pas un religieux à la base, Choukri. Et quand il arrive là-bas on lui dit : à heure fixe, c’est prière, prière, prière. Cela vous rythme toute la journée ! Ensuite, il y a une sorte de pâte blanche qu’on lui donne à manger. Il a l’impression que c’est une drogue. Et il prend peur parce que là- bas, si tu ne fais pas la prière, si tu tiens mal ton arme, on te frappe, on te punit, on peut te tuer.

19 jeunes d’une même cité

Le jeune Niçois va le vérifier très vite. Car parmi ces apprentis djihadistes, il y a l'un de ses anciens camarades de classe, originaire de la même barre d’immeuble que lui.

Dans cette barre d’immeuble, ils sont 19 à être partis, entre 14 et 19 ans. Donc il a retrouvé des potes. Alors là, c’est la grande joie, parce qu’au fond, Ils se retrouvent entre amis. Mais il y en a un qui traînait avec son fusil. Et bien pour le punir, il a pris une balle dans le pied ! Cela a été le premier sang qu’il ait vu.

Le premier, mais pas le dernier. Il y aura des accrochages avec l’armée de Bachar al-Assad. Puis Choukri change de camp pour se rendre à Idlib, dans le nord du pays. Et là, sous les ordres d’un émir marocain qui parle français, Abou Abdel Larmane, il côtoie l’horreur.

Un de ses amis a été décapité. Auparavant il racontait qu’il en avait marre de de toutes ces conneries. Allah, disait-il, il n’a qu’à aller se faire foutre ! Il disait qu’il voulait rentrer à la maison ! Quand on a dit ça, on ne mérite plus de vivre. Il a été jugé. C’est-à-dire qu’il y a eu trois, quatre anciens qui se sont mis autour de lui. Il a été jugé en dix minutes. Il a été mis à genoux. Et il a été décapité. Choukri, lui, est coincé entre la peur et l’horreur. Le gamin décapité, il l’avait connu à l’école, dans les quartiers de Nice.

L’apprenti djihadiste devient bourreau

Mais tout ça n’est que le début. Car lui-même va devenir un bourreau.

Il verra et il participera à des décapitations. Le principe est clair : dans un village tenu par les djihadistes, si les habitants ne veulent pas payer l’impôt, les taxes et toutes ces choses-là, on enlève un des habitants et on lui coupe la tête. Choukri était chargé d’aller livrer la tête à la famille du disparu.

Tout cela devient insupportable au jeune homme. Au point qu’il prépare son départ. En juin dernier, après six mois passés là-bas, c’est grâce à une ruse qu’il va réussir à rentrer en France.

Il a fait semblant de pouvoir attirer de nouvelles recrues françaises. Il est allé voir l’émir et lui a dit "moi j’ai deux amis qui veulent venir, mais ils ne viendront que si c’est moi qui vais les chercher" . Et il a dit que ses amis étaient à Montpellier. En ça, il a été malin. L’émir l’a mis dans l’avion de Bruxelles. Arrivé à Bruxelles, deux barbus l’attendaient. Ils ont pris le train pour descendre sur Montpellier.Dans une gare, il a sauté dans le train dans l’autre sens. Il a échappé à ses guides et il n’est pas allé jusqu’à Nice, parce qu’il s’est dit "d’autres vont m’attendre là-bas". Donc il est descendu à Cannes, et il a pris un autre chemin pour se rendre à Nice et essayer de se réfugier.

Choukri s’abrite alors chez un éducateur qu’il connait, et qui l’accompagne chez des spécialistes du renseignement. Depuis il est en prison. Il dit qu’il a toujours peur. Son avocat Jean François Fouqué l’a interrogé sur ses craintes. Est-ce pour sa sécurité en prison ?"Non, non, j’ai peur, parce que tous les gens que j’ai tué, tous les gens qui sont morts, là-haut ils vont m’attendre. Et ils vont me mettre la misère. Je suis marqué à vie de ça."

Le jeune homme attend maintenant d’être jugé. Il est poursuivi pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Il risque jusqu’à dix ans de prison.

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