La deuxième semaine du procès Merah s'est ouverte avec des témoignages d'enquêteurs anonymes, souvent fragilisés par la défense qui estime que l'accusation manque de preuves.

La défense (ici Me Dupont-Moretti) a attaqué lundi sur le manque de preuves de l'accusation pour la deuxième semaine du procès Merah.
La défense (ici Me Dupont-Moretti) a attaqué lundi sur le manque de preuves de l'accusation pour la deuxième semaine du procès Merah. © AFP / CITIZENSIDE / Patrice Pierrot

La témoin numéro 41 s’adresse à la Cour d’assises spéciale de Paris avec une voix déformée, le visage caché, on ne la distingue pas sur l’écran qui diffuse cette audition en visio-conférence. Face à l’écran, le box des accusés à la vitre blindée. Abdelkader Merah porte une chemise rose et ses lunettes rectangulaires, accrochées à un petit lien qui se mêle à sa barbe noire. Fettah Malki est vêtu d’un gros pull de laine beige et gris. Ils écoutent attentivement l’enquêtrice qui s’exprime, après plusieurs policiers déjà auditionnés la semaine dernière.

Cette enquêtrice est commandant de police. Elle a été chef de groupe des investigations sur le parcours de Mohamed Merah et d’éventuelles complicités. Elle pose la question de "complicités matérielles et intellectuelles", évoque une enquête "colossale, avec 37 personnes entendues, et deux renvoyées devant cette Cour". Elle dit que "Mohamed Merah était seul à appuyer sur la détente", mais qu’elle va "restituer le rôle de son frère et la présence à ses côtés, notamment au moment-clé de la phase préparatoire".

L’enquêtrice : "Nous avons démontré que Mohamed Merah s’était radicalisé en suivant le parcours de son frère"

L’enquêtrice parle des correspondances que Mohamed Merah entretenait avec Fabien Clain, l’une des voix de la revendication des attentats du 13 novembre 2015, et Sabri Essid, demi-frère des Merah, tous les deux aujourd’hui en Syrie. Elle évoque aussi des lettres de Mohamed à son grand frère Abdelkader. Par exemple, ce courrier où Mohamed Merah ressent une "injustice", d’avoir à purger "37 mois prison pour défaut permis de conduire" (entre autres).

Le président détaille à son tour ces lettres, qui datent de 2009. Précise qu’elles commençaient souvent par "des louanges à Allah". Explique que Mohamed Merah parle de cette période détention comme "d’une épreuve du Miséricordieux". Il le cite : "je souhaite qu’Allah me venge de tous ces kouffars (mécréants)". Le président poursuit : "la première fois, en prison, ça m’a apporté la foi, je ne regrette pas. A la sortie, je saurai très très précisément ce qu’il me reste à faire". Le président de la Cour souligne qu’après ces missives, Mohamed Merah est parti en Afghanistan, et qu’il y a finalement une ambiguïté sur ces mots, "ce qu’il me reste à faire".

L’enquêtrice insiste sur la "ruse" de Mohamed Merah, qui en Afghanistan, "a réussi à se faire passer pour un touriste", puis après son retour d’Afghanistan (en 2010) et du Pakistan (en 2011), a pratiqué cette fameuse taqqyia (dissimulation) en jeans-baskets, "pour être discret". Dès le mois d’octobre 2011, il est en "phase préparatoire", dit-elle. Et elle est certaine qu’Abdelkader Merah était au courant des voyages de son frère, puis de ses attentats à venir. "Cela ne faisait aucun doute", assène-t-elle.

Le ténor du barreau, Eric Dupond-Moretti, l’un des trois avocats d’Abdelkader Merah se lève face à l’écran. "Madame, j’aimerais que vous disiez précisément à la Cour ce que vous avez fait dans ce dossier." L’enquêtrice : "j’étais chef de groupe", après 2013. Eric Dupond-Moretti : "Et vous avez participé aux gardes-à-vue ?" "Non", répond l’enquêtrice. EDM : "vous avez participé à la reconstitution ? " La policière : "Non". Eric Dupond-Moretti s’emporte : "je voudrais savoir comment vous vous êtes répartis la tâche entre policiers avant de témoigner, votre cuisine… C’est une espèce de saupoudrage de fond ! Vous pensez qu’en disant dix fois des contre-vérités, ça finit par devenir une vérité !"

Eric Dupond-Moretti, avocat d’Abdelkader Merah : "Madame, qu’est-ce que vous avez comme preuve qu’Abdelkader savait ce que Mohamed allait faire ? Vous savez ce qu’ils se sont dit ?"

"Nous en savons… ce qu’a bien voulu nous rapporter Abdelkader", répond l’enquêtrice.

"Et ce mariage de Mohamed Merah dont vous nous parlez, en décembre 2011" ? Peu avant, la policière avait affirmé que c’est Abdelkader qui l’avait organisé, avec l’émir blanc, Olivier Corel, imam de la cérémonie. Pressée par les questions insistantes du ténor, la commandant de police finit par reconnaître qu’Abdelkader Merah "n’a pas été invité, car les deux frères ne s’entendaient pas", dit-elle. "Eh ben voilà, madame", jubile maître Dupond-Moretti, qui s’attaque ensuite aux enquêteurs 19 et 45, eux aussi anonymes.

L’enquêteur numéro 19, spécialiste en informatique, avoue qu’il ne sait pas qui de Mohamed ou d’Abdelkader Merah a consulté cette fameuse petite annonce du Boncoin dans laquelle Imad Ibn Ziaten se présentait comme un militaire vendant sa moto –il a été la première victime de Mohamed Merah, le 11 mars, tué parce qu’il était un soldat.

Pour maître Dupond-Moretti, même "la fabrique du terrorisme en 35 leçons", en 17 fichiers téléchargés et en partie effacés sur l’ordinateur d’Abdelkader Merah, ne prouve en rien la complicité des sept assassinats. Faux, rétorque l’avocat de parties civiles, maître Tamalet, qui défend Albert Chennouf. Pour lui, Mohamed et Abdelkader Merah formaient un "tandem".

Aujourd’hui, la Cour entendra plusieurs témoins directs des tueries de Mohamed Merah, à Toulouse et à Montauban. L’homme qui va témoigner en premier a lui-même essuyé des tirs, et vu l’horreur le 19 mars 2012, devant l’école Ozar Hatorah.

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