Interrogé par la cour de justice de la République qui le juge pour des soupçons de financement illégal de sa campagne de 1995, l'ancien Premier ministre est resté imperturbable.

Édouard Balladur devant la Cour de Justice de la République, le 27 janvier 2021
Édouard Balladur devant la Cour de Justice de la République, le 27 janvier 2021 © AFP / Thomas COEX

Il  est 14h30, Édouard Balladur s'approche d'un pas lent de la barre, une pochette verte à la main. Il restera debout une heure, avant de demander à s'asseoir.

Les premières questions du président portent sur son expérience de Premier ministre. "Les discours sur l'enfer de Matignon, j'ai toujours trouvé ça absurde. Moi, j'y ai été heureux, parce que j'avais le sentiment d'être utile à quelque chose", dit-il, la voix légèrement éraillée. "J'étais conscient des risques que ça comportait. Ce qui me vaut d'être ici… Mais enfin, je n'y accordais pas beaucoup d'importance."

L'élégance des phrases, l'emploi du subjonctif enrobent ici une mémoire quelque peu défaillante. "J’ai beaucoup de mal à me retrouver dans ce dossier. C’est un ramassis de complications infinies avec des contrats, des sous-contrats…", dit Édouard Balladur.  

"J’ai été en quelque sorte l’héritier de ces contrats"

Il se souvient d'avoir voulu arrêter un contrat, sur des ventes de frégates à Taïwan. Car "c’était se fourvoyer, là où il eût été mieux que nous ne fussions pas". Le fond de sa pensée, derrière les circonvolutions grammaticales ? "Un Premier ministre n'a pas pour rôle de se substituer à toutes les administrations. Dans les contrats, ce qui m'intéressait, c'était de savoir si oui ou non c'était favorable à nos intérêts de politique étrangère." 

Tandis que les questions de Dominique Pauthe se précisent, la voix d'Édouard Balladur s'affermit : "Je n’ai aucun rapport avec les commissions au Pakistan. Toutes ces affaires de contrat prennent des années et des années. J’ai été en quelque sorte l’héritier des contrats." Même dénégation concernant le financement de sa campagne.

"Je n'ai jamais considéré que mon rôle consistait à se mêler de tout. Je faisais confiance…" Mais alors, ces 10 millions de francs, déposés en espèces, un soir d'avril 95 sur son compte de campagne, insiste le président - venant par miracle éponger un gros déficit - d'où venaient-ils, si ce n'est des commissions sur les contrats ?

Édouard Balladur digresse. "J'aurais pris le risque de participer à des opérations frauduleuses de 600 millions de francs, pour que me fussent alloués 10 millions ?" Et puis ces 10 millions, si on y réfléchit, dit-il, "ça représente 15.000 euros par département. Ce n'est pas surprenant, pour quelqu'un qui fait plus de 5 millions de voix aux élections." Voilà donc pour l'explication, toujours la même : ces sommes ont été récoltées lors de meetings. 

Son trésorier de campagne a "l'impression d'avoir été manipulé"

Ce n'est pas vraiment de la morgue. Juste une assurance inébranlable : cette somme n'avait rien d'extravagant, et pour les détails (le nombre de sacs, de billets, etc.), il ne s'occupait pas de l'intendance. "Je me sens la conscience totalement tranquille", termine-t-il, avant de quitter la salle. Cela fait plus de deux heures qu'il est là, c'est plus que ce que son médecin préconise, au vu de son âge.

Il n'entendra pas René Galy-Dejean, qui fut son trésorier de campagne pour la présidentielle, raconter son incapacité à contrer la "dérive exponentielle des dépenses" de la campagne d'Édouard Balladur, début 1995. Tout en assurant n'avoir vu, personnellement, que 3 millions de francs remis en espèces, ce 26 avril 1995. D’où venaient les 7 autres millions versés ce soir-là au siège du Crédit du Nord, boulevard Haussmann ? Il s'embourbe, a du mal à l'expliquer. "Ces 7 millions ont été déposés à mon insu… Je n'ai pas maîtrisé ces comptes de campagne." "Avez-vous l'impression d'avoir été manipulé ?", demande le  président. Après un long silence, l'ancien trésorier répond : "Oui."

Le procès se poursuit jusqu'au 4 février.