Durant les 8 mois et demi que va durer le procès des attentats du 13 novembre 2015, Olivia Ronen, 31 ans, représentera le principal accusé. La jeune avocate, qui a longtemps tenu à rester discrète, envisage la défense de Salah Abdeslam comme tout ce qu’elle fait dans la vie : en travaillant beaucoup. Portrait.

Olivia Ronen, lors du procès du militaire français Erwan Guillard, en 2018
Olivia Ronen, lors du procès du militaire français Erwan Guillard, en 2018 © AFP / STEPHANE DE SAKUTIN

Nous la rencontrons dans son cabinet au cœur de Paris. Un porche d’immeuble, un ascenseur étroit. Et puis son bureau : une grande armoire métallique dans laquelle se serrent des chemises cartonnées colorées. Sur un meuble bas : une pile de livres, dont “Le jihadisme français” d’Hugo Micheron. Quelques éléments de décoration discrets. Rien d’ostensible. Alors voilà, c’est elle. Olivia Ronen, 31 ans, défendra Salah Abdeslam, principal accusé des attentats du 13 novembre 2015, au cours du procès qui s'ouvrira le 8 septembre prochain à Paris. Elle a accepté de défendre le seul survivant des commandos, "le gros méchant". Il l'avait contactée depuis la prison, elle est allée le rencontrer “pour voir si on pouvait communiquer. Et oui.” 

“Dans l’attente du miracle”

De manière consciente ou pas, Olivia Ronen aime déjouer les étiquettes. Et nous prend à contrepied. Derrière la silhouette menue se devine une grande force. Derrière le sourire doux, une détermination sans faille. Derrière la grande discrétion, un certain stoïcisme face à ce qu'elle imagine être une vague qui s’apprête à déferler sur elle : vague médiatique, vague de haine et d’insultes aussi, probablement. Pour être celle qui défend “l’ennemi public numéro 1". "Cela inquiète beaucoup ma mère.” Elle, pas forcément. 

Quand elle a accepté de prendre la défense de Salah Abdeslam, elle savait que "ça allait avec le package, mais ce n’est pas une des raisons pour lesquelles j’aurais pu refuser”. Alors certes, il lui faut souvent s’armer de patience et de pédagogie quand on l’interpelle, en soirée, au tribunal : “comment pouvez-vous défendre ces gens-là ?”. “C’est tout le temps", sourit-elle. "Mais j’essaie toujours de faire comprendre que même les gens qu’on qualifie de terroristes sont des gens communs, des gens comme nous qui, à un moment, déraillent”. Et puis, “je suis toujours contente d’avoir un débat”, ajoute-t-elle.

Si cette parisienne ne rechigne pas devant l’adversité, c’est peut-être parce qu’elle a été confrontée très jeune aux rugosités de la vie. Aux côtés d’une de ses sœurs - elle est la dernière des quatre filles - polyhandicapée. Une sœur qui ne parlait pas mais “qui a toujours vécu avec nous, partageait nos vacances, etc.” et qui, sans doute, lui a permis de “développer une sensibilité différente, une autre forme de communication”. 

Une sœur décédée depuis près de dix ans et dont elle garde le souvenir tatoué sur le poignet gauche. Une sœur qui n’est peut-être pas pour rien dans le choix des autres filles Ronen de “s’occuper des autres”. L’une est aujourd’hui pédopsychiatre, l’autre directrice des ressources humaines. Olivia, elle, est la première de la famille à faire du droit. Selon l’une de ses copines d’école primaire, elle a “toujours voulu faire ça”. En réalité, “je ne me souviens pas exactement”, sourit-elle. Ce dont elle est sûre, en revanche, “même si je n’aime pas trop le dire parce que c’est un peu cucul", c’est qu’elle a toujours ressenti “une grande intolérance pour les injustices”. Elle reconnaît même être “dans l’attente du miracle pour celui qui est condamné d’avance”. 

La passion du droit

Cette travailleuse acharnée se dit elle-même très exigeante “au point que c’en est fatiguant”. Ça a été vrai de la danse classique - ”j’en faisais dix heures par semaine au conservatoire” - puis du théâtre - “là aussi, je me suis donnée à fond”. Et finalement le droit. Qui occupe (presque) toute la place. Car “quand j’ai une passion, je n’arrive pas à en avoir d’autres. Et dans ce métier, je trouve une satisfaction intellectuelle, l’impression d’être utile. Socialement, c’est chouette. Et même artistiquement, car j’ai envie que mes plaidoiries soient justes et qu’elles soient belles”. 

Olivia Ronen a ainsi passé le barreau en 2013 et consacre l’année 2015 à préparer le concours de la Conférence du stage. Ce concours d’éloquence permet de sélectionner chaque année douze jeunes avocats qui, pendant un an, sont commis d'office dans les affaires criminelles et de terrorisme. 

C’est ainsi qu’elle assure la défense d’Erwan Guillard, ancien militaire accusé d’avoir combattu dans les rangs de l’organisation État islamique. Beaucoup de dossiers d’attentats déjoués aussi, quelques personnes de retour de Syrie. Un peu de terrorisme d’extrême droite, encore. Bref, environ un tiers de son activité de pénaliste est dévolue aux dossiers terroristes. 

J’aime bien traiter ces dossiers parce que c’est plus difficile qu’ailleurs. Et c’est intéressant de déterminer le moment où tout a basculé. 

Et puis, il y a eu le dossier de l'attentat de Nice. Elle assiste un des mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste. Quand elle devient son avocate, son client est déjà placé en détention provisoire. "Au fil des prolongations, il a sombré”, raconte Olivia Ronen. “Jusqu’à un nouveau passage devant le juge des libertés et de la détention (JLD) où mon client m’a dit : 'je n’en peux plus. Je vais me tuer'”. Il se suicide dans sa cellule quelque jours après. Me Ronen se souvient d’un sentiment “de grosse impuissance : ça a été un gros coup de massue pour moi”. Elle en sort “un peu traumatisée”, mais aussi plus déterminée encore à se battre pour la défense de ses clients. 

Je suis devenue plus incisive pour ne pas que ça arrive à d’autres. 

Pour la défense de Salah Abdeslam, elle a envie ‘’de connaître le dossier par cœur”. Et comme toujours, “de faire au mieux”. Alors elle travaille beaucoup. Lit à l’avance les témoignages de victimes “pour m’imaginer comment ça va être, pour ne pas être bouleversée et vulnérable à l’audience”. Une audience pendant laquelle elle veut continuer à tendre la main au “gros méchant". "Car mon idée la plus profonde, c’est quand même que ça n’arrive plus”. 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.