Le parquet a requis un mois de prison avec sursis et 500 euros d'amende contre l'une des figures du mouvement des gilets jaunes. Eric Drouet était jugé vendredi 15 février pour avoir organisé deux manifestations sans les déclarer. Des "poursuites politiques" pour le faire taire, selon son avocat.

Eric Drouet (au centre, barbe, tête nue) au tribunal correctionnel de Paris, le 15 février
Eric Drouet (au centre, barbe, tête nue) au tribunal correctionnel de Paris, le 15 février © Radio France / Corinne Audouin

Il aborde le même ton tranquille que dans ses désormais célèbres "Facebook Live". Eric Drouet, 34 ans, cheveux bruns courts, barbe soigneusement taillée, est l'une des figures les plus connues du mouvement. Ce chauffeur-routier de Melun, père d'une petite fille, est à l'origine du premier appel à manifester contre la hausse du prix du carburant, le 17 novembre. Depuis, tous les samedis, il manifeste. Surtout,  il relaie via sa page "La France en colère!!!" les vidéos, informations, appels à manifester qui émanent du mouvement. A la barre, il le dit posément : "je suis juste un relais de l'ensemble des gilets jaunes". Pas un "organisateur", ni un "leader" des gilets jaunes, qui n'en veulent pas.

Le parquet, représenté par le procureur adjoint de Paris Olivier Christen, n'a aucun doute : Eric Drouet est bien "l’organisateur de deux manifestations sans déclaration préalable". La première, c'était le 22 décembre : ce samedi-là, un rassemblement de gilets jaunes est prévu à Versailles. La préfecture fait signer la déclaration à Eric Drouet, qu'elle identifie comme un des leaders du mouvement. Mais la base ne suit pas. "Les gilets jaunes ne voulaient plus aller à Versailles" explique Eric Drouet. "Parce que dès qu'il y a du 'parquage' [quand les forces de l'ordre contiennent les manifestants NDLR], ça se passe mal". Le défilé ira finalement à Montmartre, sur une décision "collective" répète Eric Drouet: "il y a un refus d'être nassés, une volonté de rester mobiles''. 

Un appel à manifester, c'est une responsabilité

Le procureur s'étonne : "mais en France, il n’y a pas toujours du 'parquage' dans les manifestations..." La salle, acquise à Eric Drouet, rit bruyamment. Le représentant de l’accusation tente la pédagogie comme le montre son dialogue avec Eric Drouet:

- Monsieur Drouet, un appel à manifester, c'est une responsabilité.

- C'est pour ça que les gilets jaunes avaient décidé d'aller à Montmartre et pas à Versailles : pour que ça se passe bien. A Montmartre, y a pas eu de problème. Je ne suis pas responsable de tout Paris.

- Evidemment. Mais en ne déclarant pas la manifestation, n’avez-vous pas une responsabilité dans les troubles qui pourraient y éclater ? 

- Non. Je suis responsable de rien du tout. Il n'y a pas de leader, pas d’organisateur… Chaque gilet jaune est responsable de lui-même.

L'échange tourne au dialogue de sourds. "Vous relayez les messages pour se retrouver. Vous participez à l'organisation" appuie le procureur. "C'est le choix des gilets jaunes de pouvoir se déplacer librement" répond Eric Drouet. 

Arrestation arbitraire ?

Pour les faits du 2 janvier, c'est plus compliqué. Ce soir-là, Eric Drouet voulait, dit-il, rendre hommage aux morts du mouvement, en déposant des bougies sur les Champs-Elysées, avant d’aller au restaurant avec "ses amis". Il avait annoncé l’événement sur sa page Facebook, et qu'il allait faire une action pour "choquer l'opinion". Son avocat, Khéops Lara, vient à sa rescousse : "vous vouliez dénoncer le traitement que la police vous réservait, c'est ça?" "Tout à fait. On a été contraints de suivre les ordres des CRS. On voulait démontrer qu'on ne pouvait pas aller où on voulait." Eric Drouet a été interpellé et placé en garde à vue ce soir là. "Une arrestation arbitraire, sans aucun motif" assure son avocat.

Pour en avoir le cœur net, le tribunal fait projeter un long reportage tourné le 2 janvier, entre les Champs-Elysées et la rue Royale, qui remonte depuis la place de la Concorde. Une file de gens marche d'un pas rapide sur un trottoir. On assiste à un déploiement de CRS, qui coincent tout le monde contre un mur. Tension, confusion, la petite troupe entonne la Marseillaise, tente de faire une chaîne humaine. Sous les huées, Eric Drouet est interpellé, il parlemente un peu, avant d'accepter de monter dans la voiture de police.

Dès qu'il bouge de deux centimètres, il est suivi

"On voit clairement un rassemblement" sur ces images, commente le procureur. "Eric Drouet répond aux médias, emploie le 'on'." Pour Olivier Christen, "on est bien dans le cadre d'une interpellation en flagrance". Dans son réquisitoire, il ironise. "Vous êtes là pour aller boire un café ? Entre la Concorde et la rue Royale... on se demande quel café vous allez trouver pour 100 personnes.

La défense conteste le chiffre, ils étaient une dizaine, dit Me Lara, entourés de nombreux journalistes. "Il voulait circuler librement. Qu'est ce qu'il y a de choquant à ça ? C'est la vie d'Eric Drouet depuis deux mois. Dès qu'il bouge de deux centimètres, il est suivi. Vous avez vu les moyens déployés ? Ça défie l'entendement !" s'exclame l'avocat. Pour Me Lara, le traitement "inhabituel" dont Eric Drouet est l'objet, de la part de la police comme de la justice, vise à "discréditer tout un mouvement".

Le tribunal rendra sa décision le 29 mars. Eric Drouet sera de nouveau jugé le 5 juin, cette fois pour port d'arme prohibé [il était en possession d'un bâton lors de la manifestation du 22 décembre.] 

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