"Eric Dupond-Moretti à la barre" : c'est le titre de ce one-man-show de deux heures, au théâtre de la Madeleine à Paris ; le dernier défi que s’est lancé le plus célèbre des avocats pénalistes, connu pour ses coups de gueule et ses victoires. Corinne Audouin, chroniqueuse judiciaire à France inter, était à la première.

Eric Dupond-Moretti le 22 janvier 2019, soir de la première de son spectacle au théâtre de la Madeleine à Paris, avec le metteur en scène Philippe Lellouche (g) et le co-auteur Hadrien Raccah (d).
Eric Dupond-Moretti le 22 janvier 2019, soir de la première de son spectacle au théâtre de la Madeleine à Paris, avec le metteur en scène Philippe Lellouche (g) et le co-auteur Hadrien Raccah (d). © Radio France / Corinne Audouin

C'est à un exercice triplement égotique que se livre le plus célèbre des avocats pénalistes. Premièrement, Eric Dupond-Moretti n'a ici pas d'adversaire, ni de jurés à convaincre : le public lui est acquis d'emblée, comme en témoigne la salve d'applaudissements qui salue son entrée en scène, robe noire sur le bras. Deuxièmement, Eric Dupond-Moretti est là pour parler de lui : sa vocation, ses maîtres, ses premières plaidoiries, son goût des femmes, du cigare et de la corrida, ses "trucs" de plaideurs, les affaires qui l'ont marqué, depuis la défense d'un braqueur anonyme jusqu'aux procès Tron et Merah. Troisièmement, la scène est pour lui l'occasion de faire partager ses réflexions sur notre société telle qu'elle va (mal) : la moralisation de la justice, la dictature de la transparence, les dérives générées par les réseaux sociaux, entre autres.

Alors bien sûr, on ne va pas reprocher à l'avocat-comédien de se mettre en avant : c'est pour lui, pour le voir, pour l'entendre, que le public se presse. Il est l'Avocat, avec un grand A, qui a pris la suite, dans l'inconscient collectif, de Robert Badinter, Jacques Vergès, Gilbert Collard... La première partie, où il se raconte façon one-man-show, est la plus réussie. Le décor est réduit à l'essentiel : un porte-manteau où il accroche sa robe noire, la barre de tribunal à laquelle il s'accoude, un tabouret haut. "Me voilà enfin devant vous", attaque-t-il, jean noir, chemise blanche, veste de travail bleu marine agrémentée d'une pochette. "Je rentre de Strasbourg, d'un procès que j'ai perdu". 'Acquittator' commence par raconter un échec : c'est bien vu. Mais de l'affaire, on ne saura rien. 

Il devient avocat pour "plaire aux filles"

"Je suis devenu avocat, parce que rien ne m'y prédestinait". Eric Dupond-Moretti s’assoit, joue de sa voix aux inflexions chaleureuses. Sa première indignation : "sale macaroni" écrit sur les murs, qu'il prend en pleine figure, lui le fils d'une immigrée italienne, qui s'est sacrifiée pour qu'il réussisse. Il raconte l'histoire de son grand-père assassiné, pour lequel il n'y a pas eu d'enquête. Évoque sans s'attarder son père, mort quand il n'avait que 4 ans. Et puis le 28 juillet 1976, l'exécution de Christian Ranucci.  Sa vocation naît là : "être avocat, c'est être seul contre tous", et puis, "je voulais plaire aux filles", lance-t-il, goguenard, l’œil bleu clair qui frise. La fac de droit, les débuts difficiles de celui qui se décrit comme "un peu plouc", et puis la rencontre avec l'avocat toulousain Alain Furbury, qui, l'entendant plaider, le prend sous son aile. "Il m'a appris l'irrévérence", dont ce refus obstiné des décorations qui n'ont rien à faire sur une robe d'avocat. 

On reconnaît le Dupond-Moretti des prétoires, celui qui se frotte les mains, glisse "je vais vous faire une confidence", marque chaque liaison avec gourmandise, avant de livrer quelques-uns de ses trucs. Comme les "tiroirs" ces phrases toutes faites qui servent de bouée de sauvetage ou de transition pendant une plaidoirie. Un de ses "tiroirs"? "Si vous condamnez cet homme, vous aurez jugé, mais vous n'aurez pas rendu justice". On l'a, en effet, entendue au moins deux fois : à la fin de ses plaidoiries pour Abdelkader Merah et pour Georges Tron. 

Défendre les salauds

Quand il parle de son métier, Dupond-Moretti est passionnant, plus proche du conférencier, toutefois, que du comédien. Il disserte sur la conception de la vérité, qui n'est jamais unique, explique la différence entre "acquitté" et "innocent" : "être acquitté, cela veut dire que l'accusation n'a pas pu prouver la culpabilité". Et c'est tant mieux, car "tant que des coupables seront acquittés, les vrais innocents pourront être tranquilles". Il faut toute la force de conviction d'Eric Dupond-Moretti pour faire passer ces quelques principes forts, mais assez peu populaires, du travail de l'avocat : défendre, même les salauds, les assassins. Et même, essayer de les comprendre. Si l'accusé ment, nie les faits contre l'évidence? "C'est son droit", ne serait-ce que pour "soutenir le regard des autres, de ses proches, des jurés; et aussi le sien".

Mais pourquoi Eric Dupond-Moretti se pique-t-il ensuite de faire partager ses pensées sur le monde ? Sa détestation des réseaux sociaux, et particulièrement de la campagne #BalanceTonPorc, qu'il résume à une "entreprise mondiale de dénonciation des comportements inadéquats", est une succession de poncifs. "Les réseaux sociaux ont donné la parole à des légions d'imbéciles" tonne-t-il avant de lancer un sonore "va te faire foutre" à un certain "Guacamole425", qui avait eu l'outrecuidance de s'interroger sur le montant de ses honoraires. La salle applaudit, Dupond-Moretti continue de régler ses comptes, avec les mauvais magistrats, les journalistes d'investigation, puritains de la transparence qui se prennent pour des flics, les "délateurs qu'on rebaptise lanceurs d'alerte", tous responsables de "notre époque moralisatrice qui contraint au manichéisme, et s'interdit la nuance". On a connu réquisitoire plus subtil.

Ce qu'on appelait un râteau, aujourd'hui c'est un délit !

Arrive ensuite toute une partie de sa plaidoirie en défense de Georges Tron, accusé de viols devant la cour d'assises de Bobigny [il a été acquitté]. C'était en novembre, et l'on s'était étonné de cet étrange récit, très éloigné des faits reprochés à l'accusé : Eric Dupond-Moretti racontait comment, adolescent en boîte, il dansait sur "Warum" et se prenait, parfois, un "râteau", quand il tentait d'embrasser une fille. Le récit sur scène est le même que devant les jurés, au mot près, la musique en plus. "Aujourd'hui ? C'est un délit !" conclut-il devant une salle hilare. A-t-il recyclé sa plaidoirie ? Ou répétait-il ce jour-là, sans qu'on le sache, un sketch de son futur spectacle ? 

Le mélange des genres culmine, quand l'avocat enfile sa robe, pour rejouer une partie de sa plaidoirie pour Abdelkader Merah. Face à la standing ovation qui conclut la représentation, Eric Dupond-Moretti ouvre les bras, comme éperdu de l'affection sans partage que lui renvoie son public. Pourtant, si l'on reprend ses propos (il parlait de justice), "l'unanimité est suspecte". On se permettra donc ce jugement nuancé sur cet étrange spectacle : un texte inégal et paresseux, servi par un homme à la présence et au talent indéniables.

"Eric Dupond-Moretti à la barre", au théâtre de la Madeleine jusqu'au 24 février

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