Dix mois de prison avec sursis ont été requis ce mardi contre l'ex-ambassadeur du Vatican en France, Luigi Ventura, soupçonné d'agressions sexuelles sur au moins cinq hommes. L'ex-nonce apostolique n'est pas venu à l'audience, au grand regret des parties civiles.

Luigi Ventura, nonce apostolique en France, lors d'une bénédiction à Carcassonne, septembre 2012.
Luigi Ventura, nonce apostolique en France, lors d'une bénédiction à Carcassonne, septembre 2012. © Maxppp / PHOTOPQR/L'INDEPENDANT/ Claude Boyer

Ce devait être une première. Un responsable ecclésiastique, très haut placé dans la hiérarchie, diplomate, qui plus est, répondant d'agressions sexuelles devant la justice française. Voire, espéraient les parties civiles, une confession dans le prétoire. Mais, malgré ce qu'il avait annoncé, Luigi Ventura n'est pas venu. "Un aveu de culpabilité", juge l'avocate de l'un des plaignants, Jade Dousselin. Pourtant, dès la date du rendez-vous judiciaire connue, les avocats de l'ex-ambassadeur du Vatican en France l'assuraient : leur client n'avait qu'une hâte, venir clamer son innocence, alors que cinq hommes l'accusent de gestes déplacés, dont quatre se sont portés parties civiles. Un médecin romain aurait déconseillé in extremis à l'ex-nonce, 75 ans, de se rendre dans une "zone rouge" en termes de contamination au Covid-19. 

"La place est encore plus libre pour la parole de la partie civile !", juge le procureur, alors que les avocats de plaignants sollicitent un renvoi pour que le prévenu soit présent. Renvoi rejeté. L'audience démarre sur cette absence pesante, laissant un sentiment de frustration chez les parties civiles, comme dans rangs de la presse, curieuse de voir un homme d'Eglise plaider sa cause devant la justice des Hommes. Luigi Ventura, absent de corps, mais dont l'âme hante la salle d'audience :  on ne parle, bien sûr, que de lui. Les plaignants racontent, l'un après l'autre, ce nonce "tout sourire" qui leur agrippe la fesse, lors d'événements publics. 

L'un d'eux, Mathieu S., décrit des gestes déplacés à trois reprises, lors des vœux  au corps diplomatique à la mairie de Paris, en janvier 2019 : à l'arrivée du nonce, dans l'ascenseur, et en pleine cérémonie. C'est lui qui portera plainte le premier, suscitant d'autres témoignages, tels que celui de Benjamin G., qui décrit des faits similaires un an plus tôt, dans le même contexte. Le président lit également le récit d'un haut-fonctionnaire du Quai d'Orsay, absent à l'audience, qui affirme avoir subi le même geste lors de vœux au ministère des Affaires étrangères.

"Mur de silence"

Visiblement guère intimidé par les ors de la République, l'ambassadeur du Vatican semble être tout aussi à l'aise dans la "maison de Dieu". Mahé T. raconte avoir senti la main du nonce se poser sur ses fesses dans une sacristie, pendant une messe. Puis en allant poser un livre devant lui, à l'autel. Jeune séminariste, il prévient sa hiérarchie. L'excellent élève devient alors paria : "J'ai quitté le séminaire. On ne m'a pas dit que j'étais viré, on m'a fait comprendre que je n'étais plus en mesure de le faire". ". Edmond-Claude Fréty, avocat du jeune homme, dénonce le "mur de silence" opposé à ceux qui osent parler : "Tout est fait méthodiquement pour que vous n'ayez pas confiance en vous et que l'on vous invite à réfléchir aux conséquences de vos actes". Antoinette Fréty (sœur du précédent), assure que leur client n'a aucun intérêt à mentir. "Il a tout perdu", dit-elle.

Le président rappelle que l'ex-nonce nie les faits, invoque une mésinterprétation de ses gestes "latins" (comprenez "tactiles") et une vue altérée pour les expliquer. "J'ai travaillé près de trois ans avec les ambassadeurs, jamais aucun autre, aussi latin soit-il, ne s'est comporté comme ça", réplique Mathieu S. Le jeune homme a été confronté à Luigi Ventura pendant l'enquête. Ce dernier le quitte sur un "Je vais prier pour vous". "Je n'ai pas besoin de ses prières", s'agace, à la barre, le plaignant. 

L'avocate Jade Dousselin note que Luigi Ventura choisit toujours "des hommes, jeunes, dans des événements pendant lesquels ils ne peuvent réagir". Sa consœur Elise Arfi juge, pour sa part, les dénégations du prévenu "évolutives" : 

"Il se sent étranger à tout ça, confortablement installé dans son déni". 

Des médecins ont diagnostiqué, chez Mathieu S. et Mahé T., des troubles de l'humeur, des flash-back, des attaques de panique, des troubles du sommeil, après les faits

Un dossier "d'une simplicité affligeante"

Le procureur, lui, ne l'a pas caché, dès le début de l'audience : il ne croit pas en les dénégations de l'homme d'Eglise.  "On me dit que les faits sont niés, je m'attendais à un dossier difficile. Il est d'une simplicité affligeante. Les faits sont évidents, et les infractions caractérisées (…). Le problème n'est pas tant de savoir si les faits sont établis, mais comment cet homme a pu commettre des faits aussi débridés ?". Le représentant du ministère public appelle toutefois (charitable ?) à rester "dans la mesure" : "Ne faisons pas de M. Ventura la victime expiatoire de tous les abus qui ont été commis dans l'Eglise". 

Avis partagé par la défense : "En écoutant, j'avais l'impression que c'était le procès du Vatican, de l'Eglise, de l'homosexualité refoulée", s'agace l'avocate de Luigi Ventura, Solange Doumic, pour qui "on veut faire rentrer l'affaire d'aujourd'hui dans l'Histoire, alors qu'elle n'a rien à y faire, c'est un petit fait-divers". L'avocate rappelle une expertise neurologique, menée à la demande d'un psychiatre reconnu dans le milieu de la justice, qui a révélé des troubles du comportement chez Luigi Ventura, après qu'il a été opéré d'une tumeur au cerveau. "M. Ventura peut très bien ne pas avoir eu conscience de son geste. Il a des problèmes de vue, il a des troubles du discernement. À tel point qu'il ne se rend pas compte qu'il a des troubles du discernement, plaide Me Doumic. On a donc aujourd'hui à se poser la question de savoir s'il y a eu des actes objectifs posés par M. Ventura, et s'ils l'ont été avec l'intention de commettre une agression."

"Il aurait continué à nier"

Le procès se termine sur un sentiment mitigé, celui de n'avoir eu qu'une partie de l'histoire. Pendant ses réquisitions, le procureur s'est adressé directement aux plaignants : "Je comprends votre frustration. Mais je suis désolé messieurs, tel que se présente le dossier…il aurait continué à nier". Des plaignants confient, eux, espérer, surtout, susciter d'autres témoignages, "libérer la parole". C'est peut-être le seul enjeu de ce procès : le Vatican a accepté de lever en partie l'immunité diplomatique de Luigi Ventura, mais en partie seulement. Il se réserve le droit de ne pas faire appliquer de peine, si peine il y a. Le jugement doit être rendu le 16 décembre.

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