Les conclusions des dernières expertises scientifiques dans l'affaire des moines de Tibhirine confirment que les religieux ont vraisemblablement été tués un mois avant l’annonce officielle de leur décès. De quoi relancer les soupçons sur une possible manipulation des "services" algériens.

Les tombes des sept moines français, le 21 mai 1997
Les tombes des sept moines français, le 21 mai 1997 © AFP / STR

Une page se tourne dans l’affaire des moines de Tibhirine. Même si une partie du mystère demeure. S’agit-il réellement d’un assassinat des islamistes du GIA ? D’une bavure de l’armée algérienne ? Ou d’une manipulation des services secrets algériens ?

On se souvient qu'au printemps 1996, les sept moines trappistes français avaient refusé de quitter leur monastère de Tibhirine dans l'Atlas algérien en dépit de l'insécurité croissante régnant dans la région de Médéa – à une centaine de kms au sud d'Alger - en cette période de guerre civile en Algérie. Les religieux ont été enlevés par une vingtaine d'hommes armés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996. Aussitôt un communiqué du chef du Groupe armé islamique (GIA) Djamel Zitouni, daté du 26 avril, revendique l’enlèvement des moines qu’il menace d’égorger.

Deux mois plus tard, le 23 mai 1996 le GIA, revendique cette fois la séquestration des sept moines et leur assassinat deux jours plus tôt.

Le 30 mai, sept têtes sont découvertes sur une route près de Médéa, à 90 km au sud d'Alger. Les corps des religieux n'ont jamais été retrouvés. 

Vingt-deux ans plus tard, si les expertises scientifiques effectuées sur les têtes des sept moines ne répondent toujours pas à la question des responsabilités, elles confortent les doutes sur les conditions réelles de la mort des religieux.

Quatre points principaux ressortent de ce rapport de 185 pages :

  1. De manière "plausible", les moines ont été assassinés plusieurs semaines avant la découverte officielle des sept têtes
  2. Les têtes ne portent pas de traces de balles
  3. Les dépouilles ont été décapitées après la mort 
  4. Les tête ont vraisemblablement été inhumées une première fois, avant leur découverte

"La version officielle ne tient pas"

"Il s’agit d’une avancée extrêmement importante dans le dossier, déclare l’avocat des familles des moines, Patrick Baudouin. À la lumière de ces expertises, _nous pensons que la version officielle des autorités algériennes - à savoir un enlèvement et une exécution par le GIA - cette version simpliste ne tient pas_. Il y a trop d’éléments remis en cause par ce rapport, en particulier le fait que la mort des moines est très vraisemblablement bien antérieure à ce qui a été avalisé par les autorités algériennes."

En octobre 2014, les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux, se sont rendus en Algérie avec une équipe d’experts. Après exhumation des têtes des moines, des prélèvements ont été effectués, mais les autorités algériennes se sont opposées à leur transfert en France.

Un premier rapport d’expert a tout de même été remis à la justice française, en juin 2015, sur la base de seules constations effectuées sur place.

Ce rapport estimait déjà "vraisemblable l’hypothèse d’un décès [des moines] entre le 25 et le 27 avril 1996."

Ce n’est qu’en juin 2016 que les autorités algériennes ont accepté de transmettre aux magistrats ces fameux prélèvements pour analyse scientifique.

Des identités qui ne correspondent pas

Fait troublant, si l’expertise génétique confirme que les sept crânes examinés "sont bien ceux des sept moines", en revanche, "les identités associées aux scellés ne correspondent pas aux identités réelles" des religieux. 

Autrement dit, à une exception près, les crânes présentés par les autorités algériennes pour analyse ne correspondaient pas aux bonnes personnes

Il y a manifestement eu des interversions dans l'identification, que les analyses ADN permettent de rétablir.

Les experts ont également essayé de déterminer le jour exact de la mort des moines, en tentant de dater l’apparition d’insectes à l’intérieur des têtes. C’est ce qu’on appelle l’expertise entomologique.

"Au vu des éléments dont nous disposons, l’hypothèse la plus probable est celle d’empupements [ndr : l’apparition de cocons d’insectes] survenus avant la découverte des têtes, le 30 mai 1996. Selon cette hypothèse, le décès serait antérieur de plusieurs jours à la découverte des têtes", écrivent les experts.

Et ils se font plus précis : "L’hypothèse de décès survenus entre le 25 et le 27 avril [1996] reste plausible compte tenu de l’état de décomposition des têtes au moment de leur découverte".

L'analyse des éléments végétaux et géologiques n’a rien apporté de probant.

Seule certitude : "Il n’y a eu aucune intervention sur les tombes [des moines] depuis la date de l’inhumation des têtes en 1996."

Épargnés par les prédateurs

"L’expertise des sols ne permet pas de prouver qu’il y a eu une première inhumation avant la découverte des têtes", écrivent les experts.

"Cette hypothèse d’une première inhumation avant la découverte des têtes reste cependant la plus vraisemblable, précise le rapport. En effet, l’absence de lésions identifiables de grignotage par des prédateurs permet d’exclure que les têtes des moines soient restées à l’air libre entre la date de la mort et le 30 mai 1996."

"Un mécanisme d’égorgement"

L’examen au scanner et au microscope exclut a priori la présence de balles.

"L’analyse au micro-scanner n’a pas révélé de particules métalliques sur les 7 prélèvements osseux", peut-on lire dans le rapport. Un constat qui affaiblit la thèse d’une bavure d’un hélicoptère de l’armée algérienne, comme l’indique un témoin dans le dossier judiciaire.

"Il convient cependant de relativiser cette conclusion dans la mesure où des particules de très petite taille peuvent être en dessous du seuil de détection du micro-scanner", nuancent tout de même les experts.

Si les experts ne se prononcent pas sur les causes exactes de la mort, ils constatent : "Toutes les incisions ont été observées à la partie antérieure des vertèbres cervicales, évoquant un mécanisme d’égorgement".

Des "lésions d’égorgement" sont formellement constatées sur deux des moines. Les experts évoquent "un mécanisme lésionnel coupant avec une lame à fil lisse" ainsi qu’ "avec une lame à fil denté".

Toutes les lésions constatées sur les moines sont "en faveur d’une décapitation post-mortem", concluent les experts.

"Nous n’avons pas encore la vérité absolue, estime l’avocat des familles des moines Patrick Baudouin. Il faut que les magistrats instructeurs poursuivent leurs investigations. Le problème principal dans cette affaire, c’est la chape de plomb qui pèse toujours sur la recherche de la vérité. Ceux qui savent des choses sont encore au pouvoir en Algérie".

Ce sont désormais les juges Nathalie Poux et Jean-Marc Héribaut qui instruisent cette affaire.

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