C'est un mot que l'on a pris l'habitude d'entendre : "féminicide", pour qualifier les meurtres et assassinats de femmes par leur conjoint ou ex compagnon. Depuis le début de l'année, on en dénombre déjà 100, selon le décompte réalisé par le collectif "Féminicides par compagnons ou ex".

le mot féminicide, entré dans le dictionnaire Robert en 2015, est désormais utilisé, notamment par l'Agence France Presse
le mot féminicide, entré dans le dictionnaire Robert en 2015, est désormais utilisé, notamment par l'Agence France Presse © Radio France / Rémi Brancato

Longtemps, les meurtres de femmes par leur conjoint ont fait l'objet d'entrefilets dans la presse, sous les mots "crime passionnel" et autre "drame de la séparation". Quand ce n'était pas l'objet de titres accrocheurs, du type "la soupe était trop chaude : il tue son épouse". Sous l'impulsion des féministes et la pression des réseaux sociaux, les médias changent peu à peu leurs pratiques et leur vocabulaire. Le mouvement #MeToo est aussi, indubitablement, passé par là.

Ainsi le mot féminicide, entré dans le dictionnaire Robert en 2015, est désormais utilisé, notamment par l'agence France-Presse. En janvier 2018, la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa qualifiait le meurtre d'Alexia Daval de "féminicide". Un "Grenelle des violences conjugales" est annoncé à la rentrée. Preuve que le sujet, et le mot qui le désigne, commencent à s’imposer dans l’espace public. Mais d'où vient ce mot ? Laélia Véron est maîtresse de conférences en stylistique et langue française à l'Université d'Orléans

"Le mot féminicide date de 1976, il a été employé par Diane Russell à propos des massacres de femmes en Amérique latine. Etymologiquement, le mot féminicide se construit sur la base fémina et le suffixe -cide, qui veut dire tuer, comme dans génocide, infanticide... Le mot est entré dans le code civil colombien, mexicain, bolivien", explique-t-elle.

Laélia Véron constate l'usage aujourd'hui plus répandu du mot dans les médias français. "Ici, il est utilisé pour 'femme tuée par son conjoint ou son ex conjoint' : ça prête à débat, parce qu'on peut se demander si elles sont tuées parce qu'elles sont des femmes ? Et dans les violences conjugales, certaines victimes sont des hommes... mais c'est beaucoup moins fréquent.

Le mot féminicide a l'avantage de nommer les choses, et ça oriente notre façon de les voir. Quand on lit "dispute conjugale", on a l'impression que c'est bénin; "drame passionnel", ça évoque le romantisme. Si vous lisez "il lui a fracassé le crâne à coup de hache", tout de suite, c'est moins édulcoré. Et le mot féminicide va attirer l'attention sur le sexe de la victime. Nommer une chose, c'est toujours lui donner une existence.

Pour autant, le mot "féminicide" ne correspond, en France, à aucune catégorie juridique. Il y a un mois, dans une tribune publiée sur le site de franceinfo, les familles et proches de 35 victimes de féminicides proposaient qu'il soit inscrit dans le code pénal. À noter que l'article 132-77 définit déjà le fait de porter atteinte à une personne "à raison de son sexe, son orientation sexuelle ou identité de genre vraie ou supposée" comme une circonstance aggravante. Même chose pour les crimes ou délits commis "sur conjoint" : les peines encourues sont aggravées.

En attendant, les lecteurs veillent au grain. Et attention aux journaux qui se permettent de "romancer" un peu des crimes souvent sordides. Le Parisien en a fait l'expérience cette semaine : en titrant, le 18 août dernier, "Le mortel pas de deux du chanteur de cabaret et de sa compagne", à propos du meurtre d'une femme par son compagnon, le quotidien s'est attiré les foudres de dizaines d'internautes. 

Nommer les choses pour pouvoir les combattre : c'est le credo du collectif "Féminicides par compagnons ou ex". Sur Facebook et Twitter, les trois administratrices, bénévoles, consacrent une publication à chaque victime. Donner un prénom, un lieu, rappeler les circonstances de la mort : "c'est nécessaire pour que ces femmes ne restent pas invisibles, qu'elles soient nommées quand c'est possible, et non plus une parmi d'autres anonymes dans un chiffre global annuel, dont pas grand monde ne s'émeut ni ne s'indigne, parmi les politiques et même la société" écrivent elles sur leur page Facebook. 

Ma sœur n'est pas que le numéro 96 de 2017.

Pour Sandrine, dont la sœur Ghylaine a été tuée par son ex conjoint en septembre 2017, cette visibilité est essentielle. "Employer le mot féminicide, c'est très important pour nous les familles", explique-t-elle. "Parce que ça dit que ce sont des femmes tuées par des hommes, et parce qu'il y en a beaucoup trop, depuis des années. Quand ma sœur a été tuée, brûlée vivante devant sa fille, les journaux ont écrit n'importe quoi, parlaient de 'dispute sur fond de rupture', comme si c'était un peu normal, en fait. Moi, c'est pour ça que je me bats aujourd'hui. Il faut arrêter de trouver des excuses à ces hommes du style 'je l'aimais trop, je l'ai tuée' : ça me fait vomir. Quand on aime, on ne tue pas." Sandrine constate toute de même "du progrès" ces derniers mois, depuis les grandes marches contre les violences faites aux femmes. Le décompte du collectif, dit-elle, "c'est extrêmement important. C'est faire en sorte que ma sœur ne reste pas que le numéro 96 de 2017. Son histoire est racontée, on ne l'oublie pas."

L'exemple espagnol

Même si au vu des chiffres, le nombre de féminicides ne devrait pas baisser en 2019, cette visibilité est une première étape indispensable pour arriver à faire diminuer ces violences. Annick espère ainsi une prise de conscience sur le sujet. Sa fille Hélène été tuée par son ex compagnon en mars 2017. Aujourd'hui, on est loin du compte, souligne-t-elle. "Regardez l'exemple de l'Espagne : ça fait 15 ans que le gouvernement travaille là-dessus, ils ont réussi à diminuer de moité le nombre de féminicides. Là-bas, à chaque fois qu'il y a une femme assassinée, les médias nationaux, la télévision en parlent, ils médiatisent chaque cas... Ça n'arrive pas en France, où deux cas sont médiatisés chaque année. Pourquoi ces deux-là plus que les autres, je n'arrive pas à le comprendre", déplore Annick. 

En France aussi, pourtant, les choses bougent. Une administratrice du collectif "Féminicides par compagnons ou ex", qui souhaite garder l'anonymat, explique recevoir de plus en plus d'aide, de journalistes, policiers, simples citoyens, qui font remonter des informations. Elle a parfois le sentiment de faire le travail des institutions, en orientant les femmes et les familles qui contactent le groupe. Le collectif ne touche aucune subvention - soucieux de conserver une totale indépendance, il n'en réclame pas.

L'an dernier, leur chiffre était, à une unité près, celui du ministère de l'Intérieur : 120. Les statistiques officielles sont publiées une fois par an. Des chiffres froids, qui ne disent rien de la vie de ces femmes, ni des mécanismes de domination à l'oeuvre derrière ces crimes. Alors le collectif continue : "on arrêtera le jour où l'État le fera".

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