L'ensemble des modes de financement du terrorisme détectés ces dernières années par les services de renseignement autour de la Planète ont été passés au crible depuis 48 heures à Paris.

Jean-Yves Le Drian lors d'une réunion des ministres des Affaires étrangères à la conférence  "No money for terror"
Jean-Yves Le Drian lors d'une réunion des ministres des Affaires étrangères à la conférence "No money for terror" © AFP / Eric Feferberg

"Hawalah", cartes prépayées, dons aux associations humanitaires... Comment mettre au jour les magots, les butins de guerre placés dans des piscicultures de carpes en Irak ou dans des villas en Turquie ? Comment détecter les circuits de la finance informelle détournés au profit de Daech,  Al Qaeda ou autres organisations terroristes au Sahel ?

Lors de la conférence "No money for terror", près de 500 experts et 80 ministres de 72 pays se sont donc réunis à huis clos pour échanger leurs expériences de détection et de contrôle de placements, dans des paradis fiscaux ou en zones grises, d'avoirs criminels d'organisations terroristes et d'acteurs en marge de la finance "officielle".

Le président de la République doit conclure cette conférence sur l'autre grande guerre invisible contre le terrorisme.

"416 donateurs de l'État Islamique en France"

Depuis le casse de la banque centrale de Mossoul et pendant trois ans, de 2014 à 2016, Daech aurait réussi à constituer un trésor de guerre de près de 3 milliard de dollars. Une bonne partie a été placée jusque dans des piscicultures de carpes en Irak (comme l'a raconté le journal Le Monde), ou selon nos informations dans des villas sur la côte turque, issues du trafic de pétrole.

"Là, on se retrouve à être client d'organisations terroristes, comme on peut l'être d'organisations mafieuses", remarque Marie-Christine Dupuis-Danon, ex-conseillère à l'ONU sur le financement du terrorisme au début des années 2000, co-auteure récemment du livre "Les Guetteurs, entretiens avec les grands chefs des services de renseignement français", chez Odile Jacob. 

On ne finance pas le terrorisme en allant manger une carpe mais c'est vrai que ces organisations ont l'intelligence d'en tirer le meilleur profit.

À Paris, les chefs des cellules de renseignement financier ont échangé leurs dernières découvertes sur des banquiers en zone grise, des personnages clés qui facilitent les transactions, les nouveaux blanchisseurs. Mais depuis 20 ans, pour Marie-Christine Dupuis-Danon, le problème de leur contrôle reste toujours le même, dans des pays où l’économie est presque totalement informelle : "Soit on tente de les réguler, de les contrôler et ils ont tendance à tomber dans la clandestinité, soit on ne contrôle rien et toutes les transactions sont possibles pour les mafias et les organisations terroristes".

En Europe, Daech comme d’autres organisations terroristes n’ont pas de liens avérés avec les mafias et les narcotrafiquants, mais ils peuvent très bien utiliser les mêmes réseaux de blanchiment, ce que plusieurs enquêtes coordonnées par Europol ont récemment montré. Il y a de la "porosité", a rappelé sur France Info le procureur de la République François Molins, chef du pôle national antiterroriste au sein du parquet de Paris.

La très difficile et coûteuse piste des micro financements 

Parmi les experts conviés à Paris, Peter Neumann, le directeur de "l'International center for the study of radicalisation", du King's College de Londres. Il fut l'auteur en août dernier d'une étude intitulée "Don't follow the money" ("Ne suivez pas l'argent"), où il affirme que "la guerre au financement du terrorisme telle qu'elle est menée depuis 2001 a souvent été coûteuse et improductive".

François Molins affirme malgré tout que les enquêtes ont permis depuis trois ans, rien qu'en France, de détecter 416 donateurs ayant participé au financement du groupe État islamique (EI), avec des sommes certes modiques à chaque fois mais "en nombre important".  

À l'échelle internationale, la coopération entre services de renseignement financiers (et autres) a permis selon le procureur de Paris de recenser 320 collecteurs, basés essentiellement au Liban et en Syrie.

Le Qatar et l’Arabie Saoudite à la même table pour vraiment coopérer ?

Les deux frères ennemis du Golfe, en pleine période d'extrêmes tensions diplomatiques, ont accepté de venir débattre des fonds qui irriguent les réseaux terroristes islamistes, alors qu'Abou Dhabi accuse Doha de financer les djihadistes. C'est ce qu'affirme Anouar Gargash, le numéro 2 de la diplomatie émiratie : "le Qatar n'a pas répondu à nos préoccupations, il y a de multiples preuves qui montrent que certains individus au Qatar ont recueilli de l'argent pour le Front Al Nousra en Syrie, ou d'autres organisations similaires à Al Qaeda. _Ça ne suffit pas de faire le show à Paris ou de recruter des agences de communication à Washington, il faut des actes et faire le job._"

Le Qatar a bien sûr démenti ces accusations, affirmant que la question du terrorisme n'est qu'un prétexte pour briser son indépendance.

On ne sait pas ce qui s'est dit à huis clos ce mercredi à Paris mais a priori, au moins, les ministres et leurs délégations se sont parlé et ont entendu les indices et/ou les preuves mises sur la table par différents services de renseignement.

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