En mai 2016, France Inter et Mediapart avaient publié les témoignages de 14 femmes qui estimaient avoir été victimes d'agressions sexuelles ou de harcèlement de la part de Denis Baupin. L'ancien député a-t-il été diffamé ? La 17è chambre correctionnelle du tribunal de Paris examine cette question toute la semaine.

 Député écologiste jusqu'en 2017, Denis Baupin avait démissionné de la vice-présidence de l'Assemblée après des accusations de harcèlement et d'agressions sexuelles en 2016.
Député écologiste jusqu'en 2017, Denis Baupin avait démissionné de la vice-présidence de l'Assemblée après des accusations de harcèlement et d'agressions sexuelles en 2016. © AFP / JEAN-SEBASTIEN EVRARD

Nous sommes plus d'un an avant que les mouvements MeToo et #BalanceTonPorc surgissent sur les réseaux sociaux, et libèrent la parole de milliers de victimes d'agressions sexuelles. Les journalistes Cyril Graziani (France Inter) et Lénaïg Bredoux (Mediapart) ont recueilli plusieurs témoignages de femmes ayant évolué dans l'univers politique de Denis Baupin, et qui se plaignent du comportement du chef de file des Verts. Certaines ont raconté des scènes d'agressions physiques, d'autres ont évoqué un harcèlement téléphonique qui aurait été commis par Denis Baupin dans le but d'obtenir des faveurs sexuelles. Toutes ont exprimé une absence de consentement ou une pression professionnelle telle qu'elles n'ont pas pu clairement s'y opposer et, a fortiori, le dénoncer à la justice.

La diffusion de huit premiers témoignages le 9 mai 2016 a d'ailleurs conduit 6 autres femmes à s'exprimer à leur tour dans les jours et les mois qui ont suivi. Au total donc, l'enquête de France Inter et Mediapart s'appuyait sur 14 récits dont sept recueillis à visage découvert.

Les faits dénoncés sont prescrits

Rapidement, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire sur la base des plaintes déposées par quatre femmes pour agression sexuelle, tentative d'agression sexuelle ou harcèlement. La brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) de la police judiciaire de Paris a entendu des dizaines de témoins ainsi que Denis Baupin sous le régime de l'audition libre. Le mis en cause a "nié tous faits d'agression sexuelle" et a "contesté les accusations de harcèlement sexuel" en soutenant que "s'il avait pu envoyer des messages à certaines femmes, il s'agissait de séduction réciproque ou de jeu" écrit le procureur de Paris dans son ordonnance de classement sans suite signée le 6 mars 2017. François Molins précise que "les faits dénoncés, aux termes de déclarations mesurées, constantes et corroborées par des témoignages, sont pour certains d'entre eux susceptibles d'être qualifiés pénalement" mais "sont cependant prescrits".

Par la voix de son avocat, Denis Baupin avait immédiatement indiqué qu'il était "satisfait que son innocence soit prouvée". Il avait regretté "que la prescription (...) constitue une entrave au rétablissement de la vérité, alors même que son nom et son honneur ont été bafoués, lesdites accusations ayant été largement relayées sans respect de la présomption d'innocence comme du contradictoire".  Trois semaines plus tard, dans une longue lettre ouverte publiée sur son blog, Denis Baupin revient point par point sur chacune des accusations qui avaient été portées contre lui, expliquant qu'il en avait "assez d'être calomnié, (...) que [son] nom soit associé à des comportements [qu'il] abhorre".   

Denis Baupin ne viendra pas au procès

Parallèlement à cette enquête préliminaire menée sur le fond des accusations portées en justice par quatre femmes, la plainte en diffamation de Denis Baupin aboutit donc ce lundi à un procès sur quatre jours. Quatre jours car, outre les deux journalistes et leurs directeurs de publication, six femmes et deux hommes ayant témoigné dans l'enquête de Cyril Graziani et Lénaïg Bredoux comparaissent également devant la chambre de la presse.

S'il ne s'agit bien évidemment pas du procès de Denis Baupin, cette configuration judiciaire, ainsi que la citation d'une vingtaine de témoins, risquent d'amener le tribunal à déborder du simple cadre de l'examen de la diffamation et d'entrer dans le cœur des accusations contenues dans l'enquête publiée par France Inter et Mediapart. En face, Denis Baupin annonce qu'il ne sera pas présent sur le banc des parties civiles, préférant laisser son avocat défendre seul sa cause.   

Les journalistes "ont amené ces femmes à raconter leur histoire"

"Denis Baupin a été blanchi" insiste Me Emmanuel Pierrat à la veille du procès, c'est le moment "de faire savoir que cette vérité judiciaire n'a pas été autant entendue que la vérité des accusations initiales à son encontre". Sur la question de la diffamation, l'avocat estime qu'il "y a une absence totale de retenue dans les propos des journalistes de France Inter et de Mediapart qui consistent à présenter mon client coupable sans respect de la présomption d'innocence". L'étiquette de "harceleur et d'agresseur sexuel lui colle au front jusqu'à la fin de ses jours et ce procès est la seule façon d'obtenir le rétablissement de son honneur" justifie Me Pierrat.

"C'est un peu curieux de vouloir défendre son honneur et de ne pas venir devant le tribunal" relève pour sa part Me Basile Ader. L'avocat de France Inter reconnait que "ce que les journalistes ont rapporté est porteur d'une atteinte à la réputation, pour autant ils vont justifier avoir fait une enquête sérieuse, complète et contradictoire : tous les éléments rapportés sont vraisemblables". Me Ader précise que les journalistes "ont amené ces femmes à raconter leur histoire. Au début, chacune pensait qu'elle était seule dans son coin et elles se sont trouvé confortées lorsqu'elles se sont rendu compte qu'elles étaient nombreuses à raconter à peu près la même histoire. Tout ceci renforce la question de la vraisemblance et de la crédibilité de l'enquête" de France Inter et Mediapart.

[Le procès se tient devant la 17è chambre correctionnelle du tribunal de Paris (Porte de Clichy). Audiences les lundi (9h), mardi (13h30), jeudi (9h) et vendredi (13h30).]

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