C’est un « enfant de la prison » : Francis Dorffer, enfermé depuis ses 16 ans, est jugé cette semaine par la cour d'assises de Paris pour deux prises d’otages, à la centrale de Clairvaux en 2009, et à la prison de la Santé en 2010.

A quoi peut bien ressembler un homme qui n'a pas goûté à la liberté depuis 13 ans, et ne semble connaître que la prise d'otages comme moyen de communication? Francis Dorffer a 29 ans, il en paraît facilement cinq de plus. Brun, plutôt costaud, moulé dans une chemise rouge vif, il en impose d’abord par sa parole. La voix est posée, le discours clair, construit. Depuis le box, il raconte. Un père alcoolique, une mère dépassée. Sa grande soeur qui l'élève, avant de mourir d'une overdose à 19 ans. Francis Dorffer a 9 ans, c'est le début des premiers larcins, premières fugues, placements en foyers. Quasiment pas d'école : "je ne pouvais pas tenir 4 heures d'affilée sur une chaise. Les éducateurs n'insistaient pas ." La prison est au bout du chemin : il n’en est jamais ressorti.

Condamné à 6 ans de prison pour viol - il avait imposé une fellation à un garçon de son âge- Francis Dorffer n'est qu'à quelques mois de la sortie quand il tue son co-détenu en 2003. Une banale bagarre qui tourne à la boucherie, "un pétage de plombs " explique-t-il aujourd'hui. Il prend 30 ans de réclusion criminelle, dont 20 ans de sûreté.

C'était le seul moyen pour qu'on m'entende

A quatre reprises, en 2006, 2009, 2010 et 2011, Francis Dorffer prend un surveillant ou un psychiatre en otage , avec une fourchette bricolée, ou un morceau de bois taillé en pointe. Les trois dernières fois, il fait la même demande : être transféré dans l’Est, près de sa compagne, rencontrée par l'intermédiaire d'un co-détenu, et de son fils, "bébé parloir" né en 2010. A chaque fois, tout se termine dans le calme, par sa reddition. "C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour qu’on m’entende ", explique-t-il. Alors le tribunal l’écoute, raconter le cercle vicieux dans lequel il s’est enfermé. Les changements incessants de prison, trente fois en treize ans, pour raisons de sécurité. Les promesses de l’administration pénitentiaire, cette fois c'est bon, s'il se tient à carreau, il sera transféré dans l'Est... promesses finalement non tenues. La colère qui monte, et la prise d’otages, qui relance le tour de France des prisons. Il est un "DPS", détenu particulièrement signalé. Seul en cellule, le plus souvent en quartier d'isolement, "déménagé" tous les 2 ou 3 mois.

Les gendarmes du GIGN sortent de la centrale de Clairvauxaprès la prise d'otage de Francis Dorffer
Les gendarmes du GIGN sortent de la centrale de Clairvauxaprès la prise d'otage de Francis Dorffer © MaxPPP/L'Est Républicain/Alexandre Marchi

Quand cela s'arrêtera-t-il? "Mettez-moi à Ensisheim (en Alsace). Vous n'entendrez plus parler de mo i" lance-t-il à la Cour. Mais la Cour n'a pas à en décider : c'est du ressort de l'Administration Pénitentiaire. Une administration qui ne peut céder à ce chantage, sous peine de voir tous les détenus désireux de changer de prison prendre un surveillant en otage.

Comment en sortir? Peut-être en élevant le débat au delà du cas de Francis Dorffer. C'est ce que le psychiatre Cyrille Canetti est venu dire, mardi 18 juin, à la barre. Psychiatre à la maison d'arrêt de la Santé, il est l'homme pris en otage pendant près de 6 heures par Francis Dorffer. C'était en avril 2010. Mais Dorffer était aussi un de ses patients. Cyrille Canetti travaille depuis 16 ans en détention. S'il réprouve l'acte de Francis Dorffer, il dit aussi que "certaines situations poussent à des extrémités et amènent au chantage, à la prise d'otage, et je me suis demandé comment on arrivait là ".

Sans espoir, on pousse les gens au pire d'eux-mêmes

"Ce procès n'est pas celui de l'administration pénitentiaire ", avait prévenu le matin même l'avocate générale. Pourtant c'est un peu, tout de même, celui de la gestion des "longues peines", de ces hommes condamnés à 20, 30 ans de réclusion. "J'ai vu le désespoir que peut engendrer l'absence de tout espoir et de perspective de sortie. S'il n'y a pas d'espoir, on pousse les gens au pire d'eux-mêmes ", explique le psychiatre. Le quotidien de Francis Dorffer, et de tous les DPS? Les transfèrements incessants, les années à l'isolement. La surveillance toutes les demi-heures, de jour comme de nuit. Les fouilles intégrales avant et après chaque parloir.

Francis Dorffer sait qu'il ne bénéficiera d'aucune remise de peine. Il sortira, si tout va bien, en 2033 . Il se dit prêt à accepter sa nouvelle destination, le centrale de Réau, en Seine-et-Marne, à tenter d'y faire venir sa famille. A condition qu'on cesse de le balader de prison en prison. Tiendra-t-il? "Comment puis-je vous croire ", lui demande l'avocate générale. "J'aimerais que quelqu'un me fasse confiance ", répond Francis Dorffer.

Mise à jour : le 21 juin 2013, Francis Dorffer a été condamné à 13 ans de réclusion criminelle.

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