Il n’existe au dossier aucune expertise psychiatrique ou psychologique de François-Marie Banier. En correctionnelle, ce n’est pas obligatoire. Dommage. On aurait bien aimé en savoir un peu plus sur son enfance, balayée en deux phrases à la barre : « mon père était très violent, mais je lui ai pardonné ». Coup de chance, Banier a écrit, en 1985, un roman à teneur fortement autobiographique : « Balthazar, fils de famille », paru chez Gallimard. Une photo de Banier enfant, blond et rigolard, illustre l’édition de poche.

C’est un récit à la première personne. Balthazar Klimpt, quinze ans, fréquente le lycée Janson, à Paris. Il vit avenue Victor-Hugo, auprès d’un père violent, émigré de Hongrie vingt ans plus tôt, d’une mère mondaine et indifférente, et d’une sœur laide et méchante. Hormis la sœur (Banier est le deuxième de trois garçons), tout colle.

Dans la famille Klimpt, il y a eu un garçon, mort à l’âge de trois ans, avant Balthazar. On ne sait pas si le drame a vraiment frappé les Banier. Mais les mots qui décrivent la haine du père pour cet « enfant de remplacement » sonnent terriblement justes. « C’est à cause de lui que mon père ne s’est jamais habitué à moi. Il s’apprêtait à en aimer un autre, il l’aimait déjà et n’a pu faire son deuil de celui que je ne suis pas. C’était un garçon formidable qui venait, costaud, épatant.» Tout le contraire de lui, l’excentrique, le bavard, le compliqué. « J’ai mal pris la place de l’autre », écrit le romancier. « Je ne leur ressemble pas. Sauf par un certain plaisir que je trouve à parler de moi. C’est ce qui me sauve : moi, moi, moi. Ça me perd aussi. »

Tout Banier est dans ces lignes. Aujourd’hui, c’est comme s’il n’avait pas changé. Il ressemble toujours à cet adolescent brillant et insupportable, à la recherche insatiable de reconnaissance. La mère de Balthazar Klimpt jette sans les lire les lettres que son fils lui écrit, se maquille quand il lui confie son envie de mourir. Son père l’espionne, l’insulte, le frappe sans raison, coups de poing, de pied, pour un regard, un silence. Alors Balthazar cherche ailleurs l’amour, la tendresse, l’intérêt. Chez une antiquaire avec qui il passe ses après-midi : il lui rappelle son fils défunt. Avec un vieux noble, passionné d’histoire et de généalogie. Avec sa marraine, une femme fantasque et riche, qui collectionne les maris. Et auprès enfin de sa grand-mère, sénile, qu’il promène des heures durant. « Est-ce parce qu’elle n’a plus de mémoire qu’elle est si sereine ? Est-ce la mémoire qui fait mal ? »

L’écho au procès Bettencourt est troublant. Beaucoup de passages sont poignants, quand le jeune Balthazar s’enferme dans son armoire, pour échapper à l’angoisse, écrit pendant des heures des lettres qu’il n’enverra pas. Lettres de colère, de haine, de tristesse, à ses parents, sa sœur, de Gaulle… et même Dieu. A la barre, Banier a revendiqué certains courriers, notes de journal, écrites « pour moi-même ».

On ne trouvera pas dans ce roman à l’écriture alerte de réponses aux questions du tribunal. François-Marie Banier a-t-il abusé de la faiblesse de Liliane Bettencourt ? On ne peut s’empêcher de citer ce passage, à propos de sa riche marraine : « elle a besoin de quelqu’un qui règle l’addition, même si c’est elle qui donne l’argent sous la table, de quelqu’un qui lui ouvre la porte, de quelqu’un dont elle prenne le bras, qui lui porte ses valises, lui appelle un taxi, lui fasse un compliment, de quelqu’un qui lui donne l’impression qu’elle est une femme désirée et qui lui dise merci. »

Pas de réponse judiciaire, non. Mais quelques clés pour comprendre ce personnage insaisissable, et la nature de sa relation avec Liliane Bettencourt.

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