Jour 20 au procès des attentats du 13 novembre. Pour le deuxième jour consécutif, la cour a entendu des survivants du Bataclan. Parmi ceux qui ont défilé à la barre aujourd'hui, une jeune femme très grièvement blessée, qui a perdu son compagnon à ses côtés, sous les balles des terroristes. Elle s'appelle Gaëlle.

Le témoignage bouleversant de Gaëlle, victime des attentats du 13 novembre au Bataclan
Le témoignage bouleversant de Gaëlle, victime des attentats du 13 novembre au Bataclan © Radio France / Valentin Pasquier

Gaëlle est une jeune femme d'une force incroyable. Une survivante du Bataclan qui avant le procès, avait accepté de se confier longuement à France Inter. Au micro, son courage, sa dignité forçaient l'admiration. Dans l'association de victimes 13Onze15, tous ceux qui la connaissent la résument d'ailleurs ainsi, comme quelqu'un de particulièrement admirable.

Gaëlle ne se plaint jamais. Elle sourit beaucoup. "Je crois que je suis quelqu'un d'enjoué", avait-elle d'emblée confié la première fois que nous l'avions rencontrée. Ce jeudi après-midi, au 20e jour de ce procès des attentats du 13 novembre, Gaëlle s'est avancée vers la barre, pantalon noir, chemisier blanc, tête haute. Et pendant une vingtaine de minutes, elle a livré un récit qui a plongé la grande salle d'audience dans un profond silence. 

Elle a raconté la balle de kalachnikov qui lui a troué le bras gauche et la joue. Elle a dit l'enfer au bord de la fosse, au bar où elle venait de commander une bière avec Mathieu, son amoureux, qui ne s'est pas relevé. Elle a détaillé son parcours de miraculée qui dure depuis six ans, et l'épuise. Elle a confié son souhait secret que son fils de 13 ans soit fier de sa "maman toute cassée".

Gaëlle, 40 ans, a commencé par demander à la cour d'assises de projeter sur grand écran une photo de Mathieu Hoche, son compagnon, mort à ses côtés au Bataclan, à l'âge de 37 ans. Sur la photo, Mathieu a un magnifique sourire. Gaëlle le regarde, et commence à parler, les larmes aux yeux. 

Nous avons choisi de retranscrire ici l'intégralité de son témoignage.

"Mon compagnon Mathieu Hoche venait de fêter ses 37 ans. Mathieu était un papa séparé comme moi, d’un garçon de 9 ans à l’époque. Curieux de tout, il aimait la musique, la photo, les voyages, le tennis, la rando sac à dos. Il adorait sortir, prendre un verre le soir après le travail et aller aux concerts. Il voulait me faire découvrir les Eagles of Death Metal. C’était une personne très douce qui détestait les conflits. C’est pourtant à cause d’un acte barbare que sa vie s’est arrêtée à mes côtés le 13 novembre. Son fils est aujourd’hui injustement privé de son super papa. Depuis, son fils a quitté Paris avec sa maman pour se réfugier en province, où il grandit en essayant de se reconstruire. Ses parents et la mère de son fils sont venus de province aujourd’hui, j’aurais préféré que la vie plutôt que la mort de Mathieu nous rapproche".

Mathieu m'a attrapée dans ses bras

"Jusqu’au dernier moment, pris par nos vies professionnelles avec Mathieu, nous avons failli annuler, mais on trouvait cela dommage de gâcher ces deux places de concert, alors nous avons fait notre maximum pour nous y retrouver même en retard. Lorsque je suis sortie du métro St Ambroise après avoir déposé mon petit garçon chez mes parents, j’étais assez étonnée du calme qui régnait dans la rue pour un vendredi soir. J’ai rejoint Mathieu qui m’attendait devant le Bataclan, prêt à rentrer. Le concert avait commencé et l’ambiance était super. Nous avons commandé une bière au bar. Une fois servis, nous nous sommes demandés si nous restions au rez-de-chaussée à proximité du bar où nous pouvions profiter du groupe que l’on voyait bien, ou si nous allions plus près, dans la fosse, ou si nous montions à l’étage.

C’est à ce moment-là que nous avons entendu comme un feu d’artifice. Il y a eu un mouvement de foule, Mathieu m’a attrapée dans ses bras et après avoir fait quelques pas nous sommes tombés à terre. Quelques instants après, j'ai ouvert les yeux et vu un homme armé juste au-dessus de ma tête qui tirait en direction de la fosse. J’ai entendu une voix crier qu’ils "venaient venger leurs frères de Syrie" et "qu’on pouvait remercier notre président Hollande". Bref, J’ai alors compris que nous étions attaqués par des terroristes". 

"Je me suis rendu compte que ma joue était détachée de mon visage"

"Au même moment, j’ai réalisé que j’avais été grièvement blessée en voulant retirer le "morceau" qui était sur mon visage. C’était en fait la chaussure d’une personne au-dessus de moi. En tentant de l’écarter, j’ai découvert que ma joue, entièrement détachée de la partie gauche de mon visage, pendait le long de mon cou. Ma main droite s’est enfoncée à l’intérieur de ma bouche pour retirer les dents déchiquetées, pour ne pas les avaler, car cela me faisait tousser et risquait d’attirer l’attention du terroriste. Sur mon ventre il y avait des morceaux de corps qui n’étaient pas le mien. Immobilisée au sol, j’ai également réalisé que l’autre gros morceau blanc et rouge dressé sur mon ventre était en fait l’os de mon bras gauche, sorti à la perpendiculaire du reste de mon bras.

La lumière était allumée. Les gens autour de moi gémissaient. Je pensais que Mathieu, qui ne me répondait pas faisait le mort comme beaucoup de mes voisins pour éviter d’être la cible de nouveaux tirs. J’ai fait la morte pendant un temps qui m’a paru interminable. Je voyais se dérouler cette scène irréelle par intermittence, presque au ralenti comme dans un rêve. Je me vidais de mon sang et me sentais partir tout doucement. L’odeur de poudre et de sang était insoutenable, j’avais l’impression de nager dans une espèce de marécage visqueux. Je m’étais résolue à mourir".

"J'ai entendu mon fils me parler : Maman, il faut que tu te lèves et que tu sortes"

"J’ai alors aperçu un policier tout proche de moi, au niveau des portes d’entrée pointer son arme vers la scène. Je me suis dit : "c’est bon ils vont nous sauver". Alors je me suis accrochée. J’ai essayé de me concentrer pour tenir, tenir encore. J’ai vu ma vie défiler, j’ai vu le visage de mes proches me sourire et entendu mon fils me parler "Maman, il faut que tu te lèves et que tu sortes". J’étais persuadée que tout allait exploser de toute façon. Puis j’ai vu le policier tirer vers la scène, entendu une grosse explosion et reçu des tas de débris sur moi. J'ai compris après que c’était des morceaux du terroriste qui s’était fait exploser. 

Un peu plus tard, une colonne d’hommes très lourdement armés s’est déployée sur le côté gauche et d’autres hommes se sont avancés à un ou deux mètres de moi. Lorsqu’ils ont fait évacuer les valides, j’ai tendu la main à plusieurs personnes qui culpabilisent aujourd’hui de n’avoir pu m’aider. Je ne leur en veux pas bien sûr, je sais bien que cela était impossible. Alors que j’essayais depuis plus de deux heures de bouger pour me décoincer, des policiers nous faisaient signe de ne surtout pas bouger. 

J’ai, je ne sais comment, probablement par instinct de survie, réussi à me mettre accroupie puis à me lever, comme par magie. Un homme s’est approché de moi, m’a saisie, puis un autre. J’apprendrai plus tard que je venais de croiser le chemin du négociateur de la BRI et de son collègue. Ce dernier m’a avoué que la blessure de mon visage avait hanté ses nuits pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’il apprenne que j’étais en vie".

"Gueule cassée"

"J’ai ensuite été extraite du Bataclan, puis portée par trois secouristes jusqu’à un poste de soins, où nous étions tous allongés en ligne. J’ai en boucle cette image de camp de guerre, comme dans les films. Posée au sol, saisie d’intenses douleurs et d’une sensation de froid saisissante. Je voyais s’affairer les secouristes et entendais parler de "garrots", de "tentatives", j’entendais des bribes de mots "faut tenir", "faut essayer", "plus le choix", "c’est foutu", "on y va". Puis j’ai été transférée dans un restaurant japonais à Oberkampf, où le SAMU m’a prise en charge. 

L’équipe a découpé mes vêtements et m’a dit qu’ils allaient tout faire pour que je n’aie plus mal, que j’allais être transportée à l’hôpital dès que possible, que je devais m’accrocher. Puis, ils m’ont immobilisée dans une coque pour me transporter dans le camion du SAMU. J’ai été saisie d’une terrible envie de vomir probablement due aux médicaments qu’ils venaient de m’injecter, et à ce moment-là, a surgi un caméraman qui suivait mon brancard quasiment jusque dans le camion, camion dans lequel il y avait d’autres blessés assis et prostrés. Le trajet vers l’hôpital m’a semblé interminable. Une fois arrivée à la Pitié, j’ai le souvenir d’un long défilé de couloirs et de personnes qui en croisant mon brancard s’exclamaient "oh, mon Dieu". Puis est arrivée une équipe médicale me disant "madame, tout va bien on va s’occuper de vous, vous rentrez au bloc opératoire dès que possible". Ce n’est qu’à ce moment-là que je me suis laissée partir et que j’ai laissé mes yeux se fermer, pour moi j’étais enfin sauvée". 

"Mon parcours chirurgical se résume en 40 opérations"

"J’ai été opérée à deux reprises cette nuit-là. J’apprendrai plus tard que le jeune chirurgien qui a stabilisé mon bras dans ce bloc opératoire et qui a décidé de m’orienter en priorité vers une autre équipe chirurgicale pour sauver mon visage était un ami d’enfance, il ne m’a pas reconnue. Le réveil en réanimation a été terrible. J’étais branchée à des machines, comme dans un vaisseau spatial. Je n’avais plus aucun repère si ce n’est le bip des machines qui me maintenaient en vie. Un médecin m’a demandé si je pouvais lui communiquer un numéro de téléphone par pression de ma main sur la sienne, pour tenter de joindre mes proches. J’ai alors réussi chiffre par chiffre à indiquer le portable de mon père. On était en fait le samedi soir, ma famille me cherchait depuis plus de 24 heures. Je n’avais pas été identifiée, alors que je portais mon sac en bandoulière avec tous mes papiers, mais il ne m’a pas suivi jusqu’au bout pour que je sois identifiée à l’hôpital.

Une anesthésiste qui s’est occupée de moi cette nuit-là, sous le choc elle aussi, m’a prise en photo. Je me suis demandée s’il fallait projeter cette photo aujourd’hui, mais les terroristes auraient trop apprécié et surtout à quoi bon ? Celle-ci me sert juste, à titre personnel, à mesurer le chemin chirurgical parcouru et surtout les prouesses médicales. Cette photo est le point de départ de ma nouvelle vie. Depuis ce jour-là, je me sens comme un "patchwork", "raboutée" de partout. Quand je me lave le visage, je me dis que je suis en fait en train de laver ma jambe. Seuls ma jambe gauche, mon dos et mon bras droit n’ont pas de cicatrices visibles. Je parle des cicatrices visibles car les invisibles sont parfois plus difficiles à vivre. Je n’ai pas encore trouvé de technique ou de laser pour les gommer, si ce n’est les verbaliser comme je peux. Mon parcours chirurgical se résume donc en 40 interventions, dont une aussi méticuleuse qu’audacieuse pour réparer ma face fracassée". 

"Ils m'ont redonné une figure, humaine"

"On connaît la particularité des balles de kalachnikovs, tous les tissus ont été lésés : la peau et les muqueuses étaient brûlées, les muscles arrachés, l’os de ma mâchoire et mes dents délabrés. Le premier mot que j’ai entendu du chirurgien à mon réveil c’est : "vous êtes ce que l’on appelle une gueule cassée". J’ai alors réalisé que j’étais victime de guerre, entre Bastille et République. Pourtant, je n’étais pas dans une tranchée sur le front, mais bien dans une salle de concert parisienne. C’est en effet grâce aux blessures des soldats de la Première Guerre Mondiale que les chirurgiens ont réussi à me réparer pour que je puisse aujourd’hui déglutir, mâcher, boire, parler, respirer. 

En janvier 2016, durant plus de 10h, les chirurgiens ont œuvré pour tenter de remplacer ma mâchoire disparue par mon péroné -l’os de ma jambe droite-, remplacer la peau et la muqueuse de ma bouche par celle de ma jambe droite et vasculariser le tout, en reconnectant une artère à mon cou pour que ce nouvel ensemble prenne vie. Ce défi considérable a marché, et a permis de redonner une forme et une fonction à mon visage. Ils m’ont redonné une figure, humaine, même si l’équipe avait pris soin de scotcher un champ opératoire sur les miroirs de la salle de bain de ma chambre pour éviter de me confronter à ma "gueule" qu’ils qualifiaient de "cassée". 

"Bras de pirate"

"Ne pouvant plus parler, je communiquais avec une ardoise et un feutre ; j’ai dû apprendre à écrire de l’autre main car je suis gauchère et mon bras gauche était hors service. Mon bras a reçu une balle dans le coude et a été reconstitué avec les os de mon bassin et plusieurs plaques, en plusieurs étapes. Il a recassé à plusieurs reprises notamment quand j’ai voulu trois ans après, couper moi-même une pomme de terre pour me faire une purée toute seule. Il a perdu 50% de ses capacités fonctionnelles, mais il a le mérite d’être là et de bien me servir même s’il a l’allure d’un bras de pirate, comme les enfants s’amusent à me dire.

J'étais totalement dépendante à ma sortie d'hôpital, j'ai dû revenir vivre chez mes parents pendant presque un an. Ma grand-mère a quitté sa Bretagne pour venir aider ces derniers et se relayer à mon chevet, nuit et jour, pour s’occuper de moi, du petit bébé que j’étais redevenue. Ce retour à zéro m'a ancrée dans une bulle. Mes parents m’ont donné naissance une deuxième fois, j’ai dû tout réapprendre, même à marcher. Ils me nourrissaient, me "gavaient" comme disent les médecins, à l’aide d’une seringue dans ma gastrostomie, un dispositif directement branché à mon estomac durant le temps de reconstruction de ma bouche. Puis à l’aide d’une cuillère, ils ont passé des heures à me faire ingérer millilitre par millilitre des liquides épaissis, puis plus tard, m’ont concocté des repas mixés, toujours aussi difficiles à avaler. Mon frère, ma sœur, mes amis mon fils, tous me soutiennent au quotidien, j’ai beaucoup de chance. Mes parents ont géré mon fils de 7 ans, jeune témoin de cette nouvelle vie rythmée par ces soins, par les aides techniques et les pansements stériles".

"J’ai des rêves simples, comme croquer dans un gros hamburger sans me poser de questions"

"Difficile de résumer ce long parcours et six ans de péripéties : trachéotomie, fixateur externe, gastrostomie, VAC pour accélérer la cicatrisation (Vacuum Assisted Closure), greffes et autogreffes en tous genres, antibiothérapies, expandeur de peau, injections, prothèses dentaires, infections, maladies nosocomiales, complications, des centaines d’allers-retours à la Pitié, de nombreux passages aux urgences, des expertises. L’univers médical est devenu mon nouveau CDI. Une opération en moyenne tous les deux à trois mois, à peine le temps de récupérer de la précédente. 

Aujourd'hui, je sors la tête de l’eau, c’est le cas de le dire, mais je suis fatiguée, je sature. J'ai été opérée pour la quarantième fois fin août. J’ai fêté mes 40 ans cette semaine. Et j’aurais imaginé un autre cadeau plus chouette qu'être ici devant vous. Mais je ne me plains pas, car j'ai la chance inouïe d'être debout et toujours aussi choyée. Je suis debout, même si beaucoup de difficultés ne se voient pas. L’os de mon péroné, qui joue aujourd'hui le rôle de mandibule, est fracturé depuis plusieurs mois, parce qu’il supporte mal sa nouvelle fonction dans ma bouche. Il faut donc que je repasse au bloc pour le consolider, cette fois avec l’os de mon crâne. C’est sans fin". 

J'estime que je n'ai pas le droit de me plaindre

"J’ai des rêves simples, comme celui de croquer dans un gros hamburger sans me poser de questions, croquer dans une pomme sans risque, boire un café sans que ça dégouline à côté, embrasser sans craindre de faire peur ou de dégoûter. Je navigue à vue. Je n'ai bizarrement pas de haine. Je me bats pour me reconstruire. J’y parviens grâce à mes parents, ma sœur, mon frère, ma famille et mes amis, sans qui je n’aurais jamais pu mener ce combat quotidien. 

Dans cette aventure inhumaine, j'ai aussi vécu de belles expériences humaines. Avec des soignants de cette nuit-là. Certains sont devenus des amis et on se retrouve en terrasse. J'ai aussi eu avec 13onze15, l'occasion d'échanger avec des détenus en prison ou dans des collèges concernés par la radicalisation. On m’a expliqué que j’aurais des interventions et un suivi médical à vie. J’apprends donc à vivre avec le regard des autres, avec mon bras diminué, ma jambe amputée de mon péroné, mais j’estime que je n’ai pas le droit de me plaindre. Je travaille à transformer mon handicap en force et j’avance comme je peux, je n’ai tout simplement pas le choix. 

Je souhaite que mon fils soit fier de sa maman "toute cassée", comme il dit souvent. D’ailleurs, il me questionne beaucoup, et j’ai pas de réponse à lui apporter. Il m’en veut d'être sortie ce soir-là. Il s'agace du regard des gens sur mon visage "de travers". Il déteste les exercices alerte-attentat à l'école. Il ne grandit malheureusement pas dans l'insouciance que j’ai pu connaître à son âge et j’ai beaucoup de mal à mesurer toutes les conséquences de ce traumatisme sur sa vie future. Face à tout cela, je me sens impuissante. J'écoute ce que me dicte mon cœur et j'improvise."