Primé samedi soir du Grand prix du jury à la Berlinale, le film de François Ozon, "Grâce à Dieu", inspiré de faits réel, pourra bien sortir en salles mercredi prochain. "Grâce à Dieu" raconte la naissance de l'association de victimes du père Preynat. Des faits pour lesquels il n'a pas encore été jugé.

Le film "Grâce à Dieu" de François Ozon a été récompensé samedi soir à Berlin
Le film "Grâce à Dieu" de François Ozon a été récompensé samedi soir à Berlin © AFP / Odd ANDERSEN

La justice a autorisé ce lundi la sortie en salles de "Grâce à Dieu" de François Ozon ce mercredi 20 février. Primé samedi du Grand prix du jury du festival cinématographique allemand la Berlinale, son réalisateur était assigné en référé par l'avocat du père Preynat, notamment pour obtenir un report du film après la fin du procès de ce dernier.

Inspiré de "l'affaire Preynat", "Grâce à Dieu" raconte le parcours des victimes du prêtre poursuivi pour des actes de pédophilie. Mais les avocats du prélat reprochent au producteur et au distributeur d'avoir programmé la sortie de ce film avant toute décision judiciaire dans les dossiers que la justice examine encore en ce moment. Les avocats demandaient donc un report de la sortie du film, au nom de la présomption d'innocence.

"Je regrette amèrement cette décision, non seulement dans l’intérêt du père Preynat mais plus largement dans l’intérêt général", réagit Maître Emmanuel Mercinier, l'avocat du père Preynat. "Présenter durant deux heures comme coupable un homme qui n’a pas encore été jugé comme tel constitue une atteinte à la présomption d’innocence que ne saurait évidemment pas faire disparaître le fait d’écrire ensuite le contraire durant deux secondes. Que chacun s’interroge : que penser de cette décision si elle était demain appliquée pour des faits d’une autre nature ?", ajoute l'avocat.

Une décision quasiment inédite

Dans la jurisprudence, il n'y a qu'une décision de justice ordonnant le report de la sortie d'un film, celle des "Noces Rouges" de Claude Chabrol, décalée de deux semaines en 1973, sur décision du juge administratif, le temps d'attendre la fin du procès des amants diaboliques de la Creuse. 

Mais dans le cas de "Grâce à Dieu", c'est un délai de plusieurs années qui se serait imposé à la sortie du film, jusqu'à ce que le père Preynat soit définitivement jugé. Et les avocats du producteur "Mandarin Cinéma" et du distributeur "Mars Films" ont expliqué au tribunal des référés de Paris - qui n'avait pas encore vu le film au moment de l'audience - que l’œuvre de François Ozon ne raconte pas le procès du père Preynat mais le combat de l'association "La parole libérée" regroupant les victimes du curé. "Cette fiction est basée sur des faits réels qui ont été publiquement révélés" plaide Maître Benoît Goulesque-Monaux, "on les trouve sur le site de l'association et dans des enquêtes journalistiques", rappelant que trois "cartons" ont été insérés dans le générique informant le spectateur sur les délais de prescription et sur la présomption d'innocence, et lui indiquant que le père Preynat n'a pas encore été jugé. 

"Un report de sa sortie signifierait la mort du film" plaidait encore Me Goulesque-Monaux, évoquant les millions d'euros perdus si "Grâce à Dieu", dont le budget avoisine les 5,9 millions d'euros, ne sortait pas en salle mercredi. "Ce film sera-t-il la dernière victime du père Preynat ?" interroge Maître Paul-Albert Iweins, ironisant sur la démarche du prêtre qui "dit qu'il est coupable mais qui ne veut surtout pas que ça se sache". Et l'avocat rappelle que les faits évoqués dans le film sont ceux qui ont déjà été abordés en audience publique le mois dernier, lors du procès à Lyon du cardinal Barbarin pour non dénonciation de délits. Ainsi, le report de ce film aurait donc été"une forme de censure" pour son réalisateur François Ozon. 

Présomption d'innocence contre liberté de création

"C'est une pression à laquelle vous devez résister" a lancé Maître Emmanuel Mercinier qui défend les intérêts de Bernard Preynat devant le tribunal des référés de Paris. Car face à cette atteinte à la liberté de création, se dresse un principe fondamental du droit : la présomption d'innocence. Dans ce film, Bernard Preynat, dont le nom est prononcé plus de cent fois, y est présenté comme coupable "alors qu'il n'est à ce stade que mis en examen" plaide Me Mercinier. Et peu importe si le père Preynat a passé des aveux, la présomption d'innocence s'applique à tous les suspects, d'autant que le prêtre a reconnu "DES faits et non pas LES faits" insiste l'avocat soulignant par exemple que sur les accusations de viols, son client bénéficie du statut de témoin assisté. "Ils sont complètement fous d'avoir fait ça" conclut Me Mercinier, avant de lancer au tribunal : "Reportez ce film ! Ce sera une décision courageuse, une décision qui va déplaire, mais vous aurez rendu justice".

Le tribunal des référés de Paris devait trancher une délicate question et prendre une décision qui sera dans tous les cas lourde de conséquences : un report aurait été interprété comme une censure ; mais son jugement pourrait signifier que, dorénavant, tous les créateurs de fictions pourront réaliser des œuvres s'inspirant de la réalité, avant même que la justice se prononce.

Une autre procédure sera examinée ce même lundi, par le tribunal des référés de Lyon, devant lequel Régine Maire, une des collaboratrices de Mgr Barbarin, demande à ce que son nom soit retiré du film de François Ozon. 

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