Le vendredi 13 novembre 2015, Grégory a été l’un des onze otages du Bataclan. Pendant plus de deux heures, les terroristes l’ont transformé en bouclier humain, dans un étroit couloir longeant le balcon. Près de six ans après, il reste traumatisé, mais veut vivre heureux. Il s’est confié à France Inter.

Grégory a été pris en otage par deux des terroristes du Bataclan, le vendredi 13 novembre 2015. Ils l'ont utilisé comme bouclier humain pendant plus de deux heures.
Grégory a été pris en otage par deux des terroristes du Bataclan, le vendredi 13 novembre 2015. Ils l'ont utilisé comme bouclier humain pendant plus de deux heures. © Radio France / Sophie Parmentier

Grégory est un grand jeune homme de 39 ans, sourire timide, yeux bleu métal, doux et vifs, derrière de petites lunettes, mèches de cheveux couleur poivre et sel, peau diaphane. Sur sa peau, par endroits, des petites cicatrices, par grappes. Elles sont les stigmates de son vendredi 13 novembre 2015, le souvenir des éclats de balles que les chirurgiens ont enlevés dans son corps ; il reste encore une quinzaine de bouts, microscopiques et l’un des résidus coincé entre deux côtes menace de se déplacer et de perforer son poumon. Celui-là, on ne peut pas l'extraire.

Dans un petit bocal, Grégory nous montre les parcelles de métal que les médecins ont extirpées. Puis il range le bocal, dans le salon de son petit appartement coquet, entre sa guitare électrique et sa bibliothèque remplie de Lego. Grégory adorait les Lego quand il était enfant. Peu avant le 13 novembre 2015, il en a racheté un sur un coup de tête, comme on goûte à une Madeleine de Proust. Après les attentats, ses proches lui en ont offert beaucoup et il les a patiemment construits, en se reconstruisant lui-même. Aujourd’hui il les contemple avec une pointe d’émerveillement, ils ont fait partie du chemin de sa résilience.

“À un moment donné, on entend des coups, ma première pensée a été : c’est un show pyrotechnique”

Grégory est ingénieur et il adore le rock. En 2015, pour ses 34 ans, sa grande amie Caroline lui offre une place de concert, pour aller écouter le groupe américain Eagles of Death Metal au Bataclan, le vendredi 13 novembre. Un groupe qu’ils avaient découvert tous les deux au festival de musique Rock en Seine, quelques années auparavant. Grégory était hyper heureux de ce cadeau, et le matin du concert, impatient et le cœur léger, il sourit. “On décide de faire un Euromillion, vendredi 13, autant tenter, même si je suis pas trop superstitieux, je joue une grille et puis voilà.”

Vient le soir, 19 heures 30, Grégory a mal au dos, et avec Caroline, ils choisissent de s’installer au balcon pour pouvoir s’asseoir. “On se pose au troisième rang, à gauche de la console sons et lumières, il y a une première partie, et puis les Eagles of Death Metal arrivent et ça commence à fond”, se souvient-il. Grégory admire le chanteur du groupe, qu’il trouve “hypercharismatique”. Il se rappelle qu’à ce moment-là, “tout le monde danse dans la fosse, c’est un délire, même sur le balcon, tout le monde est joyeux, c’est un super concert, un super show”.

“Et puis à un moment donné, on entend des coups”, raconte Grégory. Il croit d’abord à “un show pyrotechnique”. Grégory a du mal à identifier clairement ces bruits, plus sourds que des pétards, mais il est euphorique. “Et là où je vais commencer à m’inquiéter, c’est quand je vois les musiciens s’arrêter de jouer. Et je vais voir les musiciens lâcher les instruments et courir, avec un regard de peur.” Grégory comprend alors qu’il se passe quelque chose de grave. Mais de son siège au balcon, il ne voit pas distinctement le rez-de-chaussée, où trois terroristes viennent de surgir, armés de kalachnikovs, tirant sur la foule de spectateurs, froidement.

“Je vais voir le chaos dans la fosse, les gens essayer de sortir par les issues de secours, tout le monde se marche dessus, les gens crient”

“C’est un déluge de feu”, résume le jeune ingénieur, la gorge nouée. Un déluge qu’il entend sans le voir, au début. “Je me suis accroupi, mon amie Caroline aussi, et je lève la tête pour essayer de comprendre ce qu’il se passe”. Il finit par voir “le chaos dans la fosse”. La lumière est revenue dans la salle du Bataclan. Grégory raconte “les gens qui essayent de sortir par les issues de secours, les gens courent, tout le monde se marche dessus, les gens crient, hurlent”. Et les hurlements se mêlent aux coups de feu incessants, des fois par rafales, des fois au coup par coup”. Grégory entend et voit les gens terrorisés, mais il ne voit toujours pas les terroristes, et donc il ne veut pas croire à l'attentat.

Autour de lui, le balcon s’est vidé en un instant. “Je me retourne, je vois le battant qui donne sur les escaliers, et je vois une personne arriver avec une arme à feu, et je dis à Caro : ils sont là”. Instinctivement, Grégory fait alors le mort. Simule la mort dans l’espoir de survivre. Au fond de lui, il est résigné à mourir. “Je me suis dit, bon, ben, c’est aujourd’hui que je vais mourir et je vais mourir assassiné. On attend le moment où ça va être la fin.”

Et soudain, il entend une voix crier : “Debout !” C’est le terroriste qu’il vient d’apercevoir, qui le braque, dans la rangée de fauteuils juste derrière. Le terroriste est en jogging, runnings aux pieds, “une personne qu’on croiserait dans la rue, ce qui m’a marqué chez lui, c’est son visage aux traits creusés.” Grégory obéit, se lève, prend ses affaires. “Le terroriste me dit : pourquoi tu prends tes affaires ? T’en as plus besoin, tu vas mourir !” Un deuxième terroriste s’approche. “Il est plus petit, plus trapu et beaucoup plus nerveux, moi, il me fait penser à un mercenaire”, dit Grégory.

Grégory, ingénieur informaticien, dans son appartement. Sur sa bibliothèque, une impressionnante collection de Lego, sa passion d'enfant, qui l'a aidé dans sa résilience.
Grégory, ingénieur informaticien, dans son appartement. Sur sa bibliothèque, une impressionnante collection de Lego, sa passion d'enfant, qui l'a aidé dans sa résilience. © Radio France / Sophie Parmentier

À l’étage de la salle de spectacle, ces deux terroristes prennent au total onze personnes en otages. Leur demandant d’abord de s’asseoir dans un coin du balcon. “On est alignés, et les terroristes abattent des gens qui sont au fond du balcon, juste à un mètre ou deux de nous. Ils mettent leurs pieds sur les strapontins, et ils prennent appui sur leurs coudes pour avoir le temps de viser, puis ils abattent chaque personne qui bouge dans la fosse.” Dans la fosse, l’odeur du sang commence à se mélanger à celle de la poudre. “On ne sent que ça, c’est une horreur. Et on entend les gens courir, et chaque personne qui court est abattue.”

Grégory se rappelle qu’à ce moment-là, les terroristes parlent de leurs revendications, disent qu’ils reviennent de Syrie, et qu’ils veulent se venger de la guerre que François Hollande mène contre les djihadistes du groupe État islamique. Grégory entend les terroristes vociférer “Hollande tue nos femmes et nos enfants, on vient ici, on fait pareil !” Puis une énorme explosion retentit. Le troisième terroriste vient de s’écrouler sous les balles de deux policiers de la BAC parisienne et sa ceinture explosive se déclenche. Depuis le balcon, Grégory perçoit le souffle, voit voler des débris, et le plafond qui se désagrège, “on dirait qu’il neige.” À cet instant précis, le massacre cesse au Bataclan.

"Je sais que je vais mourir, que c’est une histoire de temps et j’espère juste ne pas souffrir”

Il est 22 heures. Les trois terroristes ont fait 90 morts et des centaines de blessés en moins d’un quart d’heure. Au balcon, les deux assaillants restants se retranchent dans un étroit couloir avec leurs onze otages, trois femmes et huit hommes, qu’ils utilisent comme boucliers humains. Le couloir mesure un mètre cinquante de large, dix mètres de long, est éclairé par deux fenêtres. “Les terroristes se mettent aux fenêtres et tirent, l’un abat une personne qui habite en face, il se vante de l’avoir tué, en rigolant.”

Puis, les terroristes referment les fenêtres et interrogent les otages. “Un terroriste va demander : qui a du feu ? Et il oblige un otage à brûler des billets de banque.” Plus tard, un otage est accusé d’avoir souri, il est mis en joue, et un des terroristes tire juste à côté de sa tête. “Là, les terroristes nous disent : le prochain qui rigole, on le tue”, se souvient Grégory, qui ne voit plus d’échappatoire. “Je sais que je vais mourir, que c’est une histoire de temps et j’espère juste ne pas souffrir”, résume-t-il.

Il est au bord de l’évanouissement, quand l’un des terroristes lui ordonne de courir chercher une sacoche restée sur le balcon. “Tu me la ramènes et si tu tentes de t’enfuir, je te tue”, assène le djihadiste. Grégory s'exécute, court, et voit la fosse, vision atroce, des corps entassés par dizaines. Grégory rapporte la sacoche, et découvre en la donnant qu’elle est remplie de chargeurs de kalachnikov.

Les terroristes le font alors s'asseoir, dos à la porte du couloir, et lui demandent de répéter tout ce qu’il entend. “Il me dit : t’entends quoi ?” Grégory n’entend que des râles, insoutenables. “Le terroriste me dit : ben nos femmes et nos enfants, ils vivent la même chose, tu comprends maintenant ? Continue à me décrire ce que t’entends !”

"Les terroristes m'ont obligé à crier aux policiers :  reculez, sinon, on fait tout péter, on tue tout le monde !”

Grégory commence à percevoir l’arrivée des policiers en train de sécuriser les lieux. Il ne le dit pas aux terroristes qui sont en train de réclamer des talkies-walkies pour communiquer. “Moi, ça me rassure, je m’accroche à ça.” Les otages font remarquer qu’ils ont des smartphones. Grégory, qui ne veut pas donner le sien, l’éteint dans sa poche. Les terroristes tentent de joindre des chaînes d’info sans y parvenir.

“Et au bout d’un moment, il y a un toc-toc dans la porte, un policier demande : il y a quelqu’un derrière ? Et là, les terroristes commencent à crier : recule, on a des otages, si tu tentes de rentrer, on fait tout péter !” Grégory est toujours assis derrière cette porte qui permet d'accéder au couloir et les terroristes l’obligent à crier à leur place : “Reculez, sinon, on fait tout péter, on a des ceintures d’explosifs, on a des kalachnikovs, on tue tout le monde !”

Il est aux alentours de 23 heures. Jusqu’à l’assaut final de la police, une heure plus tard, les terroristes exhiberont leurs ceintures d’explosifs. Des négociations téléphoniques s’engagent entre policiers et BRI. Et après le cinquième coup de fil, à minuit 18, “un coup de feu, un trou dans la porte entre ma tête et celle de Marie”, se souvient Grégory. Il raconte que “les terroristes se mettent à hurler, Marie et Caro déguerpissent en rampant, moi je veux bloquer la porte car à ce moment-là j’ai pas envie qu’il y ait l’assaut, j’ai peur que les terroristes se fassent sauter.”

"Les terroristes vont vider leurs chargeurs, tous les otages sont couchés, les balles fusent au-dessus de nos têtes”

La colonne de la BRI enfonce la porte, Grégory voit “comme une deuxième porte, un énorme mur sur roulettes, c’est le bouclier de la BRI qui va recevoir tous les impacts, les terroristes vont vider leurs chargeurs, tous les otages sont couchés, les balles fusent au-dessus de nos têtes.” Les grenades aveuglantes et assourdissantes lui font perdre tout repère, soulèvent la poussière qui fait étouffer Grégory. L’assaut lui a semblé durer une éternité, en réalité, un policier de la BRI le met à l’abri en une poignée de secondes.

Tel un zombie, Grégory se souvient ensuite de la descente de l’escalier vers la fosse. Cette fosse qu’il a déjà vue, pleine de victimes. Les policiers lui disent de courir sans regarder. Il trébuche et ne peut s’empêcher de voir. “La fosse est vidée, ils n’ont laissé que les morts”, raconte-t-il. Long silence. Avant que Grégory ne reprenne son récit, voix tremblotante, yeux dans le vague. À la sortie du Bataclan, il est arrivé dans une cour d'immeubles, une cour pavée. "Je me suis effondré en larmes, j'ai appelé mon frère, je lui ai dit : je viens de sortir, je suis vivant, il m’a dit OK, j’appelle maman.” Il se souvient ensuite de son étreinte, en retrouvant son amie Caro et d’autres otages du couloir. Puis à l’hôpital de campagne où il est emmené, il voit des dizaines de blessés, prend “conscience du carnage”.

Lui-même a été blessé dans l’assaut, est conduit à La Salpêtrière, où il découvre d’autres victimes d’autres attentats. Il a une trentaine d’éclats de balles dans le bras gauche et dans le dos. Est opéré sur le champ. On lui en retire la moitié. Il ressort le lendemain, “sous le choc, sans clé pour rentrer”, puisque son sac est resté au Bataclan. Le dimanche, il est auditionné au 36 quai des Orfèvres, par les policiers de la brigade de répression du banditisme. Il récupère ses clés et son sac abîmé, un sac qu’il garde aujourd’hui “comme une relique”. Grégory retourne travailler au bout de deux semaines. Il dit que “ça n’a été possible que parce que je travaillais à dix minutes en bus de chez moi, mais j’aurais été incapable de prendre un métro”.

Il pense que la psychologue, qu’il a vue ensuite pendant cinq ans, l’a sauvé. Elle l’a aidé à faire moins d’insomnies et à trouver un nouvel équilibre. Même si “on ne retrouve jamais l’équilibre qu’on a eu, il y a une insouciance que je n’ai plus, que je n’ai jamais regagnée”, regrette Grégory. Jusqu’à l’arrestation de Salah Abdeslam, le 18 mars 2016, il a perpétuellement eu peur de nouveaux attentats, et beaucoup de mal à se concentrer. Depuis cinq ans, il n’ose plus aller au cinéma, se sent toujours en hyper vigilance, mais a trouvé la force de retourner voir les Eagles of Death Metal, à l’Olympia. Il y est allé avec d’autres otages du couloir, une partie de ces otages est devenue un petit groupe d’amis à vie, après avoir frôlé la mort ensemble. “Nous voir, ça fait partie de la reconstruction.”

"Les policiers de la BRI sont mes héros, je leur dis merci à jamais"

Après le 13 novembre 2015, Grégory a aussi eu besoin de rencontrer les policiers de la BRI, ses héros, pour qui il a une admiration sans bornes et une reconnaissance infinie, “je leur dis merci à jamais”. Avec d’autres otages, il a revu quelquefois ces policiers qui font partie de sa résilience. 

Pour sa résilience, Grégory n’aura pas besoin du procès qui va s’ouvrir mercredi 8 septembre, aux assises de Paris. Il pense qu’il n’ira pas, ou presque pas. Il n’attend rien des accusés, et n’a pas très envie de remuer ses blessures psychiques. Il préfère se concentrer sur son nouveau job, décroché juste avant l’été, dans l’entreprise de ses rêves. “C’est comme ça que j’avance, avec des nouveaux challenges”. Près de six ans après sa prise d’otage au Bataclan, Grégory veut vivre heureux, malgré les cicatrices et le traumatisme. “Aujourd’hui, je ne dis plus que je suis une victime, mais que j’ai été victime”, conclut-il. 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.