Christophe Teissier est le président de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Nîmes. Mais avant cela, il a été spécialisé dans l’antiterrorisme pendant 20 ans. C’est lui qui a eu la charge principale du dossier d’instruction des attentats du 13 novembre 2015 et des interrogatoires de Salah Abdeslam.

Couloir du palais de justice de Paris
Couloir du palais de justice de Paris © Radio France / Ariane Griessel

France Inter : Salah Abdeslam a été interpellé en Belgique le 18 mars 2016 après quatre mois de traque. Mais ce n’est qu’à la fin 2016 qu’il est transféré en France pour sa mise en examen. Comment s’est déroulée cette première rencontre avec le seul survivant des commandos des attentats du 13 novembre 2015 ? 

CHRISTOPHE TEISSIER : "C’était une personne que l’on avait vraiment envie de voir. Jusqu’au moment de l’interpellation, on ne savait pas si on allait pouvoir l’avoir car on savait très bien que la plupart des islamistes préfèrent mourir que d’être pris vivants par les institutions. Donc on est soulagés, c’est vraiment le terme exact, parce que c’est l’aboutissement d’une traque. On sait qu’on va pouvoir faire progresser l’instruction. On est soulagés aussi vis-à-vis des victimes. Car on sait qu'elles vont pouvoir avoir un procès avec au moins une des personnes qui a directement participé aux faits, ce qui est rare dans ce genre de procès. Mais lorsqu’on le voit arriver, je dois avouer qu’il fait un peu ni chaud ni froid." 

Comment gère-t-on, en tant que juge d’instruction chargé de l’interroger, le mutisme du principal accusé du dossier? 

"Ça a été une surprise absolue de le voir refuser de parler et sans s’expliquer sur son refus de parler. Parce que lors du premier interrogatoire, c’est ce que je lui ai demandé en premier : pourquoi ? Mais même ça, il n’a pas voulu. Je dois avouer que le silence pour moi n’était pas une nouveauté. Je faisais beaucoup de dossiers basques d’ETA. Et on le sait : ETA c’est le mutisme le plus absolu, on fait avec. Mais c’est vrai que ça change la manière de travailler et les interrogatoires. Dans le dossier du 13 novembre, le mutisme de Salah Abdeslam est gênant parce qu’on n’a pas pu savoir ce qu’il en était de son rôle exact. Mais d’un autre côté, plus l’enquête avançait, plus on obtenait d’éléments sur son rôle justement. Après, il faut faire avec, il n’y a pas de frustration à avoir. Ce sont les règles de procédure et donc on a construit notre dossier avec cette position. Moi je n’ai jamais essayé de le brusquer . A chaque interrogatoire, les premières questions que je lui posais étaient : est-ce que vous voulez un avocat ? Est-ce que vous voulez parler ? Et puis je posais mes questions. Une fois, il a commencé son interrogatoire en faisant une petite diatribe sur la position des présidents de la République et des institutions. Donc je pense qu’il s’inscrivait dans une démarche du type : je ne vous reconnais pas comme autorité donc je ne vous dit rien et je vous méprise. Il était mutique et très immobile. Même lorsque je posais des questions à charge, il restait mutique, immobile, il ne montrait pas d’émotion particulière." 

A un moment donné dans son parcours de détention, s’est posée la question de l’évolution de la santé mentale de Salah Abdeslam. Pour vous, en tant que juge d’instruction c’est important de savoir que le principal accusé arrive sain d’esprit au procès ? 

"Dès le début de la détention, on s’est trouvé face à une détention exceptionnelle avec une surveillance 24 heures sur 24, un isolement très strict puisqu’il y avait presque un étage de Fleury-Merogis qui lui était consacré, etc. La peur qu’il y avait, c’est qu’il aurait pu essayé de se suicider ou de porter atteinte à l’un des surveillants. Donc c’étaient des mesures extrêmement strictes. Mais la directrice de la maison d’arrêt nous a dit : les équipes chargées de le surveiller trouvent que Salah Abdeslam ne va pas bien : on a peur pour son intégrité mentale. Il est évident que lorsque l’on a ce genre d’alerte on ne peut pas la mépriser. Donc on est allé voir ce qu’il en était, on a visité sa cellule. Et nous avons demandé qu’il y ait un allègement sur certains points. On lui a notamment fait enlever le double vitrage de sa fenêtre car il ne percevait plus aucun bruit, ce qui semblait très, très difficile à supporter. On lui a aussi accordé des permis de visite pour qu’il puisse avoir un contact avec l’extérieur. On a pris ces décisions qui ont eu un effet car après il n’y a plus eu de difficultés. On agissait pour lui et aussi pour les victimes, pour que tout le monde puisse avoir la satisfaction d’avoir un procès."