Le tribunal correctionnel de Paris a commencé ce lundi à examiner les cas individuels de 19 salariés de l’entreprise qui se sont suicidés à la fin des années 2000. L'ex-PDG Didier Lombard et deux autres dirigeants de France Télécom comparaissent depuis le 6 mai pour harcèlement moral.

 Depuis le 6 mai, les juges décortiquent les méthodes de management qui auraient provoqué une vague de suicides au sein de France Télécom.
Depuis le 6 mai, les juges décortiquent les méthodes de management qui auraient provoqué une vague de suicides au sein de France Télécom. © Maxppp / Sadak Souici

Chronologiquement, il est le premier des 19 suicides retenus par les juges d’instruction. Dans la nuit du 3 au 4 mai 2008, Jean-Marc Regnier se donne la mort par arme à feu, à la frontière belge. "J’en ai plein la tête, je souffre de trop", a-t-il écrit dans un mot laissé à sa famille. Il avait été arrêté quelques jours plus tôt par le médecin pour "stress professionnel, angoisse et insomnie."

Ce lundi 3 juin, sa femme s’avance à la barre du tribunal pour témoigner. Queue de cheval blonde, veste blanche, baskets argentées, elle a préparé un texte qu’elle se met à lire d’une voix grave.

"Changement radical"

Cela faisait quasiment 30 ans que son mari travaillait en tant que technicien sur le site France Télécom de Longwy, en Meurthe-et-Moselle. "Il aimait son métier, le contact avec les abonnés, les collègues, se souvient-elle. Et puis un changement radical s’est fait sentir. Il fallait que les effectifs baissent, être plus productif"

Avec le passage de l’analogique au numérique, Jean-Marc Regnier, 51 ans, apprend que son métier va disparaître. Il se met à suivre un parcours de professionnalisation aux métiers de l’ADSL. Le début d'un profond malaise, selon sa femme, Ghislaine.

Quand il rentrait de stage, il disait qu’il n’y arrivait pas, que ça n’était pas son boulot. Je pense que c’est l’approche de l’examen qui lui a fait perdre pied.

Le quinquagénaire ne dort plus, se lève en pleine nuit pour relire ses cours, demande à son fils de les lui expliquer. S’il échoue, il en est persuadé, il finira sur une plateforme téléphonique, entre quatre murs. "J’en peux plus, ils me font chier", lâche-t-il alors qu’il revient d’un stage à Bordeaux, en avril 2008. 

Le 3 mai, il passe voir son épouse dans le magasin où elle travaille. "Il m’a dit ‘je vais à l’étang, à tout à l’heure’. Et je l’ai cru", lit-elle en tremblant. C’est son fils qui a retrouvé Jean-Marc le lendemain. "Sans tout ça, mon mari serait aujourd’hui à la retraite. Surtout que son boulot existe toujours aujourd’hui. Quel gâchis...", poursuit-elle.

Quid des cellules d'écoute et de développement ?

Le tribunal tente ensuite de comprendre. Pourquoi Jean-Marc ne s’est pas adressé aux cellules d’écoute et de développement mises en place par France Télécom ? Était-il seulement au courant de leur existence ? "Elles ont parfois eu mauvaise presse", avance Jacques Moulin, ancien DRH des opérations France. "Mais ça n’est pas parce que la cellule n’a pas été saisie qu’elle est responsable de ne pas l’avoir été"

"Est-il vrai que le métier de M. Regnier existe toujours aujourd’hui ?", demande ensuite la présidente. "Oui, répond l’ex-PDG Didier Lombard. Le souci de France Télécom était de préparer les techniciens à ce qui pouvait arriver. C’était en quelque sort une formation de précaution".

Alors qu’un syndicaliste évoque dans le dossier une "guerre psychologique" faite de "bruits de couloirs" afin de préparer les salariés à accepter les transformations de leur métier, l’ancien DRH Olivier Barberot s’agace : "Que voulez-vous qu’on fasse? On ne peut pas gérer les rumeurs !"

Le procès se poursuit jusqu’au 12 juillet.

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