Depuis près de trois mois, Thomas P. dort à Fleury-Mérogis en attendant son procès. Il a notamment incendié un véhicule de l'opération Sentinelle lors d'une manifestation des "gilets jaunes". Depuis sa cellule, il a rédigé une lettre pour justifier ses actes, et assumer la violence dont il a fait preuve ce jour-là.

Thomas P. est notamment accusé d'avoir incendié un véhicule de l'opération Sentinelle ce 9 février
Thomas P. est notamment accusé d'avoir incendié un véhicule de l'opération Sentinelle ce 9 février © Maxppp / Jan Schmidt-Whitley

La lettre, qui a été envoyée à plusieurs médias, est datée du 29 avril 2019. Elle est intitulée : "Lettre d'un gilet jaune en prison". Cette prison, c'est Fleury-Mérogis, où Thomas P. dort depuis près de trois mois, incarcéré "sous mandat de dépôt criminel". La lettre est authentique : son avocat, Me Martin Mechin, en atteste. Son client "a choisi de rompre le silence sur ses actes qu'il dit assumer", et "entend s'expliquer publiquement sur ce qui lui est reproché".

Les raisons de son séjour derrière les barreaux ? Il attend son procès, notamment pour "dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui par un moyen dangereux pour les personnes", "dégradation ou détérioration de bien par un moyen dangereux pour les personnes commise en raison de la qualité de la personne dépositaire de l’autorité publique de son propriétaire", ou encore "violence aggravée par deux circonstances (avec arme et sur dépositaire de l’autorité publique) suivi d’incapacité n’excédant pas 8 jours".

Les faits remontent au 9 février dernier, lors d'une manifestation des "gilets jaunes" à Paris. Ce jour-là, Thomas P. se trouve, en début d'après-midi, sur le boulevard Saint-Michel, en plein cœur de la capitale. Repéré par les forces de l'ordre, le visage masqué, entièrement vêtu de noir, il se livre à plusieurs actes de vandalisme sur son parcours entre le VIe et le VIIIe arrondissement, notamment le saccage de plusieurs devantures de banque, l'incendie d'une Porsche (qui se trouve appartenir au très médiatique chef cuisinier Christian Etchebest), et un véhicule de l'opération Sentinelle.

La "violence légale de la police"

"J’ai effectivement commis une partie des actes que recouvrent ces formulations un peu ronflantes...", écrit Thomas P. "Et je les assume. J’ai bien conscience qu’écrire cela risque de me faire rester un peu plus de temps en prison et je comprends très bien tous ceux qui préfèrent ne pas revendiquer leurs actes devant la justice et parient sur une éventuelle clémence".

La violence dont il a fait preuve ce jour-là n'est, à ses yeux, qu'une réponse à celle de la police. "On n’est plus innocent quand on a vu la violence « légitime », la violence légale : celle de la police. J’ai vu la haine ou le vide dans leurs yeux [...] J’ai vu les charges, les grenades et les tabassages en règle. J’ai vu les contrôles, les fouilles, les nasses, les arrestations et la prison. J’ai vu les gens tomber, en sang, j’ai vu les mutilés. Comme tous ceux qui manifestaient ce 9 février, j’ai appris qu’une nouvelle fois, un homme venait de se faire arracher la main par une grenade. Et puis je n’ai plus rien vu, à cause des gaz. Tous, nous suffoquions. C’est à ce moment-là que j’ai décidé ne plus être une victime et de me battre. J’en suis fier. Fier d’avoir relevé la tête, fier de ne pas avoir cédé à la peur."

Violence légitime en réponse à la violence légale, surtout quand cette violence légale se déploie pour protéger les symboles d'un système combattu : "En fait, tout est question de justesse. Il y a un usage juste de la douceur, un usage juste de la parole et un usage juste de la violence. Il nous faut prendre les choses en main et arrêter d’implorer des pouvoirs si déterminés à nous mener dans le mur. Il nous faut un peu de sérieux, un peu d’honneur et reconnaître qu’un certain nombre de systèmes, d’organisations et d’entreprises détruisent nos vies autant que notre environnement et qu’il faudra bien un jour les mettre hors d’état de nuire. Ça implique d’agir, ça implique des gestes, ça implique des choix : manif sauvage ou maintien de l’ordre ?"

Sur son parcours, Thomas P. laissera notamment une Porsche en feu
Sur son parcours, Thomas P. laissera notamment une Porsche en feu © AFP / Mathias Zwick / Hans Lucas

"Il y a de quoi me prendre pour un fou furieux, n’est-ce pas ?"

Mais ce que son avocat et lui n'admettent pas, c'est le portrait du jeune homme qui a été dressé dans la presse, dans les heures qui ont suivi son arrestation. "Avant même que nous puissions avoir accès au dossier", écrit Me Martin Mechin dans un communiqué, "le parcours du soi-disant "casseur" avait été étalé dans la presse". Et Thomas P. de poursuivre : "Quand on lit cette longue liste de délits et leurs intitulés, il y a de quoi me prendre pour un fou furieux, n’est-ce pas ? C’est d’ailleurs comme ça que l’on m’a décrit dans les médias. Enfin, on m’a plutôt réduit à un mot bien pratique : « casseur ». Simplement. « Pourquoi ce type a cassé ? - Parce que c’est un casseur, c’est évident. » Tout est dit, circulez il n’y a rien à voir et surtout, rien à comprendre. À croire que certains naissent « casseur ». Cela évite d’avoir à se demander pourquoi tel commerce est ciblé plutôt que tel autre, et si par hasard ces actes n’auraient pas un sens, au moins pour ceux qui prennent le risque de les accomplir".

Mais au-delà de ses actes du 9 février, la presse révèle que Thomas P. a des antécédents judiciaires. Il s'en explique dans sa lettre. "Il a fallu que je me creuse la tête pour me souvenir. Il s’agit plus précisément d’un « vol avec dégradation en bande organisée ». C’est-à-dire qu’à force d’enjamber le grillage pour faire de la récup’ de nourriture dans les poubelles d’un Carrefour Market de campagne, il s’était un peu affaissé. C’est pas une blague. C’est juste la magie des qualifications pénales", affirme-t-il.

Extrait de la lettre écrite en prison par Thomas P., authentifiée et diffusée par son avocat
Extrait de la lettre écrite en prison par Thomas P., authentifiée et diffusée par son avocat © Radio France / Capture d'écran

Portrait-type du "méchant casseur"

L'avocat de Thomas P., Me Martin Mechin, le confie d'emblée : "Cette lettre n'est pas une stratégie de défense ! Il prend un risque énorme, nous le lui avons dit. Mais il estime important de s'expliquer, lui qui a été touché par ce qui a été dit de lui dans les médias. Je pense que les autorités, le parquet ou la police, ont voulu faire de lui l'exemple-type du méchant casseur, en transmettant dès son arrestation le récit de son périple ce jour-là, périple qui, je crois, aurait pu être arrêté bien avant ! Il y a plusieurs moments où les policiers qui le suivaient auraient pu l'arrêter. Je pense qu'ils l'ont laissé faire pour en faire un exemple". Cette éventualité avait été évoquée par la presse dans les jours suivant son arrestation.

"Il a le sentiment d'avoir été instrumentalisé, je trouve qu'il y a un certain courage dans le fait de vouloir répondre à cette instrumentalisation en expliquant ses motivations", poursuit son avocat. "Chacun en pensera ce qu'il veut, mais au moins cela suscite le débat sur le fait qu'on ne naît pas casseur". En attendant que ses mots déclenchent une prise de conscience chez certains, Thomas P. reste à Fleury-Mérogis. Il devrait être entendu par un juge dans le courant du mois de mai, mais la gravité des actes qui lui sont reprochés autorise la justice à le garder en détention provisoire pendant un an sans rencontrer de juge d'instruction.

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