La magistrate placée en garde à vue mardi par l'IGPN, à Paris pour avoir organisé la garde à vue fictive d'un informateur, afin de l'infiltrer dans une opération de surveillance de trafic de drogue a été confrontée à l'ex-patron de l'Office Central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants.

L'ancien patron de l'Office central des stups, François Thierry et la procureure adjointe de Paris, Véronique Degermann, sont en garde-à-vue
L'ancien patron de l'Office central des stups, François Thierry et la procureure adjointe de Paris, Véronique Degermann, sont en garde-à-vue © AFP / Patrick KOVARIK

Placés en garde à vue en début de semaine pour une affaire de garde à vue fantôme organisée en avril 2012, le commissaire François Thiery, ex-patron de l'Office Central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants, et la magistrate Véronique Degermann, aujourd'hui procureure adjointe au parquet de Paris, ont donc été confrontés. 

Ils ont un souvenir radicalement différent de cette fausse garde à vue organisée dans une chambre de l'hôtel Mercure de Nanterre le 3 avril 2012 et destinée à monter une vaste opération d'infiltration contre des narcotrafiquants. 

Rappel des faits

Les policiers cherchaient à monter une énorme livraison de cannabis importé du Maroc, avec infiltration de policiers français et déchargement de bateaux sur une plage près de Malaga par des policiers espagnols. Pour ce faire, ils avaient besoin d'un soutien. Sofiane Hambli, trafiquant notoire condamné à 14 ans de prison, se serait vu promettre une sérieuse remise de peine s'il acceptait de passer commande de plusieurs tonnes de cannabis à son ancien lieutenant, installé en Algérie. L'informateur  "tonton-trafiquant-balance" Sofiane Hambli aurait pu téléphoner de sa cellule à Nancy, comme il le faisait régulièrement d'ailleurs ; si ce n'est que dans ce cas précis les agents de l'OCTRIS tenaient à être à ses côtés pour ne rien rater de la séquence et donner en temps réel leurs informations et ordre en Espagne. D'où l'organisation de la fausse garde à vue. Les policiers de l'office central mettent alors dans la boucle plusieurs magistrats entre Nancy et Paris, manifestement sans clairement leur préciser tous les contours de cette affaire qui s'annonce très sensible. Certains magistrats jouent le jeu... d'autres refusent. Mais la fausse garde à vue finit par être prolongée, après l'intervention de Véronique Degermann justement, selon sa collègue de permanence le même jour. 

Cette drôle de garde à vue aurait pu rester secrète et cela a longtemps été le cas... jusqu'aux déclarations stupéfiantes sur procès-verbal du commissaire François Thiery. "Comme si ce jour-là, il n'avait pas voulu tomber tout seul",  estime un ancien collègue. Face à son ancienne partenaire dans la magistrature, l'ancien patron des Stups a maintenu ses déclarations mais sans aller plus loin dans le grand déballage. Au final, conclut un témoin, cela n'a quand même pas tourné au règlement de compte.

Plusieurs témoins décrivent un incroyable face-à-face qui fait l'effet d'une bombe au sein de la police judiciaire et de la magistrature

"Il y avait de la tension", évidemment, raconte un témoin de la scène ; "avec une divergence totale de positions", confie une source judiciaire. "Ce qui s'est passé est surtout terrible pour les relations entre la police et la justice", affirme  un policier proche du dossier. Il y voit une trahison ultime entre des magistrats du parquet de Paris, considérés jusque-là comme particulièrement compétents, et des "grands flics" qu'ils auraient encouragés durant des années. 

Selon nos informations, Véronique Degermann a rappelé qu'au moment des faits, elle n'avait pas eu une connaissance précise de cette audition d'un étrange suspect, en réalité un "tonton", un informateur très particulier de l'office central de lutte contre les trafics de stupéfiants.

L'époque de la confiance

Un ancien collègue de la magistrate  rappelle le contexte d'avril 2012, quand le parquet de Paris et en particulier Véronique Degermann devaient gérer judiciairement les attentats perpétrés le mois précédent par Mohamed Merah. Et puis la confiance était alors totale envers François Thiery et ses équipes, qui travaillaient déjà avec la DEA américaine (Drug Enforcement Administration) et quelques autres grandes agences anti-drogue occidentales. Cet office central de la police judiciaire collectionnait des succès conséquents, notamment aux Antilles. 

"Comment cette magistrate aussi brillante peut ne pas se rappeler que cette garde à vue fictive n'avait pour but que de déclencher une opération d'infiltration inédite qui engageait des agents espagnols pour décharger de la drogue sur la côte andalouse ?" Pour cette source policière, proprement "écœurée", la magistrate a "chiqué" mercredi matin, comme ces suspects qui ont tendance parfois à avoir des pertes de mémoires... C'est là que les divergences apparaissent comme un abyme. 

Les magistrats lyonnais qui ont déclenché cette confrontation si particulière, n'ont à ce stade pas pris de décision sur les suites judiciaires. Mais plusieurs convocations ont déjà été envoyées pour la mi-décembre. Un autre proche du dossier rappelle tout de même que la vérité judiciaire n'est pas encore établie, que les juges d'instruction peuvent dans les semaines qui viennent estimer que Véronique Degermann a agi de bonne foi et que la fausse garde à vue déclenchée par François Thiery n'a porté préjudice à personne, comme l'affirme un proche de l'ancien patron des stups, qu'elle n'a pas court-circuité d'autre dossier judiciaire, qu'elle n'a pas porté atteinte aux droits fondamentaux du suspect placé en garde à vue  - puisque il était d'accord. Et surtout parce qu'il s'agissait d'un acte d'enquête qui a permis à la police judiciaire française d'obtenir des résultats sans précédent. Même s'il a débouché sur un faux procès-verbal.   

Une fausse garde à vue et deux affaires

Cette histoire de garde à vue fantôme n'est qu'une composante dans un vaste dossier à tiroirs qui regroupe deux affaires distinctes, instruites à Bordeaux et Lyon. Ces deux affaires portent sur deux opérations d'infiltration au sein des cartels franco-algéro-marocains de la "cannabis connexion". La première a explosé en 2015, lors de la saisie par des douaniers, à Paris, d'une partie d'une cargaison de 7 tonnes de drogue ; or celle-ci était censée servir d’appât pour les trafiquants, de telle sorte  que les enquêteurs puissent dans un deuxième temps frapper les acheteurs et les semi-grossistes. La deuxième affaire a surgi en 2016 après la plainte d'un autre informateur de François Thiery, Hubert Avoine, envoyé au sud de l'Espagne pour surveiller une villa lors de l'opération d'Avril 2012. Dans un livre co-écrit avec le journaliste de Libération Emmanuel Fansten, Hubert Avoine dénonce les méthodes douteuses de l'ancien chef de l'OCTRIS qui a fonctionné cette fois-là avec un "tonton" qui était selon lui bien plus qu'un informateur classique, un simple logisticien. On avait cette fois un narco trafiquant qui revenait aux affaires et qui s'est enrichi au passage grâce à la protection de son agent traitant. 

Ce sont des déclarations lors d'une garde à vue de François Thiery le 20 mars 2017 qui ont abouti finalement à la confrontation de ce mercredi 10 octobre. Mis en cause dans l'affaire des 7 tonnes de cannabis importés par son principal informateur et interceptés en plein cœur de Paris en 2015 par les douaniers, le commissaire explique alors avoir toujours travaillé main dans la main avec les magistrats du parquet de Paris, en particulier Véronique Degermann. Et quand il illustre leur très proche collaboration pour faire tomber des réseaux en France, François Thiery dévoile les dessous d'une fausse garde à vue de cet informateur en avril 2012. 

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