Le procès pour esclavage moderne qui s'est ouvert ce lundi à Nanterre, est celui d'un couple de hauts dignitaires burundais, déjà poursuivis par la justice française, qui les avait en partie innocentés. Ils comparaissent pour de nouveaux faits, cette fois sur un homme qui affirme avoir été leur esclave pendant 10 ans.

 Méthode Sindayigaya, Burundais de 39 ans, affirme avoir été réduit en esclavage, pendant dix ans, dans une villa de banlieue parisienne.
Méthode Sindayigaya, Burundais de 39 ans, affirme avoir été réduit en esclavage, pendant dix ans, dans une villa de banlieue parisienne. © Radio France / Sophie Parmentier

Dans ses collines du Burundi, Méthode Sindayigaya cultivait des haricots, des bananes et du manioc. Il était "heureux", avec sa jeune épouse Léoncie, et leurs deux très jeunes enfants, un petit garçon de trois ans, une petite fille d'un an. C'était en 2008. Méthode Sindayigaya raconte qu'il a alors croisé la route des époux Mpozagara, hauts dignitaires tutsi. Candide Mpozagara se dit princesse, en tant que petite-fille du dernier roi du Burundi, déposé en 1966 par les Belges. Gabriel Mpozagara, lui, fut procureur, ministre, puis diplomate à l'UNESCO. Ils possèdent une maison en France. Le couple demande à Méthode Sindayigaya s'il accepte de les accompagner en France, pour s'occuper quelques mois d'un de leurs fils, autiste, qui doit se faire soigner à Paris. "C'était en avril 2008, c'était un voyage pour trois mois", assure Méthode. 

Mais à l'atterrissage à Roissy, un piège semble se refermer sur lui, selon son récit. Le passeport, que les époux Mpozagara lui avaient fait faire, est vite confisqué, dit-il. Le voilà coincé chez eux, dans une villa de banlieue parisienne, à ne pas oser sortir, de peur d'être arrêté par la police, sans papiers, et sans grande maîtrise de la langue française.

Un lit à la cave, sous la chaudière au fioul

Commence alors son calvaire. "Pendant dix ans, j'ai été prisonnier, ils me disaient : 'Tu vas rester ici'. Ils m'ont volé ma vie", résume-t-il, la gorge nouée. Il raconte que "Monsieur et Madame", comme il les appelle encore respectueusement, l'obligeaient à se lever chaque matin à 6 heures, et à travailler jusque vers 1 heure du matin, chaque nuit. Il raconte qu'il devait chaque jour leur préparer les repas, ranger, nettoyer, briquer encore, s'occuper de leur fils adulte handicapé, jardiner, laver la voiture, sortir les poubelles. Il était l'homme à tout faire, sept jours sur sept, privé de dignité, détaille-t-il : "Je dormais à la cave, sous la chaudière à fioul avec le gaz et les fumées qui sortent". Méthode Sindayigaya explique qu'il avait souvent mal au ventre, à cause de ces odeurs nocives. Il avait souvent le ventre vide aussi.  Lui qui cuisinait pour ses "patrons" assure qu'il n'avait le droit de ne manger que debout, seul, les restes, et "jamais de viande". Peu à peu, il a maigri, jusqu'à ne plus peser qu'une quarantaine de kilos.

"Mes enfants me demandaient pourquoi je ne revenais pas, ils me disaient : 'Tu ne nous aimes pas', ça me rendait très malheureux"

Souvent, Méthode Sindayigaya a pleuré, en silence. Souvent, il a prié, seul en écoutant Radio Notre Dame, car "je n'avais même pas le droit d'aller à l'église". Il assure qu'il n'avait pas le droit non plus de parler aux voisins, "même pas le droit de dire bonjour". Méthode, le regard immensément doux, affirme qu'on ne l'autorisait pas non plus à appeler sa femme, seul. C'était avec un téléphone de la maisonnée, toujours en présence de Monsieur, Madame, ou l'un de ses enfants, dit-il, et c'est ainsi qu'il explique que pendant dix ans, il n'ait jamais alerté sa femme sur ce qu'il vivait vraiment. "Elle me demandait quand je reviendrais les voir, les enfants me demandaient quand j'allais revenir. Je leur disais : bientôt. Ils me disaient : on ne te croit pas, tu ne nous aimes pas. Ça me rendait très malheureux." Douloureusement, Méthode Sindayigaya explique qu'il a fini par oublier le visage de ses enfants, qui ont donc grandi dix ans sans lui, au Burundi. 

Un salaire équivalent à moins de 3 000 euros pour dix années

Ce sont des voisins, en France, qui ont fini par donner une première alerte, inquiets pour cet homme si maigre et si muet, qu'ils ne faisaient qu'entrapercevoir, sortant les poubelles. Un commissariat a donc été avisé d'une situation suspecte, début 2018. Puis en juin de la même année, des ouvriers ont effectué des travaux dans la maison des Mpozagara. Les ouvriers ont alors croisé Méthode Sindayigaya, sale et frottant le sol, dans un sous-sol. Ils se sont aussitôt inquiétés. Une nouvelle alerte a été donnée. Et en juillet 2018, la police est allée interpeller les Mpozagara, et délivrer Méthode Sindayigaya. Ce jour-là, quand il a vu les policiers, il a d'abord eu peur. Puis, ça a été "le plus beau jour" de sa vie, quand il a ensuite appelé librement sa femme, pour tout lui expliquer. Depuis, elle l'a rejoint en France avec leurs enfants, et tous ont obtenu le statut de réfugié. Elle avait été menacée de mort, dit-elle, après la libération de son mari. Menaces d'émissaires qu'auraient envoyé les Mpozagara ?

Gabriel et Candide Mpozagara nient fermement avoir été malveillants envers quiconque. Ils nient catégoriquement avoir réduit Méthode Sindayigaya à l'état d'esclave. Ils parlent de "complot" contre eux. Eux, qui ont déjà été condamnés une première fois pour des faits similaires en 2007, avant d'être relaxés, en appel. Leur première affaire était allée jusqu'en cassation. Puis devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme, qui avait obligé la France à revoir ses lois, non conformes à la Déclaration universelle des Droits de l'Homme en matière d'esclavage. Depuis, la loi française a été modifiée. 

Le 7 décembre 2018, lors d'une audience publique au palais de justice de Nanterre, le couple Mpozagara avait demandé le renvoi de leur procès face à Méthode Sindayigaya. Ils s'étaient plaints d'une enquête judiciaire qu'ils estimaient bâclée. Ils avaient réclamé un juge d'instruction, qu'ils n'ont pas obtenu. Ce lundi après-midi s'est ouvert leur procès, au tribunal correctionnel de Nanterre. Ils comparaissent notamment pour "soumission à du travail ou à des services forcés" et "conditions de travail ou d’hébergement contraires à la dignité". Ils vont tenter de prouver qu'ils ont dûment payé Méthode Sindayigaya, qui était comme un "homme au pair", chez eux. De l'argent a en effet été régulièrement envoyé à Léoncie, au Burundi, pendant dix ans. Mais selon les avocats de Méthode, maîtres Martin Pradel, Alexandre Reynaud et Camille Lucotte, la somme n'atteint même pas les 3 000 euros, pour dix années de travail. Sur un bulletin manuscrit, on voit en effet une somme versée de 28 euros, pour un mois de travail.

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