Un mois après la sortie du livre de Camille Kouchner, "La Familia Grande", dans lequel elle révèle l'inceste subi par son frère, la vague #MeTooInceste se poursuit, de manière impressionnante. Dans le cabinet d'une avocate parisienne spécialisée dans l'enfance, les appels explosent. Et parfois, aussi, la colère.

Maître Marie Grimaud au procès Fiona. L'avocate croule sous les appels depuis la sortie du livre de Camille Kouchner sur l'inceste subi par son frère
Maître Marie Grimaud au procès Fiona. L'avocate croule sous les appels depuis la sortie du livre de Camille Kouchner sur l'inceste subi par son frère © Maxppp / Yves Salvat

Quand on pousse la porte du cabinet de Me Marie Grimaud, le premier objet que l'on voit est un commissariat de police Playmobil. Il trône dans la salle d'attente, au milieu d'autres jouets pour enfants, et de livres sur la séparation, le racket, ou le respect du corps

Ici, tout est pensé pour l'enfant. L'avocate est spécialisée depuis dix ans dans les affaires de protection de l'enfance. Elle est entre autres l'avocate de l'association Innocence en danger. Marie Grimaud est habituée à recevoir, chaque mois, cinq à six nouveaux dossiers pour des affaires d'inceste. Depuis la sortie de La Familia Grande, de Camille Kouchner, elle a noté une explosion des appels. 

"Il y a eu un effet révélateur de prise de conscience"

"Depuis trois semaines, nous avons beaucoup d'appels de femmes qui ont pris conscience de la nécessité de parler, de rencontrer un avocat, de déposer une plainte", explique Me Grimaud. Des femmes qui appellent "non tant pour elles-mêmes, mais pour un frère ou une petite soeur, ou une nièce, qu'elles estiment être peut-être en danger. Donc, il y a un effet révélateur de prise de conscience qui s'est fait". 

Les femmes qui appellent au cabinet de Marie Grimaud disent qu'elles "n'ont jamais osé en parler, voir un avocat pour déposer plainte, parce qu'elles pensaient qu'elles étaient seules, mais la lecture de ce livre, la prise de parole médiatique de certaines victimes, leur a fait comprendre qu'elles n'étaient sûrement pas toutes seules". Alors, elles ont décroché leur téléphone ces dernières semaines, pour des faits parfois pas loin d'être prescrits. 

Certaines ont appelé précisément pour éviter la prescription. L'approche de la prescription qui est si souvent "source de réveil, un déclencheur", observe Marie Grimaud . D'autres ont passé un premier coup de fil juste après la lecture de La Familia Grande, pris un rendez-vous, puis renoncé à venir à la dernière minute. Une attitude courante, selon l'avocate spécialisée. Car si souvent, à l'approche du rendez-vous avec une robe noire, qui incarne la justice, il y a la peur abyssale de porter plainte contre un proche. Tous les avocats et enquêteurs qui écoutent des victimes d'inceste, savent leur déchirement, au moment de dénoncer, car en dénonçant, les victimes font aussi exploser la famille qui a été leur refuge, jusqu'à l'agression. 

"La libération de la parole peut amener des conséquences qu'on n'imagine pas"

"On ne peut que se réjouir que, dans notre société, le terme 'inceste' se propage, car cela permet une prise de conscience, mais la libération de la parole peut avoir des conséquences qu'on n'imagine pas", note Marie Grimaud. 

De manière inattendue, en même temps que de nouvelles victimes présumées l'appellent pour dénoncer des faits souvent anciens, l'avocate fait face depuis quelques semaines à une déferlante d'appels d'un autre genre : les appels des clients qu'elle suivait déjà, souvent pour des affaires concernant de jeunes enfants. Des clients qui se plaignent de la médiatisation de l'affaire Kouchner-Duhamel ou de l'affaire Berry. Des clients qui se plaignent surtout de la célérité des auditions dans ces enquêtes aux faits a priori prescrits, versus la lenteur de la justice à leur égard. 

Camille Kouchner et son frère jumeau Victor ont été auditionnés peu après la parution de La Familia Grande. Coline Berry, fille aînée de Richard Berry, qui vient de dénoncer, il y a quelques jours, un inceste qu'aurait commis son père quand elle était enfant, doit être entendue ce jeudi par la brigade de protection des mineurs de Paris. Ce sont ces auditions fixées très rapidement, pour des adultes et des faits très anciens, qui scandalisent une grande partie des clients de Marie Grimaud.

"La majorité des dossiers que nous avons, ce sont des enfants de 3 à 7 ans qui ont été capables de dire 'papa me fait ça, grand-père me fait ça, tonton me fait ça'"

Car au cabinet de Marie Grimaud, la majorité des dossiers d'inceste concernent des enfants jeunes, souvent âgés de 3 à 7 ans, qui ont dénoncé des faits, presque immédiatement, sans se murer dans le silence. "Entre trois et sept ans, c'est un âge où les enfants parlent facilement" explique Me Grimaud. "La majorité des dossiers que nous avons, ce sont des enfants qui, à cet âge-là, ont été capables de dire : 'papa me fait ça, grand-père me fait ça, tonton me fait ça'". 

Et dans beaucoup de ces dossiers concernant des bambins encore aux prises avec leur agresseur présumé, les enquêtes stagnent, selon Me Grimaud. Elle regrette que toutes les auditions qu'elle estime urgentes n'aient pas toujours eu lieu dans les brigades des mineurs, souvent submergées. Les enquêtes ne sont pas toutes jugées prioritaires. Et il y a tant de dossiers qu'il est parfois difficile de savoir lequel prioriser, reconnaissent en aparté plusieurs enquêteurs spécialistes. 

Alors, dans son cabinet, Marie Grimaud sent souffler en ce moment ce vent de colère. "On est submergés par la colère de nos clients qui disent, mais enfin, moi je m'appelle pas Camille Kouchner ou Coline Berry et parce que je n'ai pas ce nom-là, on ne réagit pas quand je dépose une plainte, on me dit que les services sont débordés et en même temps, ces femmes-là vont avoir dans les trois jours une audition !" 

L'avocate dénonce une justice à deux vitesses

Me Grimaud perçoit "la souffrance et l'incompréhension pour beaucoup". Et "le sentiment que la justice n'instruit et ne fonctionne que pour ceux qui ont un nom, et pas pour les petites gens", tempête l'avocate, qui a conscience de son discours corrosif. Mais elle craint "une violence supplémentaire pour les victimes d'inceste pas entendues". 

Marie Grimaud parle de "justice à deux vitesses" dans ces affaires d'inceste. Et elle appelle les magistrats, qui "croient d'emblée la parole de Camille Kouchner", à croire autant la parole des enfants de trois à sept ans qu'elle accompagne dans son cabinet. D'après elle, trop souvent, des bambins sont jugés affabulateurs, particulièrement dans des situations de séparations conflictuelles, où les enquêteurs soupçonnent beaucoup les mères de manipulation contre le père. Marie Grimaud alerte sur le risque de créer "une rupture entre victimes" au coeur de cette déferlante #MeTooInceste et post-Familia Grande, pourtant porteuse de tant d'espoirs.

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