Au troisième jour du procès des gérants de ce bar de Rouen dans l’incendie duquel 14 personnes ont trouvé la mort le 5 août 2016, le tribunal a entendu les 3 jeunes rescapés.

Gauthier, Yanis et Bilal sont les trois rescapés de l’incendie du sous-sol du Cuba Libre, dans la nuit du 5 au 6 août 2016, à Rouen.
Gauthier, Yanis et Bilal sont les trois rescapés de l’incendie du sous-sol du Cuba Libre, dans la nuit du 5 au 6 août 2016, à Rouen. © AFP / Charly Triballeau

Ils sont figés à la barre du tribunal par les souvenirs douloureux qui hantent leurs jours et les cauchemars qui, depuis trois ans, peuplent leurs nuits. Gauthier, Yanis et Bilal sont les trois rescapés de l’incendie du sous-sol du Cuba Libre, les trois "miraculés" leur a dit un pompier qui est intervenu la nuit du drame. 

Devant les magistrats, dans le silence total de la salle majestueuse du tribunal correctionnel de Rouen où se déroule le procès, ils s’en remettent à leur instinct de survie pour expliquer comment ils ont eu le réflexe de remonter l’escalier en flammes pour déjouer le piège dans lequel ils se sentaient enfermés. Les 14 autres occupants de cette cave sont tous décédés.

"J'ai entendu crier 'au feu', j'ai cru que c'était une blague"

"J’ai entendu la fille qui tenait le gâteau crier ‘Au feu !’" se souvient Gauthier, le copain du DJ, à peine 20 ans ce 5 août 2016. "J’ai cru que c’était une blague". Mais très vite il réalise. Il se jette sur la sortie de secours, comprend qu’elle est fermée à clé. Il récupère le sac à main de sa cousine, la prend par la main et l’entraine vers l’escalier. "De base, je suis un campagnard, je sais que les flammes ne brûlent pas si on passe très vite dedans".

Gauthier retire sa chemise, la positionne dans sa bouche, remonte les marches à quatre pattes, se brûle les mains et les jambes sur le sol de l’escalier, il atteint le rez-de-chaussée envahi par les fumées noires et, toujours en apnée, trouve la sortie. Dans la rue, il coure vers le gazon de l’autre côté de la chaussée et se roule dedans pour sentir la fraicheur sur sa peau. C’est à ce moment-là qu’il comprend qu’il a échappé au drame mais que sa cousine ne l’a pas suivi.

"Je ne sais toujours pas aujourd’hui comment j’ai réussi à m’en sortir"

Yanis a vu Gauthier s’élancer dans l’escalier, il l’a suivi, sans réfléchir. "Mes jambes ont bougé toutes seules", décrit le jeune homme. "Mais je ne sais toujours pas aujourd’hui comment j’ai réussi à m’en sortir". Bilal est le troisième et le dernier à comprendre qu’il n’y aurait pas d’autre solution que de traverser les flammes : "j'ai senti la mort à ce moment-là". Lui aussi remonte l’escalier tant bien que mal et s’en sort. 

Gauthier, Yanis et Bilal se sont rapidement remis de leurs brûlures mais pas de cette culpabilité de n’avoir rien pu faire pour leurs amis, leurs cousines, restés prisonniers de la cave du Cuba Libre. "Personne ne m’en veut dans la famille, mais au fond de moi je sais que j’aurais pu tenter quelque chose", se reproche encore Yanis.

Alors, depuis 3 ans, ces jeunes garçons qui partaient faire la fête, ne parviennent pas à tourner la page, hantés par des images, des bruits, des odeurs, des situations qui chaque jour leur rappellent qu’ils auraient pu mourir comme 14 autres de leurs proches. "C’est difficile d’en parler", se lance Gauthier, chauffeur de taxi pour la SNCF. "On vit avec ça tous les jours, on fait avec". Il décrit les séquelles physiques : les cicatrices, la cheville qui tremble, les mains qui fatiguent, les douleurs généralisées quand le temps est humide. Il y a trois ans, Gauthier avait l’insouciance de son âge : 

J'aimais la fête, les soirées, les filles. Maintenant, je ne pense plus qu’à la sécurité partout où je vais : je cherche les portes de secours, les fenêtres, les lieux où je pourrais me réfugier.

"C’est comme si j’étais en permanence en crise d’angoisse", décrit Yanis, qui aujourd’hui ne fait rien parce qu’il n’arrive plus à dormir. "Je ne supporte plus les lieux sombres et les bars, je ne descends plus dans les caves, dans les parkings souterrains. J’ai vu trois psychologues mais ça me rappelait des trop mauvais souvenirs, ça me convenait pas"

Chasser les cauchemars

Bilal est toujours hanté lui aussi par les odeurs de tout ce qui chauffe, hanté également par un bruit, celui de ses mains quand il les posait sur le sol brûlant de l’escalier du Cuba Libre. 

Ca faisait 'Pshshshshshsh' comme quand on jette un steak dans une poêle chaude...

Depuis 3 ans, Gauthier, Yanis et Bilal tentent de chasser ces souvenirs et ces cauchemars, en vain pour l’instant, comme si leurs vies étaient aujourd’hui encore suspendues à ce statut de "miraculé".

Le tribunal entendra ce jeudi les témoignages des familles des victimes décédées dans l’incendie du Cuba Libre. Le procureur prononcera ses réquisitions le lundi 16 septembre. Le jugement sera mis en délibéré après les plaidoiries des avocats des deux prévenus, les deux gérants du bar. Ils risquent jusqu’à cinq ans de prison pour la somme de négligences à l’origine de cette catastrophe

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