Corinne Audouin a assisté au procès en appel de Jacqueline Sauvage, à Blois, en décembre 2015. Malgré la justesse du personnage interprété par Muriel Robin, le film d'Yves Rénier diffusé lundi soir sur TF1 échoue à restituer la complexité de l'affaire.

Muriel Robin incarne Jacqueline Sauvage dans une fiction pour TF1
Muriel Robin incarne Jacqueline Sauvage dans une fiction pour TF1 © Capture d'écran TF1

La ressemblance est bluffante. Muriel Robin a beau ne pas avoir le même gabarit que Jacqueline Sauvage, petite femme mince aux traits fins, la comédienne réussit à incarner cette femme de 68 ans que l'on a scrutée, pendant trois jours, dans le box des accusés de la cour d'assises du Loiret. C'était son procès en appel, pour le meurtre de son mari.

Comme en première instance, elle a été condamnée à 10 ans de réclusion criminelle. Ses avocates ont échoué à la faire acquitter au nom d'une "légitime défense différée" qui n'existe pas dans la loi française. François Hollande l'a finalement graciée, elle est sortie de prison le 28 décembre 2016.

Derrière les lunettes métalliques à fine monture, les cheveux gris ramenés en chignon, le visage sans apprêt, Muriel Robin est tout simplement juste ; rendant à Jacqueline Sauvage sa complexité, au-delà de l'icône qu'elle est, bien malgré elle, devenue. Une femme amoureuse, et pourtant battue, humiliée. Qui s'en va, puis revient, quand son homme vient la chercher. Qui ce jour-là, charge son fusil, avant d'abattre son mari de trois balles dans le dos. Le rôle de la brute est incarné, là aussi, avec finesse par un Olivier Marchal tout en souffrance. 

Ce qui gratte est lissé, arrangé, accommodé

Dommage qu'Yves Rénier et les scénaristes n'aient pas fait confiance à ce beau duo d'acteurs pour raconter l'histoire de Jacqueline Sauvage dans toute sa complexité. Comme s'il fallait absolument simplifier, surligner, pour que le téléspectateur comprenne bien la thèse du film : Jacqueline Sauvage n'avait pas d'autre solution que de tuer son mari. 

Alors on ne s'embarrasse pas de nuances. Le soir où elle tire sur son mari, Jacqueline Sauvage avait, dans la réalité, une coupure à la lèvre, trace d’un coup que son mari venait de lui asséner. À l'écran, Muriel Robin apparaît la pommette éclatée, du sang coule de son nez. 

Ses trois filles semblent vivre dans un catalogue Habitat. La rudesse de Fabienne, la cadette, qui conduisait les camions de son père, est totalement gommée. Ce qui gratte est lissé, arrangé, accommodé. 

Dans la vraie vie, Nathalie Tomasini et Janine Bonnagiunta ont écrit à Jacqueline Sauvage pour proposer leurs services. À l'écran, l'une des filles explique à sa mère, le visage illuminé d'espoir : "On a trouvé deux avocates, des spécialistes des violences conjugales, elles acceptent de te défendre". 

Suit ce dialogue surréaliste entre les deux avocates, au sortir d'un parloir avec Jacqueline. On résume : 

- On va plaider... la légitime défense !  
- T'es sûre ? La loi le permet pas, je te rappelle ce que dit le code pénal... (suit une longue explication juridique)  
- Mais son cas, c'est l'occasion parfaite d'ouvrir le débat. C'est pour ça qu'on l'a ouvert ce cabinet, non ? Même si on perd, on aura gagné.

Ce qui a au moins le mérite de l'honnêteté : la défense a plaidé la cause, plutôt que l'histoire et la personnalité de Jacqueline Sauvage. Et ce fut un échec cinglant.

Rien ne colle

De ce désastre, le film ne montre rien. Les scènes de procès sont totalement hors-sol, comme si personne ne croyait vraiment à ce qui est raconté. La présidente de la cour d'assises semble tétanisée, le regard absent. Le film montre un avocat général talentueux, mais fourbe. A l'écran, les avocates sont brillantes, font mouche, reprennent la présidente. Les filles de Jacqueline Sauvage fendent la foule des micros et caméras, au milieu des pancartes où est écrit "libérez Jacqueline Sauvage". Rien de tout cela n'est vrai. On le sait, on y était. 

Le film ne colle pas avec les souvenirs précis que l'on garde de ces trois jours de procès : dans la salle d'assises, l'ambiance était tendue, les audiences très dures,  avec des journées interminables. On se souvient de juges incrédules, agacés face à l'accusée, mais aussi à ses filles, sans aucune capacité d'écoute, ni d'empathie. De l'impuissance des avocates à amener les débats sur le terrain de la psychologie des femmes battues, qui visiblement n'intéressait pas les magistrats. On garde enfin en mémoire l'humanité de l'avocat général, dans sa façon de s'adresser à Jacqueline Sauvage, de lui expliquer qu'elle avait été partie prenante de son propre malheur. Le film fait un sort à cette complexité, même si quelques moments de vérité affleurent parfois, grâce, encore, à Muriel Robin. Les excuses de Jacqueline Sauvage à la sœur de Norbert Marot, les larmes de celles-ci, à la toute fin du procès, c'était vraiment comme ça, oui. 

Restez regarder le documentaire consacré à l'affaire, juste après la fiction, sur TF1

Alors on n'est sans doute pas le meilleur public pour ce téléfilm. Trop spécialiste, trop impliquée, obnubilée par des détails.... Mais s'il y a un conseil que l'on peut donner à ceux que cette histoire passionne. C'est de rester sur TF1, pour regarder, juste après la fiction, le documentaire consacré à l'affaire

Vous y verrez les vrais acteurs du procès. Les voix de multiples témoins, depuis le premier policier qui a interrogé Jacqueline Sauvage, jusqu'à l'ex président de la République, François Hollande, qui témoigne pour la première fois. Sans caricature, ni parti pris, Marion Baillot retrace en 52 minutes l'histoire d'un emballement que personne ne pouvait prévoir. Avec cette part d'irrationnel et de mystère qui reste dans toute affaire criminelle, même après le verdict. Un documentaire en couleurs nuancées, après une fiction en noir et blanc.

Jacqueline Sauvage, c’était lui ou moi, un film d’Yves Rénier, TF1, 21h

Jacqueline Sauvage, victime ou coupable ?, une enquête de Marion Baillot et Pauline Liétar, TF1, 23h

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