« Je me doute qu’on est écouté sur la ligne officielle »

Les enquêteurs sont également intrigués par le changement de ton sur les portables de Nicolas Sarkozy et de Thierry Herzog, à partir du 25 février 2014. Une information judiciaire vient alors d’être ouverte par le parquet financier pour trafic d’influence. Thierry Herzog se déplace pour rendre visite à Nicolas Sarkozy à Monaco. Les enquêteurs les soupçonnent d’avoir appris qu’ils étaient sur écoute, y compris sur « la ligne Bismuth ». Le lendemain, Nicolas Sarkozy explique au téléphone à Thierry Herzog qu’il ne veut pas intervenir en faveur de Gilbert Azibert pour un poste à Monaco.

  • Quand avez-vous eu connaissance que votre ligne Bismuth était sous surveillance ?

__

__

« Quand il y a eu la perquisition chez Herzog. Comment aurais-je pu le savoir ? »

  • Pourquoi tenez-vous des conversations sur les lignes Bismuth pour préparer les conversations que vous avez sur la ligne officielle ?

« Parce que je me doute qu’on est écouté sur la ligne officielle. »

  • Quelqu’un vous a-t-il informé des écoutes judiciaires de vos téléphones ?

« Non personne. Le bruit qui circulait était que j’étais sur écoute, et depuis longtemps. Ce bruit circulait dans les rédactions. »

  • Concernant la connaissance de l’écoute de votre ligne Bismuth, très étrangement dans les heures qui suivent le retour de Thierry Herzog de son voyage précipité à Monaco, le 26 février au matin, vous évoquez Gilbert Azibert avec lui, pour la première fois sur votre ligne officielle que vous savez sur écoutes de longue date. Comment expliquez-vous avoir évoqué ce jour-là un sujet que vous aviez pris soin de n’évoquer que sur les lignes Bismuth jusque-là ?
Nicolas Sarkozy à Metz
Nicolas Sarkozy à Metz © MaxPPP/L'Est Républicain/Alexandre Marchi

« C’est très simple. Connaissez-vous la maitrise qu’il faut lorsqu’on apprend qu’on est écouté depuis neuf mois ? La vigilance n’est pas la même. Il y a un moment où on se relâche. Si j’avais su que Bismuth était écouté, vous pensez que je ne l’aurai pas su avant ? Si j’avais eu un informateur, il n’aurait certainement pas attendu un mois pour m’informer. Donc je n’ai eu aucun informateur et prononcer le nom de Monsieur Azibert ne m’apparaissait pas constitutif d’un délit, quel qu’il fut. »

  • Cette première évocation de Gilbert Azibert sur votre ligne officielle n’a-t-elle pas de lien avec la visite monégasque impromptue que vous rend votre avocat dans la nuit du 25 au 26 février ?

« En aucun cas. Dans la nuit ? C’est absurde, c’était en fin d’après-midi. Et ensuite nous avons dîné ensemble, avec ma femme et lui. À mon souvenir, il doit arriver vers dix-sept heures-dix-huit heures. Il est reparti chez lui à Nice à 22 heures, après qu’il ait dîné avec nous. Où est la nuit ? »

  • Quelle était la raison de ce voyage précipité à Monaco pour Me Herzog ?

« C’est très simple. Même si je n’ai pas à me justifier de quand je vois mon avocat, à moins que ce soit un délit de voir son avocat. Serais-je le seul justiciable à ne pouvoir voir son avocat, où et quand je veux ? Mais je vais malgré tout vous répondre. Ce jour-là, Me Herzog m’a dit avoir déjeuné avec un journaliste d’un hebdomadaire, « Le Point » me semble-t-il. Ce journaliste lui a annoncé que « les écoutes Buisson » allaient sortir et que dans ces écoutes, certaines concernaient des enregistrements privés de mon épouse. Mon avocat souhaitait donc nous voir, mon épouse et moi, pour décider de ce que nous devrions faire si ces écoutes étaient publiées. Son avis était clair : il souhaitait attaquer juridiquement Patrick Buisson. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait dans les jours qui ont suivi. Cette discussion devait avoir lieu avec ma femme et moi et nécessitait que nous en discussions. Cette discussion était d’autant moins un problème que, comme vous le savez, Thierry Herzog habite Nice et qu’entre Nice et Monaco, en février, il y a à peine un quart d’heure de voiture. Donc il est venu. Nous avons parlé de l’action judiciaire à engager, nous avons eu l’accord de ma femme. Il a dîné avec nous et il a regagné son domicile de Nice. Je précise que ce voyage à Monaco n’avait rien d’impromptu pour moi, puisqu’il avait fait l’objet d’une réservation pour une thalassothérapie à l’hôtel de Paris, durant huit jours, pour ma femme, ma fille et moi, un mois auparavant. »

  • Cela correspond à la date de l’ouverture de la présente information [judiciaire]. N’y a-t-il là qu’une coïncidence ?

« Comment voulez-vous que je sache qu’une information judiciaire est ouverte ? Si j’en crois les informations que vous me donnez, la décision d’une ouverture d’information me concernant a été prise le 25 dans la matinée, mais n’a été formalisée que le 26. Comment voulez-vous que mon avocat qui a pris son billet pour me rejoindre à Monaco en fin de matinée, le 25, ait pu être informé en quelque sorte en direct de la décision de principe de l’ouverture d’une information judiciaire contre X. C’est absurde. Personne ne peut croire une seconde que le cabinet du garde des Sceaux, le cabinet du ministre de l’Intérieur, que le parquet financier ait pu avoir la moindre fuite à l’endroit de mon avocat. Non pas le jour même, mais la veille de l’ouverture formelle de cette information ! J’affirme que ni mon avocat ni moi n’étions au courant de cette ouverture. J’affirme qu’il n’est pas venu à Monaco pour me parler de cela, mais bien pour me parler de ma stratégie de défense s’agissant des « fuites Buisson. » Enfin… Vous écoutiez mes téléphones, vous écoutiez les téléphones de mon avocat. J’étais à Monaco depuis déjà quatre jours. Comment voulez-vous que je sois informé de ce qui se passe au moment à Paris, c’est à dire à mille kilomètres de là. J’apporte donc le démenti le plus formel à votre question. »

« Je ne voulais pas que mon séjour à Monaco soit connu des autorités politiques françaises »

  • Aviez-vous eu connaissance des projets de réorientation de la carrière professionnelle de Gilbert Azibert vers la principauté de Monaco ?

« Absolument pas jusqu’au moment où je me suis rendu à Monaco, où j’ai dit à Thierry Herzog que j’envisageais de passer des vacances à Monaco. Je ne me souviens pas de la conversation exacte, mais quand Thierry Herzog a su que j’allais à Monaco, il m’a alors fait part de la candidature ancienne de Gilbert Azibert à un poste dont je n’ai pas compris la nature précise. C’était quelque temps avant mon déplacement à Monaco. (…) Je ne sais pas si Monsieur Azibert postulait pour le Conseil d’Etat ou la Cour de cassation. Thierry Herzog m’avait dit qu’il voulait un poste sur Monaco. La question était de savoir où en était sa candidature. »

  • Savez-vous quand la décision a été prise, et par qui, concernant la nomination en question ?

« Pas du tout. J’ignorais la nature exacte du poste envisagé par Gilbert Azibert et j’ignorais par qui la décision devait être prise à Monaco. »

  • Vous a-t-il été demandé de faire jouer vos relations afin d’appuyer la demande de Gilbert Azibert pour obtenir le poste qu’il souhaitait ?

« Thierry Herzog, si mon souvenir est exact, m’a demandé de voir où en était sa candidature et si, dans ce cas, il était possible d’obtenir des renseignements sur ses chances d’obtention du poste. C’est le souvenir que j’en ai, mais je ne peux pas vous préciser quand a eu lieu cette demande. »

  • Pourquoi demandez-vous à Thierry Herzog, le 22 février 2014, sur la ligne Bismuth de ne pas évoquer sur la ligne officielle, que vous savez tous les deux sur écoutes, le fait que vous vous rendez à Monaco ?

« Je ne voulais pas que mon séjour à l’hôtel de Paris, à Monaco, soit connu des autorités politiques françaises, du ministère de l’intérieur et de la place Vendôme. Je ne voulais pas qu’instantanément se déclenche une campagne « Sarkozy va passer une semaine à l’hôtel de Paris à Monaco ». Ceci dit, cela s’est avéré totalement inefficace, dans la mesure où j’ai pris avec ma famille un petit hélicoptère pour aller du Cap Nègre à Monaco. À l’arrivée, un membre du personnel de l’héliport de Monaco nous a pris en photo, et nous faisions la une de « Voici » la semaine suivante. »

  • Cette précaution n’a donc pas de lien avec un « coup de pouce » sollicité par Gilbert Azibert par l’intermédiaire de Thierry Herzog ?

« Est-ce que vous croyez que je prends huit jours à l’hôtel de Paris avec mon épouse et ma fille pour donner un coup de pouce à Monsieur Azibert ? Ce serait une démarche bien étrange et surtout bien longue pour un coup de pouce. »

__

__

Gilbert Azibert lors de la rentrée solennelle de la cour d'appel de Bordeaux en 2008
Gilbert Azibert lors de la rentrée solennelle de la cour d'appel de Bordeaux en 2008 © MaxPPP/Fabien Cottereau

« Thierry [Herzog] m’a cent fois demandé pour des gens qu’il aime si je pouvais les aider »

Lors d’une conversation téléphonique entre Nicolas Sarkozy et son avocat, intercepté par les enquêteurs sur la ligne Bismuth, Thierry Herzog explique à Nicolas Sarkozy que Gilbert Azibert souhaiterait décrocher un poste à Monaco. « Je l’aiderai, lui répond alors Nicolas Sarkozy (…) T’inquiètes pas. Dis-lui. Appelle le aujourd’hui en disant que je m’en occuperai, parce que je vais à Monaco et je verrai le Prince »

Lors de sa garde à vue, Nicolas Sarkozy donne une toute autre version.

__

__

« C’est quinze jours avant mon déplacement à Monaco, dit-il.C’est donc la preuve que le déplacement n’était pas organisé dans le but d’aider Monsieur Azibert. Mais c’est lorsque Thierry apprend que je vais à Monaco qu’il me parle des souhaits de Gilbert Azibert. Dans cette conversation, Gilbert Azibert me fait demander, via Thierry Herzog, où en est sa candidature. J’ai appris par la suite qu’au moment où Thierry Herzog m’en parle, Gilbert Azibert avait déjà déposé sa candidature. Je réponds à Thierry Herzog que cela ne pose aucun problème, s’agissant de quelqu’un dont mon propre avocat utilise les conseils sur une procédure pendante devant la Cour de cassation. J’ajoute que Thierry qui est un ami très proche m’a cent fois demandé pour des gens qu’il aime ou qu’il connaît si je pouvais les aider. C’est une démarche qui m’est apparue d’une banalité extrême. Et je lui réponds, comme souvent avec Thierry Herzog : « Bien sûr, ne t’inquiète pas, je le ferai. » Puis, j’arrive à Monaco. »

« Carla et le Prince se tutoient… »

**« Deux jours après mon arrivée, poursuit Nicolas Sarkozy, j’appelle le ministre d’Etat qui s’appelle Michel Roger pour lui dire deux choses : « Félicitations », parce qu’il a été confirmé peu de temps auparavant par le Prince. La seconde [chose], je lui ai dit que Carla et moi étions à Monaco pour la semaine et que si le Prince était là, nous serions heureux de le rencontrer. Je vous précise que mon épouse est une ancienne résidente monégasque, à l’époque où elle était mannequin. Elle connaît très bien le Prince. Et moi, compte tenu de mes anciennes fonctions, je connais très bien le Prince. Donc j’ai appelé Michel Roger au téléphone. Comme je n’ai pas son téléphone, j’ai demandé au directeur de l’hôtel de Paris : « Pouvez-vous dire à Michel Roger que je souhaite lui parler ? » Donc ça se passe ni sur le Bismuth, ni sur le portable normal. La communication a été passée par l’intermédiaire du téléphone de l’hôtel. Michel Roger me rappelle tout de suite. Je le félicite et je lui demande si le Prince est là, précisant que Carla et le Prince se tutoient. Monsieur Roger me répond que malheureusement le Prince est en Californie. « Il me charge de vous transmettre ses amitiés », me dit Monsieur Roger, mais vous ne pourrez pas le voir. Je le remercie, lui demande de transmettre mon amical souvenir au Prince et je raccroche. Dans ces conditions, comment vouliez-vous que je puisse parler de Gilbert Azibert ? À ce moment-là, je ne parle pas d’Azibert, non parce que je crains d’être accusé de trafic d’influence, mais parce que la conversation, dans sa brièveté, ne s’y prête guère. J’ajoute que j’aurais été bien en peine de présenter à mon interlocuteur la fonction qu’il envisageait. Si nous avions eu un déjeuner d’une heure et demi, peut-être que l’occasion se serait présentée. En l’occurrence, c’était inenvisageable. Vous pouvez demander à l’hôtel de Paris, faire les fadettes [NDR : les appels téléphoniques]. La communication a duré quatre minutes, peut-être cinq. Je ne me voyais pas évoquer Monsieur Azibert dans ce cadre. La preuve c’est que le 7 mars 2014, une dépêche AFP sort émanant des services judiciaires de la Principauté, selon laquelle Gilbert Azibert n’avait fait l’objet d’aucune intervention pour obtenir un poste au Conseil d’Etat de Monaco. Plus loin, ils disent : « Monsieur Azibert a bien été candidat à un poste à la Cour de révision », équivalent à Monaco de la Cour de cassation. La dépêche précise qu’au terme du processus de recrutement, sa candidature n’a pas été retenue. Il est également ajouté qu’il n’y a eu aucune intervention pour le poste à la Cour de révision. Ce communiqué indique qu’il n’y a aucune intervention au bénéfice de Gilbert Azibert pour les deux postes : Cour de révision et Conseil d’Etat.**

« Je me pose la question : quels services nous a-t-il rendus ? »

« En résumé, voilà le « raccourci » qu’on peut faire de « mon affaire », martèle Nicolas Sarkozy. Premièrement, j’espérais une décision positive de la Cour de cassation sur mon pourvoi, je ne l’ai pas eue. Monsieur Azibert espérait une intervention de ma part pour savoir où en était sa candidature, je ne l’ai pas fait. Enfin, Monsieur Azibert espérait obtenir le poste, il ne l’a pas eu. Pour un présumé trafic d’influence, c’est un résultat étrange ! »

  • Visiblement, les propos de Thierry Herzog ne portent pas sur une prise d’information, mais plutôt pour un « coup de pouce ». La demande de Gilbert Azibert n’était-elle pas plutôt poussée que simplement savoir où en était sa candidature ?

__

__

« Si j’avais eu à faire une intervention, que je n’ai pas faite, j’aurais commencé par demander où ça en était, ne serait-ce que pour savoir les chances d’une telle demande de prospérer. Donc, dans mon esprit, au moment où j’ai répondu ça, il était question d’une prise d’information. Si j’avais été amené à faire une intervention de cette nature, j’aurais commencé par vérifier là où en était sa candidature, ce que je n’ai même pas fait, comme en atteste le communiqué des services officiels de Monaco. »

  • Que signifie, selon vous, qui connaissez bien Thierry Herzog, pour lui, l’expression « donner un coup de pouce » ?

__

__

« Si je peux aider un candidat qui est son ami, je l’aide. Un « coup de pouce » est le contraire du passage en force. Un « coup de pouce », c’est une aide finale sur une candidature qui est déjà très bien engagée. En l’occurrence, ce n’était pas le cas puisque j’ai appris par la suite que sa candidature n’était pas bien engagée. »

  • Thierry Herzog indique dans cette conversation avoir rassuré Gilbert : « Tu rigoles, avec tout ce que tu as fait ! » À quoi est-il fait référence ?

« À tout sauf à un pacte. Il faut demander à Thierry Herzog, mais c’est une phrase « bateau ». Cela fait référence à tout sauf à quelque chose de précis. Ce sont des expressions qu’on emploie au téléphone, d’une banalité extrême. »

  • Ce « coup de pouce » venait-il en rétribution de quelque chose ?

« Non, je suis formel. J’ai d’ailleurs passé mon temps à expliquer le contraire. Ce « coup de pouce » n’a pas eu lieu. J’en ai apporté la preuve. »

  • Nous avons intercepté des propos de Thierry Herzog dans lesquels il déclarait concernant les projets monégasques de Gilbert Azibert : « J’ai demandé à Sarkozy, parce que Gilbert c’est un brave type, euh… voilà. Je lui ai dit : puisque tu es à Monaco, regardes. Il nous a rendu des services. » Selon vous, à quels services Thierry Herzog fait-il référence ?

« Il faut le demander à Thierry Herzog. Je me pose la question : quels services nous a-t-il rendus ? »

►►►Lire la suite

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.