Procès des attentats de janvier 2015, jour 7 – Chaque jour, France Inter revient en détail sur l’audience du jour, au procès des attentats de janvier 2015. Ce jeudi, les témoignages émouvants, pas toujours faciles à dire ni à entendre, de proches de victimes de l'attentat à Charlie Hebdo.

Hélène Honoré, fille du dessinateur Philippe Honoré.
Hélène Honoré, fille du dessinateur Philippe Honoré. © Radio France / Matthieu Boucheron

Ces derniers jours, la salle d'assises a plongé, tout entière, dans la tragédie du 7 janvier 2015. Comme aspirée par l'horreur, décrite à la barre par les survivants de l'attaque des frères Saïd et Chérif Kouachi. Ce jeudi matin, pour les parties civiles qui viennent livrer leur témoignage, il s'agit de parler de la vie. La vie de ceux qui l'ont perdue, brutalement, ce mercredi matin-là dans la rédaction de Charlie Hebdo.

"Je n'entendrai plus son rire"

C'est Véronique Cabut, veuve de Jean Cabut, qui s'avance la première à la barre. Elle vient raconter l'homme de 74 ans, "un homme libre, totalement libre", "pacifiste acharné, antimilitariste", fan de Trenet, de jazz, de Cab Calloway. Mais aussi de musique baroque : "il passait un morceau le soir, avant de s'endormir" se souvient sa veuve qui n'écoute plus cette musique depuis cinq ans. Jean Cabut le journaliste, aussi, dont la carte de presse portait le numéro 21 991 et dont les "deux piliers" étaient Charlie Hebdo et le Canard Enchaîné. Et, bien sûr, Cabu le dessinateur. Celui qui a commencé à 15 ans à peine, dans sa ville natale de Châlons-sur-Marne, aujourd'hui devenue Châlons-en-Champagne, pour le journal l'Union. "Il dessinait le conseil municipal", explique Véronique Cabut à la barre. Cabu, c'était celui qui "savait dessiner les visages comme personne. Il commençait toujours par les yeux." Celui qui, un jour, invité sur le plateau d'Antenne 2 à l'époque, a vu arriver un jeune. "Il avait des lunettes, n'osait rien dire. Il nous a dit qu'il était pion dans un lycée. Ce jeune, c'était Charb." 

Cabu, celui aussi qui est l'auteur du désormais célèbre dessin du prophète Mahomet, devenu la Une de Charlie Hebdo en 2006. "Mais rien ne me fâche plus qu'on résume ce dessin à la phrase 'c'est dur d'être aimé par des cons' ". Rappelant aussi la légende : "Mahomet débordé par des intégristes". "Un dessin, c'est un tout", rappelle à la barre la veuve de Cabu. Véronique Cabut raconte encore l'interminable attente, au pied de l'immeuble de Charlie Hebdo. "Au fond de moi, je savais que le pire était arrivé", explique-t-elle aujourd'hui. "Je me suis battue et à la fin, un jeune me dit : 'oui madame, votre mari a été assassiné'. Les armes avaient parlé."

Dans l'émotion, Véronique Cabu s'y perd un peu. Oublie ce qu'elle voulait dire ici, dans cette cour d'assises si éloignée de la joyeuse rédaction de Charlie Hebdo. Alors elle demande timidement au président : "vous me permettez ? J'ai un trou de mémoire. Je peux regarder mon petit papier ?". Les larmes montent, sa voix s'étrangle. Elle poursuit : "Cabu est mort pour ses idées". Lui, le "travailleur acharné, créateur du personnage du Beauf". "Mot qui est d'ailleurs entré dans le dictionnaire", rappelle l'avocate de Véronique Cabut. "Sa vie c'était le dessin. J'ai encore ses dessins. Mais" poursuit Véronique Cabut avec infiniment de regrets, "je n'entendrai plus son rire".

"Les jours n'ont plus la même saveur"

Vient ensuite Valérie Martinez. "Vous êtes venue nous parler de Stéphane Charbonnier, dit Charb", introduit le président Régis de Jorna. "Lors de ma déposition" explique-t-elle d'emblée, "le policier a noté que j'étais sa compagne. En fait, j'étais son amante, sa maîtresse, son amoureuse, mais Stéphane Charbonnier n'avait pas de compagne. Il ne voulait pas de famille, d'enfants. Je respectais ça. Il était marié, mais à Charlie Hebdo".

Mais elle n'est pas venue parler du dessinateur. Plutôt de l'homme. Celui qui "m'appelait 'ma chérie' et je brillais dans ses yeux".  Cette mère de deux enfants qui vit dans le sud était "avec lui pour la dernière soirée : une soirée lumineuse, remplie de joie et d'amour. On était allés à un concert." Le matin, en partant, il lui fait "un dernier baiser", lui dit de claquer la porte car il pensait revenir travailler chez lui après la conférence de rédaction de Charlie Hebdo. Celle pour laquelle Charb "était réglé comme une pendule". Dernièrement, explique encore Valérie Martinez, "il lui semblait qu'il y avait moins de menaces. Il m'avait dit qu'il allait peut-être demander d'alléger sa protection. Car certains lui reprochaient d'être protégés aux frais de la société et ça, ça le perturbait beaucoup." Pourtant, Charb "avait une super relation avec ses escortes". C'est d'ailleurs l'un de ces policiers qui accompagne Valérie Martinez à l'institut médico-légal. "Il m'a tenu la main tout le trajet. Il était effondré. Il m'a dit que ça faisait deux ans qu'il le suivait partout."

Stéphane Charbonnier, cet "être incroyable, unique, humaniste, antimilitariste." Depuis sa mort, témoigne-t-elle à la barre, "les jours n'ont plus la même saveur. Les nuits n'ont plus la même fluidité, ni la même douceur. La vie continue sans lui. Mais avec lui aussi, car il reste dans le cœur de tous ceux qui l'ont aimé."

"Pouvoir, en quelques minutes, faire revivre mon père"

Pour Hélène Honoré, fille du dessinateur Philippe Honoré, qui s'avance à la barre ensuite, la tâche semble immense. "C'est à la fois émouvant et éprouvant. Depuis le début du procès, j'ai l'impression à chaque témoignage de revivre le 7 janvier. Avec ce que ça implique de sidération", explique la fille unique d'Honoré dont elle était "extrêmement proche". "Pour moi, il s'agit d'être à la hauteur de l'enjeu, de pouvoir, en quelques minutes, faire revivre mon père. J'espère que je trouverai les mots qui conviendront". 

À son tour, Hélène Honoré raconte son 7 janvier 2015. Ce jour de soldes où "à 11h33 je regardais sur un site internet des gilets à zip parce que mon père détestait faire les courses, s'acheter des vêtements. Alors c'est moi qui m'occupais de tout cela". Ce coup de téléphone de sa mère. Le trajet en taxi jusqu'à l'immeuble de Charlie Hebdo.  Et cette pensée "qui me traverse toujours aujourd'hui : ressaisis-toi, Hélène, ça ne peut pas arriver. Ce soir, tu vas retrouver ton père." Puis la terrible évidence. 

"Ce qui est arrivé était tellement à l'opposé de mon père, de sa douceur" raconte Hélène Honoré, "j'ai eu la chance d'avoir eu un père proche". Ce père qui l'emmenait au restaurant et dessinait sur la nappe des animaux qu'elle devait devenir. Ce père "qui a toujours voulu devenir dessinateur" et a dû arrêter ses études à 17 ans. "Mais sur son temps libre, il dessinait. Il a toujours travaillé toute sa vie. Un travail permanent mais aussi un plaisir, une joie." Dessinateur autodidacte donc, "mais il aimait lire, apprendre. C'est la seule personne au monde en laquelle j'avais une confiance totale dans la connaissance", raconte Hélène Honoré à la barre. "J'étais très proche de lui, je rêve encore beaucoup de lui. Je crois que je n'admets pas du tout sa mort."

Alors elle imagine "ce que mon père aurait dit aux frères Kouachi. Je pense qu'il se serait assis à côté d'eux et puis il leur aurait montré des dessins. Des dessins qui parlaient de la Syrie. J'imagine très bien la scène, les frères Kouachi échanger avec lui." Mais, poursuit-elle tristement, "je sais que tout cela, je l'imagine. Je sais que la réalité c'est la violence la plus brutale, que rien ne peut justifier." D'ailleurs, ce qu'elle attend de ce procès c'est aussi ça : "qu'il m'aide à prendre conscience des faits : Je crois que personne ne pourra jamais me dire pourquoi mon père est mort. Mais je sais qu'il n'aura pas vécu pour rien."

Avant de repartir prendre sa place sur le banc des parties civiles, Hélène Honoré a tenu à une dernière chose : que soit projeté sur le grand écran de la salle d'assises un dessin de son père. Un dessin représentant Nicolas Sarkozy après qu'il a déclaré en 2005 vouloir "nettoyer les cités. Mon père est aussi présent dans la salle à travers les différentes couches d'encre de Chine qu'il a pu passer sur ce dessin."

"Le monde était d'une beauté indescriptible avec lui"

Si Hélène Honoré est venue avec un dessin, Gala Renaud, elle, a choisi une citation, chère à son mari Michel Renaud, lui aussi assassiné ce 7 janvier 2015 dans la rédaction de Charlie Hebdo. Citation de Joseph Kessel : "le monde est extraordinaire, regarde que c'est beau", lit-elle à la barre de sa voix teintée d'accent slave. À son tour de se livrer à ce difficile exercice de raconter celui qui fut "mon amour, mon mari, le papa de notre fille qui n'a pas encore 16 ans". Michel Renaud, journaliste, invité ce jour-là par Cabu à assister à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, voyageur infatigable. "Avec lui, je pouvais aller partout les yeux fermés. Le monde était d'une beauté indescriptible avec lui". Devenu directeur de la communication de la ville de Clermont-Ferrand, il n'avait pas abandonné les voyages, "toujours avec des carnets où il couchait ses impressions, racontait les gens qu'il rencontrait", explique Gala Renaud, le récit entrecoupé de lourds silences. "Car les gens venaient toujours vers lui. Il avait cette sorte de magnétisme. Et pour lui ces échanges humains étaient très importants. D'ailleurs Michel disait toujours que voir le monde permet au monde d'aller mieux. Il était humaniste, curieux des autres et des autres cultures."

Alors, lorsqu'elle a appris la mort de son mari, Gala Renaud explique s'être littéralement effondrée. "J'ai crié. On m'a dit après que tout le quartier m'a entendue. J'imagine que ma voix était atroce." L'après est un très long tunnel. "Je ne voulais pas vivre. Ma fille ne voulait pas vivre. La nuit et le jour se confondaient. On m'a donné des cachets. Je vivais comme une droguée. Je calculais les heures pour prendre ces médicaments car j'avais l'impression que je revivais un tout petit peu." 

Aujourd'hui, Gala Renaud, qui s'est fait la promesse de se consacrer à l'éducation de leur fille - "je ne voulais pas gâcher son enfance" - , a réussi à reprendre le travail après un an d'arrêt. Mais elle conserve aussi une amertume, explique ne pas avoir été aidée par la nouvelle rédaction de Charlie Hebdo. "Je n'ai pas senti beaucoup de fraternité. Y a-t-il des vies humaines plus précieuses que d'autres ? Je ne pense pas." Alors quand on lui demande si elle se sent "Charlie", Gala Renaud préfère répondre : "moi je ne suis pas Charlie, mais je suis Cabu, je suis Georges Wolinski, je suis Honoré. Je suis toutes ces familles qui vivent la même chose que moi en ce moment. Et pour toute la vie."  

De gauche à droite : Véronique Cabut, Valérie Martinez, Hélène Honoré et Gala Renaud.
De gauche à droite : Véronique Cabut, Valérie Martinez, Hélène Honoré et Gala Renaud. © Radio France / Matthieu Boucheron

L'esprit Charlie, toujours là

Ce jeudi après-midi, c’est de nouveau de Charb dont il est question. Sa mère, d’abord, Denise Charbonnier s’approche, s’aidant d’une canne pour marcher. Venue dire sa douleur de mère d’avoir perdu un enfant. Mais aussi nous raconter le petit Stéphane Charbonnier, celui qui “voulait toujours dessiner, depuis l’école maternelle. Pendant les vacances, il dessinait. En famille, il faisait le portrait de tout le monde.” 

À l'adolescence, toujours son feutre à la main, Stéphane Charbonnier devient Charb. “C’est la documentaliste du collège qui lui a dit 'c’est trop long Charbonnier'. Et c’est resté”, raconte encore la mère de cette famille “très soudée” avec son frère et son père, qui depuis porte le prénom de son fils tatoué sur le bras, “comme il l'écrivait en lettres d'imprimerie, avec un S majuscule." Denise Charbonnier poursuit, arrive à l’époque du lycée : “Stéphane était un être généreux, humain. Toujours prêt à aider tout le monde. Chez nous, c'était l'annexe du lycée. Tout le monde venait déjeuner."

La suite, c’est Marie-Caroline Bret - “mais tout le monde m’appelle Marika” -, responsable des ressources humaines de Charlie Hebdo qui la raconte. Un mot sur leur relation d’abord “que je ne raconte pas ou peu, par pudeur, parce que Charb et moi avions cette pudeur, c'est cette relation intime et personnelle qui a duré plus de 15 ans." Et les débuts à Charlie Hebdo. Charb en rêvait : "Le petit problème c'est que Charlie Hebdo s'est arrêté en 1981 et que Charb avait 14 ans". Heureusement, il y aura l’aventure de la Grosse Berta, puis la relance de Charlie Hebdo. C’est devenu sa vie, toute sa vie. Car arrivent les premières menaces. Puis ce jour où "il a vu sa photo à côté de Salman Rushdie avec écrit : mort ou vif pour crime contre l'Islam", raconte à la barre Marika Bret. “Il a pris la réalité en pleine face. Mais il était inenvisageable pour Charb que Charlie Hebdo s'arrête."

Un dessin qui déplaît et ce sont des montagnes de messages"

D’ailleurs, il ne s’est pas arrêté. Même après que sa rédaction a été décimée. Mais les menaces aussi continuent. "Un dessin qui déplaît et ce sont des montagnes de messages”, explique Marika Bret. “Depuis 5 ans, certains ont un objectif : que soit terminé le travail des frères Kouachi." Alors, à chaque menace de mort, le journal porte plainte. “Je peux vous assurer que ça prend du temps. On nous dit parfois que c’est une goutte d’eau dans la mer. Mais on ne peut plus rien laisser passer.” 

Maintenir vivant l’esprit Charlie est désormais à ce prix. D’ailleurs, n’est-il pas complètement là, dans cette salle d’assises bondée, ultra-sécurisée, lorsqu’à la demande de ses proches, une série de dessins de Charb sont projetés à leur tour sur le grand écran ? Comme toute l’assemblée, les accusés les découvrent, les observent attentivement. Et lorsqu’arrive celui d’une femme en burqa, mais les fesses à l’air chantant “chacun fait fait fait, ce qu’il lui plait plait plait”, ils sont plusieurs dans le box… à pouffer de rire. 

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