TÉMOIGNAGE FRANCE INTER - Quatre ans après les attentats du 13 novembre 2015, qui a fait 131 morts et des centaines de blessés, des dizaines de "nouvelles" victimes se sont signalées, rattrapées par des traumatismes qu'elles pensaient avoir surmontés. Christian est l'une d'elles. Il s'est confié à France Inter.

Quatre ans après le 13 novembre, des victimes continuent de se signaler
Quatre ans après le 13 novembre, des victimes continuent de se signaler © Radio France / Julien Mougnon

"Je n'aime pas me plaindre", résume Christian. C'est sans doute ce trait de caractère qui l'a conduit à se recroqueviller ainsi sans broncher, sur sa blessure invisible, qu'il a niée, pendant près de quatre ans. Presque quatre ans de silence. À taire son traumatisme. Avant d'oser se déclarer, lui aussi, victime des attentats du 13 novembre 2015. "Longtemps, je me suis considéré comme un témoin, pas comme une victime".

Ce soir-là, Christian, la cinquantaine, était venu au Bataclan, invité par un ami qui avait pris les billets pour venir écouter le concert des Eagles of Death Metal. Cette salle de spectacle, il la connaissait bien, pour y avoir travaillé assez souvent. Christian, solide gaillard de 1,85 m, est régisseur de spectacles. Il est aussi musicien. Batteur depuis toujours, "juste pour le plaisir", dit-il modestement. Il a été batteur du chanteur Kent. Ce vendredi 13 novembre 2015, Christian est au Bataclan en simple spectateur, l'esprit décontracté. 

S'en vouloir, de n'avoir pu sauver personne

Il se souvient que l'entracte venait de se terminer, et qu'il n'était qu'à quelques mètres de la porte d'entrée, quand il a vu "les premiers corps tomber." Trois corps, tombés les uns sur les autres, juste à côté de lui. Mais il n'a pas compris. Il n'a pas identifié non plus les bruits des premiers tirs. Comme beaucoup, il a juste perçu des "claquements" et a cru à des "pétards". Et puis quelqu'un a couru, en disant "ça canarde dehors". Soudain, Christian n'a "plus rien géré". Perte de contrôle. Il a couru, avec d'autres. À cherché à fuir, comme des centaines d'autres spectateurs terrorisés. À voulu grimper au balcon, mais est resté coincé sur les premières marches de l'escalier. "C'était bouché pour monter à l'étage, et quelque part, heureusement", reconnaît-il, en se sentant coupable. À l'étage, les otages ont vécu un long supplice auquel Christian a miraculeusement échappé. Puisqu'il n'a pas pu emprunter l'escalier, il s'est engouffré sur la droite, dans une issue de secours qui l'a sauvé, impasse Amelot, vers le Cirque d'Hiver.

"Je suis sorti de là dans les cinq premières minutes, sans blessure physique. Mais j'ai vu des gens mourir. Pour sortir, j'ai marché sur des gens. On m'a marché dessus. J'ai rien pu faire d'autre. Je suis sorti du Bataclan avec une culpabilité énorme"

Le poids de la culpabilité, c'est ce qui a enfermé Christian, dans son mutisme : "On sort de là avec une image de soi qui est pas super valorisante. Donc, moi, j'ai vraiment mis ça sous le tapis". D'autant que son métier de régisseur fait de lui un garant de la sécurité, d'ordinaire. Même si ce funeste vendredi 13, Christian n'était chargé de rien au Bataclan, il ne s'est jamais remis d'avoir "rien pu faire pour les autres." 

"Je me suis sauvé moi et c'est cette blessure-là qui reste"

Trois jours après l'attentat, Christian a repris son métier, presque comme si de rien n'était. S'estimant surtout chanceux d'être un survivant. Il est reparti en tournée dans une autre salle de spectacle, pour un opéra, au Luxembourg. "J'étais dans un état semi-comateux. J'ai tout de suite cherché l'issue de secours, pour voir où je pouvais m'échapper." Depuis, partout, il repère les issues de secours. 

Mais longtemps, il a cru qu'il allait s'en sortir seul. Et puis peu à peu, les signes post-traumatiques sont apparus. Des impatiences et des colères qui ne lui ressemblaient pas, lui qui avait toujours été d'un naturel joyeux. Et puis, il avait tous ces cauchemars, peuplés de terroristes. Toutes ces crises de panique, jusqu'à en suffoquer et appeler le Samu. Et puis ces cris, des victimes, qui continuent à résonner dans sa tête

"J'entends toujours les hurlements des gens. Les noms. Moins les armes. C'est vraiment les cris des gens qui sont restés. C'est ça qui reste et qui revient".

Au printemps dernier, sa femme et sa fille ont fini par lui faire accepter qu'il devait se faire aider. Christian a enfin réalisé qu'il avait de "vraies séquelles". Il s'est décidé à se rapprocher de l'association de victimes Life for Paris, en ayant "peur d'être jugé", car il n'avait pas été ni blessé, ni pris en otage, et n'avait pas perdu un être cher. "L'association m'a guidé sans jugement et ça a été salvateur". Christian a été entendu par un policier de la sous-direction antiterroriste qui a vérifié qu'il n'était pas un imposteur. Une psychothérapie a enfin pu commencer. "Ça m'a déculpabilisé", explique Christian. "Être reconnu comme victime, ça ne guérit pas, mais ça fixe les choses, et c'est une manière de rejoindre le groupe que je n'ai pas aidé", dit-il. 

Christian précise que ce "n'est bien sûr pas pour l'argent qu'il s'est déclaré victime". Le fonds de garantie des victimes du terrorisme lui a alloué une somme provisoire, de quelques milliers d'euros, pour sa psychothérapie qui va durer des années. Il faut en moyenne deux ans, avant de fixer un montant définitif pour les victimes, a précisé ce fonds, lors d'une récente conférence de presse. Cet argent, aidera peut-être aussi Christian à se lancer dans une formation, pour se reconvertir. Car depuis les attentats, il y a pour lui une "perte de sens" dans son métier. 

"C'est tellement l'horreur, ces gens massacrés dans une salle de spectacle, le lieu où je travaille"

Pendant quatre ans, Christian est resté "sidéré", "planté" à l'intérieur de lui-même. Longtemps, "mon cerveau n'a pas compris. C'est tellement irréel, que je suis resté dans cette irréalité-là". Pour la première fois depuis le 13 novembre 2015, Christian se sent réellement appartenir à un groupe de victimes. "Avec ce groupe-là, on ira ensemble au procès" dit-il, solide et fragile à la fois. D'ici là, il espère convaincre d'autres victimes aux blessures invisibles de parler de leurs traumatismes enfouis. Comme son ami qui l'avait invité au Bataclan le soir du 13 novembre 2015, et qui lui, refuse encore de se dire victime des attentats. 

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