Procès des attentats de janvier 2015, jour 3 – Chaque jour, France Inter revient en détail sur l’audience du jour, au procès des attentats de janvier 2015. Ce vendredi, le principal accusé, Ali Riza Polat, s'est exprimé avec verve. Et une sœur de la veuve d’Amedy Coulibaly, l’un des terroristes, a témoigné.

Ali Riza Polat, le principal accusé.
Ali Riza Polat, le principal accusé. © Radio France / Matthieu Boucheron

Ce vendredi, les auditions des accusés se sont poursuivies, devant la cour d’assises spécialement composée. Au troisième jour du procès des attentats de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et de Montrouge, le principal accusé a un peu fait le show, entre bravades et grossièretés. La sœur aînée d’Hayat Boumeddiene, la veuve en fuite d’Amedy Coulibaly, a elle livré son récit.

Compte-rendu de la troisième journée : le "show" du principal accusé

Sur le planning de l’audience du jour, il était indiqué : “9h30 - interrogatoire d’Ali Riza Polat”. Un moment attendu de ce procès car Ali Riza Polat est le principal accusé. Jugé pour des faits de complicité d’assassinats terroristes, il encourt la réclusion à perpétuité. Jusqu’à présent, on l’a à peine vu dans la salle d”audience. Installé au plus près de la cour, dans le box vitré de droite, il tourne souvent le dos au public. Alors, ce matin, on le découvre presque. Large carrure, chemise blanche, crâne rasé, il dénonce d’emblée : “je suis en prison pour rien”. Le franco-turc de 35 ans s’exprime avec verve et, on le constate vite, quasiment sans filtre : “je veux faire de l’argent. Je veux mourir riche. Franchement, même un million d’euros, c’est rien. Moi, je veux profiter, m’acheter une belle villa…” Et pour cela, Ali Riza Polat l’explique sans ambages, le revendique presque : “je ne veux pas travailler”.

Je suis croyant mais je fais mes conneries à côté aussi

Avant ce dossier, Ali Riza Polat a été incarcéré trois fois, rappelle le président. En 2012 pour trafic de stupéfiants, notamment. De la cocaïne et de l’héroïne qu’il ramenait du Liban.Je faisais entre 50.000 et 100.000 euros. Mais j’ai été balancé par un indic’ en 2012. Je me suis dit : il n’y a que des balances dans ce milieu. Quand je sors de prison, j’arrête. Mais j’avais d’autres plans, des escroqueries, tout ça.” À une avocate de parties civiles qui l’interroge sur ses projets, il fanfaronne encore : “je vais vous le dire ouvertement, je vais faire du banditisme encore plus. Je vais faire pire”. Interrogé sur ses loisirs, il poursuit encore : “mon loisir, c’est faire de l’argent. Et profiter après”. Sur son surnom : "vous savez pourquoi ils m'appellent Baloche ? C'est pour grosses baloches, des grosses couilles." Sur sa religion, il explique : “je suis croyant, je fais mes cinq prières par jour. Mais je fais mes conneries à côté aussi. Je ne mélange pas les deux choses.” Ali Riza Polat fait rire parfois, agace aussi. En somme, le principal accusé de ce procès a décidé de faire un peu le show.

Le box des accusés.
Le box des accusés. © Radio France / Matthieu Boucheron

Cet après-midi, le ton a changé. Amar Ramdani, tout d'abord. 39 ans. D'origine algérienne. Arrivé en France lorsque sa mère tombe malade et que ses parents s'installent en France pour la soigner. "Je suis allé à l'école primaire, j'ai appris le français" raconte, de manière calme et polie, l'accusé dans le box.  Sa scolarité le mène jusqu'en faculté "mais c'était difficile, alors petit à petit j'ai décroché". Il s'associe alors avec un ami, monte une marque "de vêtements sportswear". Ils sillonnent la France, décrochent des contrats avec de grandes enseignes. "On a réussi à faire une belle chose", raconte fièrement Amar Ramdani. "Ça a duré cinq ans, mais on a eu des soucis avec nos investisseurs. Alors on a arrêté de travailler." Et le récit d'Amar Ramdani nous donne l'impression que c'est alors le début de la fin, en quelque sorte. Il nous raconte emprunter un jour "une voiture de prestige à un grand du quartier". Il a un accident, pas d'argent pour en payer les réparations. "Alors on m'a proposé un coup : c'était un braquage dans une bijouterie." Il est interpellé, condamné, incarcéré. La prison où il atterrit est celle de Villepinte. Il va y rencontrer Amedy Coulibaly. "Au début on était des collègues" explique l'accusé, qui a travaillé à la buanderie de la prison. "Puis on s'est liés d'amitié." Le reste ne sera pas évoqué aujourd'hui, mais plus tard, lorsqu'il sera question du "fond", c'est-à-dire des faits reprochés à chacun des 14 accusés de ce procès. 

Je n'ai pas vu que c'était cette radicalisation-là

Et puis, l'ambiance change encore. Lorsqu'il s'agit d'évoquer les absents, ces trois accusés qui sont en fuite, un silence de plomb envahit la salle d'audience. On attend la sœur aînée de la fratrie Boumeddiene. K. doit venir raconter qui était Hayat Boumeddiene, veuve d'Amedy Coulibaly, le terroriste de Montrouge et de l'Hyper Cacher, aujourd'hui en fuite et accusée dans ce procès. Puis, la témoin fait son entrée, accompagnée par l'huissier. Tous les regards se dardent vers cette femme de 40 ans aux longs cheveux noirs, chemisier rouge à fleurs blanches, pantalon rouge et fluide. Elle s'installe, dit d'emblée son émotion à être là. Et raconte : "Notre histoire familiale, jusqu'au décès de notre mère, est une histoire classique. Lorsque notre mère est décédée, ma sœur avait huit ans. Ça a été très dur. C'était inattendu, ma mère avait 36 ans." Les six enfants sont très secoués, explique encore la témoin. Puis, leur père rencontre quelqu'un. "La cohésion ne s'est pas faite avec ma belle-mère. Donc on s'est tous éclatés. Ma sœur est partie. Elle a été dans plusieurs foyers, puis elle a été accueillie par un couple." 

La suite, c'est la rencontre avec Amedy Coulibaly, le mariage. La prison aussi, évoque la témoin à la barre, d’une voix calme mais dont on perçoit les tremblements. "C'était la poursuite d'une relation avec les visites au parloir. Mais je la sentais épanouie. Elle avait trouvé l'amour dont elle a, je pense, manqué dans son enfance." Une enfance dans une famille musulmane où l'on pratique le ramadan, ne consomme ni porc ni alcool. "Mais ça s'arrêtait là au niveau de notre pratique religieuse" explique la sœur aînée d'Hayat Boumeddiene. La radicalisation viendra après. D'abord le port du hijab. Puis la distanciation entre hommes et femmes. "Mais honnêtement, je n'ai pas vu la menace, je n'ai pas vu que c'était cette radicalisation-là" explique aujourd'hui, cinq ans après les faits, la témoin à la barre.

L'échange du jour

Nous sommes au tout début de cette troisième journée d'audience. Ali Riza Polat, principal accusé de ce procès, vient d'être interrogé sur sa personnalité. Place aux questions des parties civiles sur le sujet. Me Patrick Klugman s'avance alors à la barre. Mais, en préambule, c'est à la cour qu'il s'adresse. Celui qui représente plusieurs otages de l'Hyper Cacher entend poser une question sur la religion à l'accusé. Traditionnellement, dans les procès de terrorisme islamiste, le rapport de chacun à la religion est évoqué avec les faits mais cette ligne ayant été franchie à plusieurs reprises hier, Me Klugman estime que les avocats de la partie civile peuvent s'en affranchir. 

Voilà qui n'est pas du goût de Me Isabelle Coutant-Peyre, avocate d'Ali Riza Polat, qui se lève : "je m"étonne qu'on fasse un débat sur les questions de religion. Nous sommes dans une enceinte judiciaire, une institution dont on ne cesse de rappeler la laïcité." Des murmures indignés parcourent les bancs des parties civiles. 

"Y a-t-il une autre question ?" bondit, furieuse, Me Nathalie Senyk, avocate de plusieurs victimes. "Y a-t-il une autre question ? Vous n'avez pas honte ! Devant les victimes qui sont dans la salle !"

"On se demande de quel côté est le terrorisme" rétorque Me Coutant-Peyre. Nouveaux murmures d'indignation dans la salle. Plusieurs avocats se lèvent, parlent en même temps. C'est la confusion. 

À la reprise de l'audience, le président Régis de Jorna choisit une autre stratégie. Lors de l'interrogatoire de Willy Prévost, il désamorce : "je vous pose la question, comme ça c'est fait et on n'y revient plus : avez-vous une religion quelconque ?" "Non, je suis athée, je n'ai pas de religion", répond l'accusé. Le débat semble clos. Au moins pour le moment. 

Le "oups" du jour

L'audience vient de reprendre pour l'après-midi. On est en retard sur le planning. C'est donc Amar Ramdani, dont la personnalité aurait dû être examinée ce matin, qui se lève pour répondre aux interrogations. Il est question de son enfance, son parcours, son comportement en détention aussi. Le premier assesseur l'interpelle alors : "vous avez quand même été surpris avec de la résine de cannabis ....". L'accusé s'étonne, marque un temps d'arrêt : "euh non ....". "Excusez-moi, mais ....", le magistrat lit le rapport de détention, "il est écrit "une substance pâteuse non identifiée". Bon ...". Amar Ramdani, très sérieux, rétorque du tac au tac : "c'était de la pâte à pizza". Après vérification, c'était le cas. 

Au programme de l'audience la semaine prochaine

La semaine prochaine, la cour d’assises spécialement composée se penchera sur l’attentat de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Au cours de la semaine on entendra les proches des victimes décédées et les survivants à la barre. Mais lundi, il faudra tout d'abord entendre les trois témoins de personnalité des frères Mohamed et Mehdi Belhoucine, accusés en fuite. Ces auditions n'ont pas pu avoir lieu vendredi en raison du retard pris sur le planning de l'audience. Ensuite, sont prévues les auditions des policiers en charge de l’enquête sur cet attentat qui a fait 12 morts, dans la rédaction du journal et aux alentours. 

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