Jean Reinhart est l’avocat de 13onze15 Fraternité-Vérité, l’une des associations de victimes des attentats du 13 novembre 2015. Il accompagnera une centaine de parties civiles à ce procès. Lui-même a perdu l’un de ses neveux au Bataclan.

Me Jean Reinhart est l'avocat de l'association 13onze 15 Fraternité-Vérité et d'une centaine de parties civiles au procès des attentats du 13 novembre
Me Jean Reinhart est l'avocat de l'association 13onze 15 Fraternité-Vérité et d'une centaine de parties civiles au procès des attentats du 13 novembre © AFP / LOIC VENANCE / AFP

Jean Reinhart est un modeste. “J’ai presque failli ne jamais devenir avocat”, plaisante-t-il, dans son immense cabinet, avec vue somptueuse sur la Tour Eiffel. Ce grand nom du barreau parisien, petits yeux ronds et tignasse châtain, raconte que sa vocation est née par hasard, à l’adolescence. “Parce qu’à l’adolescence, on a toujours des modèles, et moi j’avais un très bon ami dont le père était drôle, amusant, littéraire, cultivé comme jamais, et cet homme était avocat”. C’est pour lui ressembler que le jeune Jean se rêve alors avocat. “Mais il aurait été plombier, je crois que je serais devenu plombier. Ou s’il avait été boulanger, je serais devenu boulanger. Ce que je voulais être, c’était juste être spirituel comme lui”.

Il perd ses amis d’enfance dans un accident de voiture, à quelques jours de passer avec lui le barreau de Paris

Son baccalauréat en poche, le jeune Jean s’inscrit donc à la faculté de droit, la prestigieuse fac d’Assas, à Paris. Paris est sa ville de naissance, mais à la maison “l’heure est internationale”, confie-t-il. Son père était un banquier suisse, sa mère une Américaine qui retournait très souvent à Manhattan. Chez lui, “il y avait toujours une pendule sur l’heure de New York”. La fac de droit l’épanouit. “Je suis tombé amoureux du droit, et je me demande pourquoi on ne l’enseigne pas plus tôt, dès l’école primaire, comme les mathématiques”. 

Très vite, entre deux cours magistraux, l’étudiant Reinhart devient stagiaire chez l’avocat qu’il admire tant. Le stage devient un boulot à plein temps, et l’étudiant Reinhart ne met plus trop les pieds à Assas. Et quand il se présente à l’examen d’entrée à l’école du barreau, “déception, l’examen ne m’a pas accueilli”. Ce premier échec le contrarie, mais il poursuit tranquillement son stage en cabinet, patientant jusqu’à l’année suivante. Sauf que l’année d’après, sa mère adorée tombe malade, et Jean Reinhart n’a plus la tête aux études. 

Il se réinscrit quand même au concours. A quelques jours de la nouvelle épreuve, il est invité à une soirée à Chantilly, avec ses deux grands copains d’enfance. Ils doivent s’y rendre ensemble en voiture. Ce jour-là, la mère de Jean a subi une "chimio particulièrement pénible". Il décide de la veiller en début de soirée, et de rejoindre ses copains plus tard pour se changer les idées. Ils ne se retrouveront jamais. Jean-François et Bruno, les deux amis de Jean Reinhart trouvent la mort dans un accident de la route, dans la voiture que lui-même aurait dû emprunter ce soir-là. Leur mort est une douleur immense, “je suis rentré dans un brouillard absolu, les amis d’enfance, c’est toujours les meilleurs”, dit Jean, la voix triste. Son ami Jean-François était le fils de l’avocat tant adulé. Jean-François aurait dû passer le concours du barreau lui aussi, quelques jours plus tard. 

Le jour du concours, Jean Reinhart a le cœur lourd et l’épreuve est d’autant plus terrible que les examinateurs ont installé les candidats par ordre alphabétique, comme souvent. “Comme on avait des noms de famille très proches et que les parents de Jean-François n’avaient pas eu le temps de le désinscrire du concours, je me suis retrouvé à plancher à la même table que la sienne, avec sa place vide à côté de moi”. L’énoncé du concours tient en deux mots : “acharnement thérapeutique”. Sur la copie qu’il noircit rageusement, Jean Reinhart dit sa révolte, raconte son drame, accuse les examinateurs et plaide pour ne plus jamais imposer des sujets aussi sensibles. Cette année-là, il décroche le concours et devient avocat. Nous sommes en 1988.

Longtemps avocat des entreprises du CAC 40

Il a 26 ans quand il s’installe dans son propre cabinet, avec un peu de l’argent que sa mère lui a laissé ; elle a été emportée par le cancer. Dans ce cabinet “tout petit, on n’était pas spécialisé, on faisait ce que le client nous demandait, et il nous aurait demandé de repeindre le plafond, on l’aurait peut-être pas fait, mais pas loin”, rigole Jean Reinhart. Dans ce cabinet touche-à-tout, il se spécialise peu à peu dans le droit du travail et le droit pénal des affaires. Puis, il devient “un féru de la procédure pénale”. 

Le cabinet grossit. Jean Reinhart commence à collectionner les dossiers médiatiques. Il devient l’avocat de l’UIMM, l’union des industries et métiers de la métallurgie, “avec les billets de banque qui circulaient pour fluidifier le dialogue social”. Il entre dans l’affaire EADS, “avec le problème de délit d’initiés”. Est le défenseur de la Société générale “contre les petits égarements de Monsieur Kerviel”. Il y a aussi le dossier Renault sur les faux espions. Ou encore l’affaire Madoff. D’affaire en affaire, Me Reinhart intègre le “petit club très sympathique des pénalistes des affaires”. Il précise : “je suis plutôt l’avocat du CAC 40, je plaide plutôt pour les entreprises françaises, malgré mes origines internationales”. 

Me Jean Reinhart, dans le bureau de son vaste cabinet parisien.
Me Jean Reinhart, dans le bureau de son vaste cabinet parisien. © Radio France / Sophie Parmentier

Les affaires financières le passionnent, mais ce que Jean Reinhart aime plus que tout, “c’est aider les gens”. En janvier 2015, juste après les attentats qui viennent de frapper Charlie Hebdo, la Sodexo le contacte. L’entreprise employait Frédéric Boisseau, la première victime des frères Kouachi, qui ont tiré sur cet employé dans le hall de l’immeuble du journal satirique. Sodexo demande à Jean Reinhart de défendre les intérêts de Catherine, la veuve de Frédéric. Il est bouleversé par cette histoire tragique. Pour la première fois de sa vie, il se plonge dans un dossier terroriste, se met à fréquenter les magistrats du parquet antiterroriste, etles juges d’instruction de la galerie Saint-Eloi. Un monde qu’il ne connaissait pas jusqu’alors.

Le 14 novembre, il apprend la mort de son neveu, qu'il aimait comme un fils

Le 13 novembre 2015, quand les commandos kamikazes commencent à semer la terreur aux abords du Stade de France puis dans Paris, son téléphone sonne. Au bout du fil, ses enfants sont inquiets. Car ils savent que leur cousin Valentin est au Bataclan. Valentin Ribet, neveu de Jean Reinhart, a posté un commentaire et une photo sur les réseaux sociaux, avant d’aller écouter le concert des Eagles of Death Metal avec son amoureuse, Eva. A peine informé, Jean Reinhart se met à craindre le pire. Il entre “dans une folle inquiétude”, appelle tout son carnet d’adresses jusqu’à quatre heures du matin dans l’espoir d’obtenir une information encourageante. Mais dès minuit, apprenant qu’Eva est sortie seule du Bataclan, grièvement blessée dans le dos, il est peu optimiste. “J’avais cette perception intime que le drame était arrivé”. Au matin du 14 novembre 2015, Jean Reinhart apprend la mort de ce neveu qu’il aimait tant.

Valentin Ribet était le fils d'Olivier Ribet et de Nadine Ribet-Reinhart, soeur de Jean Reinhart. Il avait 26 ans, et il venait de devenir avocat, comme son oncle Jean. Son oncle l’aimait comme un fils, et l’accueillait souvent chez lui, ou l’emmenait en vacances à la mer ou à la montagne, avec tous les enfants de sa tribu. Jean Reinhart adorait le côté british de son neveu. “Je connaissais Valentin par coeur, j’étais très proche de lui, et d’Eva. Avec Valentin, on partageait le même humour un peu pince-sans-rire. On joutait tous les deux verbalement, c’était très émouvant”. 

Le 14 novembre 2015, Jean Reinhart, dévasté, remue ciel et terre pour tenter d’apaiser la douleur de sa sœur, de tous les proches, de toute la famille. Il se bat pour qu’elle aille au plus vite à l’IML, l’Institut médico-légal où la souffrance est insoutenable, de voir les corps aimés à travers une vitre, couverts d’un drap blanc qui masque les blessures. “On n’a pu voir que son visage, et n’embrasser Valentin que plus tard, à la mise en bière”. Jean Reinhart plaide auprès des magistrats antiterroristes pour demander qu’on se passe des autopsies d’ordinaire automatiques dans les affaires criminelles. L’urgence lui semble plutôt de rendre tous les morts à leurs familles. Les magistrats acquiescent et les autopsies sont remplacées par des scanners. 

“On se comprend avec les parties civiles quand ils me racontent leur 13 novembre, on parle le même langage”

Le week-end du 14 et 15 novembre 2015, Jean Reinhart se bat aussi pour aller voir la scène de crime au Bataclan. Il obtient une autorisation, avec l’avocat de la salle de spectacle. “C’était saisissant, je me souviens encore de l’odeur du sang, il y avait des flaques de sang, ça puait la mort, il y avait encore des morceaux d’os sur lesquels on butait, sans doute des restes des terroristes qui s’étaient fait exploser”. Pour Jean Reinhart, être au milieu de cette scène de crime a été “horrible, mais j’avais besoin d’être là-bas, de toucher ce qu’il en était à l’intérieur du Bataclan, je me suis dit si je ne vois pas ça, je n’arriverais pas à surmonter ce drame-là”. 

Au Bataclan, Jean Reinhart a récupéré la robe d’avocat que son neveu avait laissée au vestiaire. Quelques jours après, il a su qu’une association de victimes allait se constituer. Assez naturellement, des proches de victimes et des survivants se sont mis à l’appeler, lui l’avocat endeuillé, comme eux.

“On parle le même langage, je connais leur douleur, je sais que c’est que d’aller à l’IML, j’y suis allé trois fois, je sais ce que c’est que d’embrasser un enfant de 26 ans qui est tellement froid parce qu’il a été dans le frigidaire de l’IML”. Il montre sur un coin de son bureau, un paquet de mouchoirs en papier. “On en a utilisé des centaines”, pour la centaine de parties civiles qu’il va accompagner à ce procès. Il a tenu à voir chacune des parties civiles. Les endeuillés, et les blessés. Jean Reinhart dit que les survivants sont “tous des blessés, des blessés physiques ou psychologiques”. Il note “le côté Tchernobyl du 13 novembre”, avec “toutes ces parties civiles décédées depuis cinq ans, mortes de chagrin ou qui se sont provoqué des cancers.”  Il donne l’exemple d’une mère qui a perdu un fils, puis développé un cancer ovarien. “Pas besoin d’être grand clerc pour faire un parallèle”, analyse Me Reinhart. 

"Il est toujours à l'écoute pour nous", dit une partie civile

Il incite les 114 parties civiles qu’il accompagne à aller témoigner au procès. “Je veux qu’on comprenne qu’il y a eu du sang, des larmes, des vies bouleversées”. Emmanuel Domenach, rescapé du Bataclan, a été l'un des premiers clients de Me Reinhart, en tant que co-fondateur de l'association 13onze 15 Fraternité-Vérité. Le jeune homme se souvient que dans les mois qui ont suivi les attentats, "beaucoup d'avocats voulaient profiter de la situation de manière éhontée, Jean, touché de près, était très juste et très présent, et je lui suis très reconnaissant d'avoir été ainsi." Depuis plus de cinq ans, il trouve que Me Reinhart n'a jamais failli, "toujours à l'écoute pour nous." 

Emmanuel Domenach conclut : "pour l'ensemble des victimes des attentats du 13 novembre, Jean Reinhart est très précieux et je sais qu'on va pouvoir aborder le procès sereinement grâce à lui". Pendant les neuf mois de procès, Me Jean Reinhart restera donc aux côtés de dizaines de victimes, plein d’empathie et de délicatesse. Il se pense “altruiste”. Et il y a un mot qui lui tient particulièrement à cœur dans la vie est “dignité”. Chaque matin, quand il se lève, il se dit qu’il doit être là pour “la dignité et réparer les inégalités”. 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.